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http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie
31 octobre 2008 |
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L’objet historique qu’est la présence d’esclave dans les basses terres du St-Laurent et dans ce que l’on a appelé la Nouvelle-France a été occulté par le besoin des premiers historiens canadiens-français de bâtir le récit d’une nation. Pour faire l’éloge d’un peuple, la simple mention d’un « épisode » de deux siècles de présence humaine en servitude n’est pas tout à fait à propos. Le phénomène de l’esclavage semble avoir touché l’ensemble des colonies en Amérique. Cependant, même si l’utilisation des esclaves diffère d’une colonie à l’autre, elle demeure une pratique injuste et immorale. La Nouvelle-France, à moindre échelle, a eu son lot d’esclaves. Le cas d’Angélique, une « négresse » domestique, en est un exemple dramatique.
Une vision qui change
L’histoire écrite se bâtit selon les perceptions et les motivations des auteurs. Les trois extraits suivant démontrent en effet différents stades dans l’appréciation du phénomène de l’esclavagisme en Nouvelle-France. D’abord Sulte : « Les horreurs que le mot esclavage nous rappelle n’ont jamais pu se produire sous le système paternel que les anciens Canadiens avaient adopté » . Ensuite, Marcel Trudel énonce : « Nos ancêtres du Québec ont désiré recourir à l’importance massive des Noirs » . Finalement, Afua Cooper déclare : « À ce chapitre, les universitaires ont brossé un tableau immaculé du passé du Canada. Il est par conséquent difficile de trouver des ouvrages savants ou populaires sur l’histoire canadienne où les images, les récits et les analyses portent sur la vie des esclaves » . Le déni, la « découverte » des esclaves noirs et autochtones par l’étalement statistique et finalement la remise en question de la pensée historienne du 19e siècle sont les trois approches que l’on peut constater ici.
Le procès de Marie-Josèphe Angélique
L’événement tel que décrit dans le site internet Les grands mystères de l’histoire canadienne semble être l’objet d’un intérêt toujours vivace. En effet, en plus des publications récentes à ce sujet (Afua Cooper 2007 et Denyse Beauregard-Champagne 2004), quelques articles ont été écrits tels que le compte rendu critique de Charles-Philippe Courtois (Action nationale 2008) ainsi qu’un exercice de comparaison d’Evelyn Kolish (RAAF 2007). Ensuite, nous pouvons souligner qu’après 270 ans, le gouvernement québécois a souligné le triste anniversaire et il a apposé une plaque commémorative au musée de la Pointe-à-Caillère. De plus, la Gouverneur Générale Michaëlle Jean a tenu une cérémonie similaire en 2006 pour sensibiliser les Canadiens sur l’esclavagisme au Canada et le destin funeste d’Angélique. Finalement, il est possible de trouver plusieurs mentions sur cet objet d’étude sur internet, notamment sur la page web de la ville de Montréal et dans la section arts et spectacle de Radio-Canada.
1734 en Nouvelle-France
Le soir du 10 avril 1734 sur la rue St-Paul à Montréal un incendie se déclare. Le feu se propage et va détruire plusieurs maisons et un couvent. Le drame de 1721 se répète, les figurants de cette nouvelle épreuve vont s’impatienter et la rumeur va se répandre comme une trainée de poudre : la « négresse » Angélique a mis le feu au grenier ! Les autorités prêtant oreilles aux quolibets de la rue vont procéder à l’arrestation d’Angélique. Son amant, Claude Thibault, a pris le large. Le fameux procès se met alors en branle. Malgré les longues semaines, la pression et l’épreuve de la « sellette » un fait demeure : Angélique nie et persiste dans son témoignage. Elle se garde aussi de dénoncer Thibault. Le procès atteint alors un cul-de-sac. Le Procureur décide alors d’en finir. Malgré un appel sur sentence, Angélique sera exécutée le 21 juin 1734 par pendaison. Parmi les déclarations des témoins oculaires et circonstanciels, se mêle des affirmations sur la réputation et des observations sur des comportements antérieurs. De plus, la preuve en ouï-dire constitue une bonne part des témoignages rendus.
Identification des procédures et documents présentant les points de vue
D’abord, il y a la confrontation qui est une procédure lors du procès entre le témoin et l’accusée. L’accusée peut énoncer des reproches à celui-ci et ensuite écouter le contenu du témoignage. Angélique aura à participer à 12 confrontations durant ce procès. La déposition et recollement est une déclaration statutaire faite sous serment devant greffier que doit écouter l’accusée lors de la procédure de confrontation. Par après, l’interrogatoire est la procédure lors du procès entre le Procureur du roi et l’accusée où celle-ci doit répondre sous serment. Angélique aura à comparaître à quatre reprises, le Procureur du roi la soumettra à chaque fois à un interrogatoire sur ses déclarations antérieures. De plus, certains témoins peuvent intervenir lors du procès en effectuant une « addition d’information (déclaration statutaire sous serment devant greffier). Finalement, dans l’impasse, le Procureur du roi opte pour la sellette. Il s’agit d’une technique d’interrogatoire qui a pour objectif de mettre à l’épreuve physiquement et mentalement l’accusée.
Point de vue des Montréalais libre versus les esclaves
L’impression générale du contenu du procès est que le système de justice à Montréal en 1734 ne jouit pas d’une longue tradition juridique. Certains individus sont inexpérimentés ou encore rebutés à la tâche. Cependant, nous pouvons constater que les procès-verbaux ont été produits avec une grande attention. De plus, les thèses de l’accident (en s’inspirant du témoignage de Jacques Jalleteau) ou encore de la négligence (Alexis Lemoyne et Catherine Custeau) semblent avoir été écartées ou simplement ignorées. Les préjugés et les impressions semblent avoir eu plus d’impact que la pertinence, suffisance et crédibilité des témoignages. La pression de la communauté exercée sur le tribunal et l’administration est certainement un facteur pouvant expliquer l’issu du procès. Angélique la « négresse » est esclave, noire, têtue et jouit d’une certaine notoriété pour son attitude et sa tentative de fuite. Tous s’accordent pour dire qu’elle était présente lors de l’incendie, personne ne l’a vue tenter de se dérober de ses responsabilités. Les Montréalais libres ont trouvé en cette femme l’exutoire parfait pour soulager leurs colères.
Les angles conceptuels
Les procès-verbaux de la cause d’Angélique sont une source intéressante pouvant nous éclairer sur la nature de la relation que partagent les individus libres et les esclaves. La proximité, l’attitude condescendante, les intérêts convergeant de la collectivité et finalement une certaine réalité commune (le feu) m’apparaissent comme étant les éléments déterminants de cette relation de domination basée sur la servitude. À la lumière des sources entourant le procès d’Angélique, nous pouvons observer les faits suivant : les individus partagent les mêmes lieux soit un environnement urbain. Ils se côtoient dans les rues, ils entretiennent des relations de divers types et ils semblent avoir une bonne connaissance et/ou une opinion sur les individus du voisinage.
Le commérage et la rumeur font partie du paysage de la rue St-Paul, tous ont leur mot à dire dans cette histoire scabreuse. Un préjugé franchement négatif et parfois neutre ressort de cette épreuve judiciaire. On dénote l’animosité fébrile dans les témoignages. L’esclave noire nous apparaît malicieuse, égoïste et perverse. De plus, quoique le niveau d’éducation des témoins soit très variable et inégale, en aucun cas le document fait mention d’une quelconque intelligence ou sens de la réparti dans la manière que l’accusée a de témoigner. Finalement, ce qui frappe l’imaginaire est cette répétition des termes « négresse » et « panis » dans le discours des habitants de l’époque. De plus, dans la lettre d’Elisabeth Rocbert de la Morandière dite Madame Bégon au sujet de ses esclaves en date de 1748 nous constatons l’attachement des propriétaires et la nature servile des individus : « […] de meme et ton cheval ce soutien tan bien que mal. voila te randre conte, cher fils, des 3 meuble inutille que tu nous a laisser et que nous aimons, t’ayan apartenue. je ne scay rien ette dit adieu.[...] » .
Les individus (marchands, propriétaires, voisins) semblent avoir l’intérêt commun de trouver rapidement le fautif de l’incendie. Qu’il soit accidentel ou criminel, le feu occulte la raison. L’intérêt collectif dépasse alors les prétentions de l’accusée. Même la propriétaire de l’esclave ne va pas s’objecter à la mise en branle du processus judiciaire contre Angélique. Cette dernière va offrir un témoignage sans conviction qui ne pourra pas faire contrepoids à la pression exercée du public. Qu’il soit esclave ou libre, chaque individu à un devoir envers tous de prévenir les risques d’incendie. Malgré tout, les hivers sont rudes et il peut arriver à certains de se brûler en se tenant trop près du poêle la nuit. Les événements passés démontrant l’insouciance d’Angélique qui a brûlé ses vêtements à deux reprises. Il s’agit certainement d’une réalité expérimentée par plusieurs. Le traitement réservé pour la fautive qu’elle soit coupable ou non est disproportionné. On peut faire l’hypothèse que le sort de l’accusée aurait été différent avec un statut libre.
La bibliographie
BEAUGRAND-CHAMPAGNE Denyse et Léon ROBICHAUD. « La torture et la vérité : Angélique et l’incendie de Montréal », Site Les grands mystères de l’histoire canadienne,
http://www.canadianmysteries.ca/sites/angelique/accueil/indexfr.html, (Page consultée le 2008-10-01)
COOPER, Afua. La pendaison d’Angélique : l’histoire de l’esclavage au Canada et de l’incendie au Canada et de l’incendie de Montréal, Éd. De l’Homme, 2007, 309 pages
TRUDEL, Marcel et Micheline D’Allaire. Deux siècles d’esclavage au Québec. Éd. Hurtubise HMH, Coll. Cahiers du Québec, 2004, 405 pages.
TRUDEL, Marcel. Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires au Canada français. Éd. LaSalle, Hurtubise HMH, Québec, 1990, 490 pages.
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