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Angélique Duchemin, sergent « Liberté »

Engagée dans les combats napoléoniens, décorée de la Légion d’Honneur par Louis-Napoléon Bonaparte, cette Dinannaise a connu un destin hors du commun pour une femme née au 18e siècle…

Angélique Duchemin octogénaire
Angélique Duchemin octogénaire

C’est au cœur des remparts médiévaux de la ville de Dinan (Côtes d’Armor) que la fille de Guillaume Duchemin et Marie Deshayes, Marie Angélique Josèphe, vient au monde le 20 janvier 1772. Elle appartient à une famille de soldats : son père, son frère Thomas, et même son parrain, sont des militaires affectés au régiment du Limousin. La petite fille est baptisée tout près de sa maison natale, dans l’église Saint-Malo, sous l’œil attentif de son parrain, Jean Pion, et de sa marraine, Angélique Bourie.

Tout au long de son enfance, celle que l’on ne nomme plus qu’Angélique grandit au contact des militaires du régiment du Limousin dans leur itinérance (après Dinan, cette unité est affectée à Longwy, en divers lieux de Normandie, à Saint-Omer puis en Corse). Et si l’on en croit les propres souvenirs d’Angélique, la jeune fille manifeste un caractère et une détermination remarqués des soldats. Au point que le doyen du régiment lui dit un jour ceci : « Angélique, c’est dommage que tu ne sois pas un garçon, tu ferais un bon soldat ». L’homme ne croit pas si bien dire.

En 1789, Angélique est en Corse où le régiment a été affecté dès 1783. Tombée amoureuse du beau et courageux caporal André Brulon, elle se marie avec le militaire le 9 juillet dans la ville d’Ajaccio. Marie Angélique Duchemin, épouse Brulon, est alors âgée de 17 ans. Moins de deux ans plus tard, mère d’une petite fille, elle est déjà veuve, à la suite d’une escarmouche dans les rues d’Ajaccio qui coûte la vie au caporal Brulon. Dès le lendemain des obsèques, c’est en uniforme qu’elle se présente au capitaine de son défunt mari pour solliciter de le remplacer dans l’armée.

Angélique obtient gain de cause : elle est autorisée par le général Casabianca à intégrer le 42e régiment d’infanterie (42e RI), nouveau nom du régiment du Limousin depuis la réforme du 1er janvier 1791 (ordonnance Duportail). Âgée de 20 ans, la jeune veuve est affectée au magasin de l’unité où elle occupe une fonction de fourrier avec le grade de caporal, hérité de son époux défunt. Angélique n’est pas pour autant inscrite au rôle des troupes, elle est là en tant que civile « faisant fonction ».

En 1794, changement de décor : Angélique – la « veuve Brulon » – se retrouve au combat avec le grade de sergent, mais toujours « faisant fonction ». À la tête de 22 hommes dans un poste avancé, celle qui a désormais pris « Liberté » comme nom de guerre, tient tout d’abord tête avec un grand courage à Lumio aux assauts de rebelles corses alliés aux soldats anglais, au point que les registres de l’Armée mentionnent de sa part une « défense héroïque ».

Puis c’est lors de la défense du fort de Gesco, le 24 mai 1794, qu’elle s’illustre une nouvelle fois, et ce sont ses hommes qui en parlent le mieux : « Nous soussignés, caporal et soldats du détachement du 42e régiment, en garnison à Calvi, certifions et attestons que, le 5 prairial an II, la citoyenne Marie Angélique Josèphe Duchemin, veuve Brûlon, caporal fourrier, faisant fonction de sergent, nous commandait à l’affaire du fort de Gesco ; qu’elle s’est battue avec nous avec le courage d’une héroïne ; que les rebelles corses et les Anglais ayant chargé d’assaut, nous fûmes obligés de nous battre à l’arme blanche ; qu’elle a reçu un coup de sabre au bras droit et, un moment après, un coup de stylet au bras gauche, que nous voyant manquer de munitions, à minuit, elle partit, quoique blessée, pour Calvi, à une demi-lieue, où, par le zèle et le courage d’une vraie républicaine, elle fit lever et charger de munitions environ soixante femmes, qu’elle nous amena elle-même escortée de quatre hommes, ce qui nous mit à même de repousser l’ennemi et de conserver le fort, et qu’enfin nous n’avons qu’à nous louer de son commandement.  »

Un officier qui tricote

Quelques semaines plus tard, en juillet 1794, on retrouve Angélique, le « Sergent Liberté », dans la garnison de Calvi. Sous les ordres du général Casabianca, elle tient tête aux Anglais lors du siège de la ville. Vaillante au combat, elle sauve la vie du capitaine – et futur général – De Vedel, menacé par des rebelles corses lors d’une rixe en ville.

Malheureusement pour elle, Angélique est à son tour grièvement blessée d’un éclat d’obus à la jambe gauche. Rétablie, mais désormais inapte au combat, elle est affectée « aux écritures dans l’administration de l’habillement, de l’équipement et du campement de l’Armée d’Italie », nous informent les registres militaires. Elle y reste les trois années suivantes.

Le 17 novembre 1797, Angélique Duchemin, veuve Brulon, entre à l’Hôtel des Invalides et marque l’histoire de cette institution dédiée depuis Louis XIV aux soldats victimes des combats : pour la première fois une femme est en effet admise dans cette enceinte militaire au titre d’une invalidité qui lui vaut, quelques mois plus tard, d’être réformée avec solde, ce qui revient de facto à reconnaître son statut de militaire.

Peu après, la réforme est levée et Angélique est officiellement affectée comme sous-officier au magasin d’habillement, ce qui fait d’elle la première femme gradée de l’Armée française. Le 2 octobre 1822, elle est nommée sous-lieutenant honoraire et reçoit l’année suivante, le 1er février 1823, la Décoration du Lys accordée par la Chambre du Roi, ce qui permet à Angélique de se prévaloir du titre « Liberté portant le Lys ». Hélas pour elle, cette décoration, initialement créée pour les militaires de la Garde nationale, est rapidement dévoyée et remise à des notables sans rapport avec l’Institution militaire. La Décoration du Lys est définitivement supprimée sous Louis-Philippe, par ordonnance du 10 février 1831.

Les années passent, et Angélique s’acquitte au mieux de ses responsabilités aux Invalides. Devenue une personnalité de cet établissement prestigieux, elle participe à la plupart des cérémonies qui s’y tiennent. On mentionne notamment sa présence lors de la visite de la reine d’Espagne en 1833 ainsi que lors de la grandiose inhumation du général Damrémont en 1837, où l’on entend pour la première fois le requiem de Berlioz.

Pensionnée de l’Armée depuis 1836, Angélique n’est pas oubliée pour autant. En 1851, c’est à la demande du dernier frère de Napoléon encore en vie, Jérôme Bonaparte, gouverneur des Invalides, que Louis-Napoléon Bonaparte – le futur Napoléon III –, président en exercice de la IIe République, décerne en août 1851 à l’ancienne combattante du 42e RI, le « sous-lieutenant invalide Brulon », le grade de chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur. C’est ainsi qu’Angélique devient la première femme décorée de la Légion d’Honneur.

C’est à peu près à cette époque que le romancier Albert Blanquet la visite aux Invalides. Il raconte, non sans humour, avoir vu « un petit vieillard doux et souriant, aux yeux vifs, à la main prompte et franche, mais certaine particularité ne laissait guère douter de son sexe : le vieux sous-lieutenant tricotait !  »

Marie Angélique Josèphe Duchemin, veuve Brulon, décède le 13 juillet 1859, à plus de 87 ans, après avoir reçu une nouvelle récompense : la médaille de Sainte-Hélène, créée deux ans plus tôt pour récompenser tous ceux qui ont combattu entre 1792 et 1815. Première femme gradée de l’Armée française, première femme admise aux Invalides, première femme décorée de la Légion d’honneur, la petite Dinannaise de la Croix des Cordeliers a incontestablement été une lointaine pionnière de la condition féminine dans l’armée : il faudra attendre deux siècles et la 2e guerre mondiale pour que des femmes soient à nouveau admises dans l’Armée française !

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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