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Amorcer et d?samorcer : fondements de la pens?e occidentale

Peut-on rester technicien dans l’ordre de la conduite ? Ce qui a si bien r?ussi du point de vue de la technique, en nous rendant ma?tres de la nature, vaut-il ?galement pour la gestion des situations et des rapports humains ? Ou en reprenant le partage ?tabli par les Grecs : cette efficacit? du mod?le que nous constatons au niveau de la production (poiesis) peut-elle valoir aussi dans le domaine de l’action, celui de la praxis – dans l’ordre comme dit Aristote, non plus de ce qu’on « fabrique » mais de ce qu’on « accomplit » ? Car on a beau avoir distingu? les deux, on n’en a peut-?tre pas moins copi? l’un sur l’autre (et bien s?r l’action sur la production) : m?me quand les « choses » deviennent les affaires humaines, on n’en aimerait pas moins demeurer dans la rassurante positions de techniciens – artisans ou d?miurges. Or nous savons bien, et Aristote est le premier ? le reconna?tre, que si la science peut imposer sa rigueur aux choses, en pensant la n?cessit?, d’o? r?sultera l’efficacit? technique, notre action, quant ? elle, s’inscrit sur fond d’ind?termination ; elle ne saurait ?liminer la contingence et sa particularit? r?siste ? la g?n?ralit? de la loi : elle ne saurait se ranger, par cons?quent, dans le simple prolongement de la science. Aussi, de m?me que la mati?re d’Aristote, puissance ind?termin?e des contraires, demeure toujours plus ou moins r?tive ? la d?termination de la « forme », de m?me le monde n’est-il jamais tout ? fait accueillant ? cet ordre que nous lui voulons : un ?cart subsistera in?vitablement entre le mod?le que nous projetons pour agir et ce que, les yeux fix?s dessus, nous parvenons ? r?aliser. En bref, toujours la pratique trahirait tant soit peu la th?orie. Et le mod?le reste ? l’horizon du regard. Retir? dans son ciel, l’id?al est inaccessible.

Que voulons nous dire lorsque nous disons que quelque chose est porteur – non pas « porteur de », mais porteur absolument ? Par exemple, ? propos d’un march? ou de l’?volution d’une entreprise. Quand nous disons que tel facteur est porteur, nous consid?rons que ce facteur est promis de lui-m?me ? un certain d?veloppement, sur lequel nous pouvons prendre appui : au lieu de tout faire d?pendre de notre initiative, nous reconnaissons qu’un certain potentiel est inscrit dans la situation, qui est ? rep?rer, et que nous pouvons nous laisser « porter » par lui. Il me semble que s’y pressent tout une vision possible de notre engagement dans le monde ; et m?me que s’accommodant mal ? nos partis pris th?oriques, il pourrait nous donner l’occasion de les d?border, ? partir de l?, de les repenser, et nous d?couvrirait d’autres sources « d’efficacit? ».

Autres par rapport ? la tradition europ?enne ou, du moins telle qu’elle nous vient des Grecs : pensant l’efficacit? ? partir de l’abstraction de formes id?ales, ?difi?es en mod?les, qu’on projetterait sur le monde et que la volont? se fixerait comme but ? r?aliser. Cette tradition est celle du plan dress? d’avance et de l’h?ro?sme de l’action ; selon le biais par lequel on en rend compte, elle est celle des moyens et des fins ou du rapport th?orie – pratique. Or voici que nous d?couvrons au plus loin, en Chine, une conception de l’efficacit? qui apprend ? laisser advenir l’effet : non pas ? le viser (directement) mais ? l’impliquer (comme cons?quence) ; c’est ? dire non pas ? le chercher mais ? le recueillir – ? le laisser r?sulter. Il suffirait, nous disent les anciens chinois, de savoir tirer parti du d?roulement de la situation pour se laisser « porter » par elle. Si l’on ne s’ing?nie pas, si l’on ne peine ni ne force pas, ce n’est pas qu’on songerait ? se d?gager du monde, mais pour mieux y r?ussir. Cette intelligence qui ne passe pas par le rapport th?orie – pratique, mais s’appuie sur la seule ?volution des choses, nous l’appellerons strat?gique.

La pens?e chinoise n’a pas construit un monde de formes id?ales, comme arch?types ou pures essences, ? s?parer de la r?alit? et qui puissent l’informer : tout r?el se pr?sente ? elle comme un proc?s, r?gul? et continu, d?coulant de la seule interaction des facteurs en jeu ( ? la fois oppos?s et compl?mentaires : les fameux yin et yang). L’ordre n’y viendrait donc pas d’un mod?le, sur lequel on puisse fixer le regard et qu’on applique aux choses ; mais il est contenu tout entier dans le cours du r?el, qu’il conduit sur un mode immanent et dont il assure la viabilit? (d’o? le th?me omnipr?sent dans la pens?e chinoise de la « voie », le tao).

Plut?t que de dresser un mod?le qui serve de norme ? son action, le sage chinois est port? ? concentrer son attention sur le cours des choses tel qu’il s’y trouve engag?, pour en d?celer la coh?rence et profiter de leur ?volution. Or, de cette diff?rence, on pourrait tirer une alternative pour la conduite : au lieu de construire une forme id?ale qu’on projette sur les choses, s’attacher ? d?tecter les facteurs favorables ? l’œuvre dans leur configuration ; au lieu de fixer un but ? son action, se laisser porter par la propension ; bref, au lieu d’imposer son plan au monde, s’appuyer sur le potentiel de la situation.
L’efficacit? chinoise n’est pas d’agir pour ou contre, d’entreprendre ou de s’opposer, mais simplement, s’entendant en terme de processus, d’amorcer ou de d?samorcer (amorcer ce qui, en se d?ployant, tendra de lui m?me dans un sens favorable, et de d?samorcer ce qui, si infime que ce soit, mais d?j? contenu dans la situation, la porterait ? ?voluer de fa?on n?gative). Il suffit d’engager et de d?sengager, le r?el ensuite portant ses fruits.

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