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Aimer c’est ?tre libre et heureux

Image Flickr par Ben Heine

Ce texte traitera d?une croyance et d?une valeur. J?ai choisi respectivement la libert? de la volont? et l?amour. Concernant la croyance j?en donnerai un aper?u selon quelques philosophes qui se sont questionn? sur ce sujet, dans un but ?thique avou?. Depuis le d?but du XXe si?cle plusieurs philosophes s?interrogent sur cette croyance, mais sans rapport avec l??thique, c?est-?-dire uniquement d?un point de vue empirique. Pourtant la r?ponse que l?on donne ? cette question, est d?une grande importance du point de vue ?thique. D?apr?s moi la position la plus ?clairante concernant la libert? de la volont? (le libre arbitre), c?est celle de Spinoza. C?est pourquoi je comparerai sa position avec celles d?autres philosophes, en faisant ressortir certaines ressemblances. J?expliquerai l?argument d?incompatibilit? du libre arbitre et de l?existence de Dieu, tandis que le d?terminisme absolu (pr?n? entre autres par Spinoza) est compatible avec l?existence de Dieu.

Quant ? la valeur que j?ai choisi, l?amour, je diviserai son sujet en trois sous-th?mes: ?ros, l?amour en tant que d?sir de ce qui nous manque, Philia, l?amour en tant qu?amiti? et Agap?, l?amour en tant que charit?. De ?ros ? Agap? l?amour se perfectionne, se purifie. Agap? est la vertu parfaite englobant les autres en elle. J??tudierai s?par?ment les deux sujets en commen?ant avec la libert?. Je ferai parfois des liens entre ces deux th?mes.

La libert? de la volont? est une question m?taphysique qui remonte ? l?antiquit?. Socrate fut le philosophe occidental ? op?rer la plus grande r?volution philosophique en s?interrogeant non plus sur le monde ext?rieur, mais sur le monde int?rieur de l??thique. La distinction que je fais entre morale et ?thique est que celle-l? concerne les valeurs d?une soci?t? donn?e ou d?un individu quelconque. Celle-ci recherche une vision id?alis?e des valeurs, c?est pourquoi on peut la d?finir comme ?tant une morale assujettie ? une m?taphysique.

Avant de continuer je dirai ceci: si la volont? est libre, alors nous poss?dons un libre arbitre, donc si notre volont? est toujours d?termin?e par quelque chose d?ext?rieur ? elle-m?me, alors nous ne poss?dons pas de libre arbitre. Voici sa d?finition:

??L?expression d?signe l?ind?termination de la volont? plac?e en face d?un choix. Elle est effectivement synonyme de libert? d?indiff?rence quand, dans la d?cision, ne pr?vaut aucun motif. Oppos?e au d?terminisme, elle signifie aussi le pouvoir cr?ateur de la volont? capable d?agir comme cause premi?re, c?est-?-dire, la libert? propre ? l??tre conscient d?agir ? sa guise et de se choisir en toute ind?pendance.??[1]

Si certains pensent que chaque ?tre humain doit disposer de son libre arbitre, c?est ??en raison du probl?me de l?imputabilit? morale – c?est-?-dire du fait qu?il puisse l?gitimement ?tre tenu pour moralement responsable de sa conduite, ou encore qu?il doive, pour en ?tre moralement responsable, pouvoir contr?ler en quelque fa?on sa conduite.??[2] Ceux qui n?ont pas le souci du bl?me et des louanges et qui croient que nul n?est m?chant volontairement n?ont pas besoin du libre arbitre pour fonder une ?thique. C?est le cas de Socrate, Platon et Spinoza. Socrate n?ayant rien ?crit, est en grande partie connu ? travers les dialogues de Platon.

En fait, la justification du libre arbitre permet d?imputer une responsabilit? dans l?action et celle-ci permet d??tre moraliste. Les moralistes consid?rent les mauvaises actions comme un vice de la nature humaine: celui qui agit mal est condamnable parce qu?il est responsable-coupable de ses actions, il ne suit pas les conseils des moralistes, il n?utilise pas correctement sa volont?. Voici la critique de Spinoza envers les moralistes :

??Ils cherchent donc la cause de l?impuissance et de l?inconstance humaines, non dans la puissance commune de la Nature, mais dans je ne sais quel vice de la nature humaine et, pour cette raison, pleurent ? son sujet, la raillent, la m?prisent ou le plus souvent la d?testent: qui sait le plus ?loquemment ou le plus subtilement censurer l?impuissance de l??me humaine est tenu pour divin.??[3]

On verra quand je traiterai de l?amour que le moraliste, qui s?auto-glorifie en censurant le vice, m?prise les humains au lieu de les comprendre dans ce qui cause leurs actions. Qu?un ?tre humain soit jaloux, cruel, ambitieux, l?che, injuste, etc., on peut l?expliquer de la m?me mani?re qu?on explique les lois physiques ou qu?un chien a la rage. On ne bl?me pas un chien parce qu?il a la rage, on ne bl?me pas la pluie parce qu?elle tombe quand il pleut: il faut chercher ? comprendre par les causes, pour pr?venir et pour gu?rir. On peut comprendre les mauvaises actions de la m?me fa?on. C?est ce qui explique le projet de Spinoza: ??ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas louer, ne pas bl?mer, mais comprendre.??[4]? quoi sert de m?priser l??tre humain qui agit mal, puisqu?il n?est pas responsable-coupable de ses actes, ?tant donn? qu?il agit par rapport ? certaines causes qui sont ext?rieures ? sa volont?. M?me s?il n?est pas responsable-coupable, il subit quand m?me les cons?quences de ses mauvaises actions.

??(…) Mais je nie que, ? cause de cela, tous doivent atteindre la b?atitude: les hommes, en effet, peuvent ?tre excusables et cependant ne pas jouir de la b?atitude, mais souffrir mille maux. Un cheval, en effet, est excusable d??tre cheval et non pas homme: mais n?anmoins, il doit ?tre cheval et non pas homme. Celui qui devient enrag? par la morsure d?un chien est excusable, mais l?on a pourtant le droit de l??trangler. Et celui, enfin, qui ne peut gouverner ses d?sirs ni les ma?triser par la peur des lois est certes justifiable en raison de sa faiblesse, mais il ne peut cependant pas jouir de la tranquillit? de l??me, de la connaissance et de l?amour de Dieu, et il p?rit n?cessairement.??[5]

Platon, quant ? lui, consid?re la libert? en opposition avec l?id?e dominante de son ?poque, professer par les sophistes. Ceux-ci consid?raient la libert? comme la satisfaction de tous nos d?sirs, donc l?absence de contraintes pour leur satisfaction. ? l?oppos?, Platon consid?rait que la satisfaction des d?sirs immod?r?s est esclavage, car nous sommes alors esclave de nos d?sirs, donc domin?s par eux. La libert? est la ma?trise de soi gr?ce ? la connaissance de soi, donc nous ne poss?dons aucune libert? de choix puisque l?effet qu?est le mal est d? ? la cause qu?est l?ignorance (personne ne veut ?tre esclave, donc ?tre esclave de ses d?sirs c?est ?tre ignorant de ce qui est bien pour soi-m?me); tandis que le bien est caus? par la connaissance ou l?opinion vraie. Le choix est illusoire parce qu?il existe uniquement ? cause de notre ignorance. L?opinion vraie est la bonne r?ponse concernant un sujet pr?cis, c?est le bon choix, mais de fa?on fragile et accidentelle, car le choix n?a pas ?t? fait gr?ce ? une connaissance juste consciente de l??tre.

La m?me id?e est d?velopp?e par Spinoza. Son syst?me est un d?terminisme absolu, car tout est soumis ? la loi de causalit?. Il est d?accord que nous faisons des choix, mais ceux-ci sont toujours d?termin?s par une ou plusieurs causes. Ainsi, il nie le libre arbitre au sens que j?ai cit? plus haut: en tant que pouvoir cr?ateur capable d?agir comme cause premi?re. Il croit que quand nous faisons le mal, c?est d? ? notre ignorance et que quand nous avons la connaissance de ce qu?il faut faire, nous agissons bien. Pour bien agir, il faut conna?tre ce qu?est le bien et la fa?on d?y parvenir.

La libert? pour Spinoza est assujettie au d?terminisme, c?est-?-dire qu?elle est d?termin?e. Autrement dit, nous avons la possibilit? de bouger notre index selon sa nature, c?est-?-dire que la libert? de bouger notre doigt de telle ou telle fa?on, ? ?t? d?termin? par la nature. Celui qui est le plus libre est celui qui a le moins de contraintes, ainsi l?arbre ayant une bonne terre, juste assez d?eau et de soleil est plus libre que l?arbre qui manque d?eau, de soleil et de terre. L??tre humain ?limine les contraintes de la nature gr?ce ? la connaissance, ainsi c?est en comprenant le fonctionnement de la nature qu?on peut l?utiliser pour construire des maisons qui nous prot?gent contre les intemp?ries qu?elle nous impose. C?est pour cela que pour ?tre libre, nous n?avons pas le choix, nous devons appliquer notre connaissance ? faire ce qui est juste, c?est-?-dire ce qui est correct selon certaines lois de la Nature.

Pour Spinoza plus un ?tre humain comprend plus il agit bien, plus il agit bien plus il est libre, donc quelqu?un qui aime est libre (puisqu?il agit bien). Ainsi, la plus grande libert? humaine est l?application assidue de ??l?amour charit?. J?expliquerai cette notion plus en d?tail un peu plus loin.

Maintenant voici une d?finition du d?terminisme causal: ??pour tout instant donn?, un ?nonc? complet des faits relatifs ? cet instant, conjointement ? un ?nonc? complet des lois de la nature, implique logiquement toute v?rit? relative ? ce qui arrive apr?s cet instant.??[6] Cette d?finition ressemble beaucoup ? celle de la croyance en Dieu. Plusieurs penseurs ont ?t? si d?contenanc?s par l?argument d?incompatibilit? de l?existence de Dieu et de la libert? de la volont?? humaine, qu?ils ont invent? le concept ??d?intemporalit? pour d?signer l??ternit? divine.

Supposons que Dieu est une personne poss?dant, par essence, l??ternit?, l?omniscience, la perfection morale, etc. L?omniscience est le fait de poss?der des croyances relatives ? tout ce qui est vrai et ? rien d?autres. Chaque proposition peut ?tre vraie ou fausse, selon le moment o? on l??nonce. Dieu est omniscient par essence, donc dans toutes les facettes de son existence. Voici l?argument d?incompatibilit? en rapport avec cette conception de Dieu:

??Imaginons que P accomplit x en t2. (P=personne, t=temps).Il s?ensuit de l?omniscience divine que Dieu croit, en t1, que P accomplira x en t2. Si l?on admet l?omniscience essentielle de Dieu, la croyance de Dieu ? l?instant t1 implique logiquement que P accomplisse x en t2. Cette implication logique a pour effet que dans tous les sc?narios possibles o? Dieu croit, en t1, que P accomplira x en t2, P accomplira effectivement x en t2. Ainsi donc, le fait que P s?abstienne d?accomplir x en t2 ne saurait ?tre une extension du pass? r?el. Il s?ensuit que P ne peut pas s?abstenir d?accomplir x en t2, c?est-?-dire que dans l?hypoth?se de l?existence divine au sens indiqu? plus haut, P est d?pourvu du type de contr?le qui suppose l?existence d?autres options possibles.??[7]

Emmanuel Kant ?tait un partisan du libre arbitre. Il croyait que le monde sensible est r?gi par le d?terminisme, mais que notre volont? a la libert? absolue dans le domaine moral, comme si nos valeurs culturelles et nos g?nes ne d?terminent pas, au moins partiellement, nos comportements. Il consid?rait la philosophie morale comme une science des lois de la libert?, non un recueil des pr?ceptes ni une doctrine de l?action. Mais comment peut-on concilier lois et libert?? Kant ? ?crit dans La critique de la raison pratique: ??Une volont? libre et une volont? soumise ? des lois morales, sont une seule et m?me chose.??[8] Ainsi il reprend sur le plan moral, ce que Rousseau avait indiqu? sur le plan politique en ?crivant ??la libert? est ob?issance ? la loi qu?on s?est prescrite.??[9]

Le probl?me est de savoir comment la volont? peut-elle ?tre libre dans une seule et m?me action, car elle n?est libre qu?en ob?issant ? la loi morale ou sociale? D?apr?s Kant, c?est en prenant conscience de la loi morale que la raison peut utiliser la volont?. Si elle n?est pas consciente de la loi morale, la raison est impuissante et laisse le champ libre aux inclinations sensibles. Cet aspect ressemble ? l??thique de Spinoza, qui stipule que la compr?hension lib?re. Kant d?crit le choix comme ?tant d?termin? par la connaissance ou l?ignorance, donc comme Spinoza la connaissance m?ne au bien et le mal est produit par l?ignorance. Je ne comprends pas comment Kant peut croire au libre arbitre tel que cit? au d?but du texte, puisque ??ob?ir ? la loi morale?? exclut toute possibilit? de choix. De plus ??la loi morale?? est une cause ext?rieure qui pr?c?de la volont? puisqu?elle doit y ob?ir.

? l?instar de son ma?tre Platon, Aristote consid?re qu?une action libre est dict?e par la raison (donc par une connaissance ad?quate). La connaissance est encore l?instrument de la libert?: ??En effet, qui n?est pas ma?tre de soi est capable de d?sirer, non d?agir par libre choix; en revanche, qui est ma?tre de soi agit par choix d?lib?r? et non sous l?impulsion du d?sir.??[10] Encore une fois, le choix que nous faisons d?pend de notre degr? de connaissance et en accord avec son ma?tre, il consid?re l?impulsion du d?sir comme esclavage.

Pour Hegel, la libert? est l?intellection de la n?cessit?: ??La n?cessit? n?est aveugle que dans la mesure o? elle n?est pas comprise.??[11]Ceci est tr?s spinoziste comme conception de la libert?.

Descartes est l?un des plus farouches d?fenseure du libre arbitre, son argumentation semble parfois fragile. Il croyait que dans la pratique il est difficile de r?sister au vrai et au bien, lorsque je les connais, mais que dans l?absolu la libert? le permet. Il affirmait ??qu?il nous est toujours permis de nous emp?cher de poursuivre un bien qui nous est clairement connu, ou d?admettre une v?rit? ?vidente, pourvu seulement que nous pensions que c?est un bien de t?moigner par l? notre libre arbitre.??[12] Cette affirmation est absurde, car si on croit que c?est un bien d?user de notre libre arbitre ? l?encontre de ce qu?on croit ?tre bien, c?est qu?on manque de coh?rence dans notre d?finition du bien. Si l?on refuse d?admettre une v?rit? (par exemple que l?on cache des Juifs, ? un nazi qui nous interroge), c?est que notre conception du bien nous en emp?che, ainsi celle-ci est la cause de ce refus. Pour ?tre coh?rent, Descartes aurait d? d?clarer (comme les Sophistes) que le bien est relatif selon chacun et qu?ainsi la volont? peut cr?er le bien qu?elle veut. Ceci permettrait ? la volont? d??tre cause premi?re. Si le bien provient de la compr?hension et que la connaissance est universelle, celle-ci en est la cause. Si on peut agir mal en sachant v?ritablement que c?est mal, c?est qu?on aime voir les autres souffrir ou qu?on aime souffrir soi-m?me (car agir mal en en ayant conscience signifie qu?on veut les cons?quences f?cheuses qui d?coulent des mauvaises actions), dans ce cas le bonheur et l?amour universel sont des utopies qu?il faut abandonner au plus vite pour arr?ter de perdre notre temps. Ce libre arbitre est dangereux et difficile ? d?fendre.

En conclusion, le libre arbitre est une illusion due ? l?ignorance, la libert? ?tant de pers?v?rer dans son ?tre, l??tre humain se lib?re donc en comprenant, gr?ce ? la connaissance, puisqu?il est dans sa nature de pouvoir conna?tre. Quand on comprend on agit bien, quand on agit bien on aime et l?amour le plus pur est Agap?, ??l?amour charit? dans la tradition jud?o-chr?tienne, ??l?amour compassion?? dans la tradition bouddhiste. La compr?hension nous fait aimer ce qui est v?ritablement bien et le bien parfait est Agap?. L?application du bien parfait m?ne au bonheur calme et durable (la f?licit?). Nous recherchons tous le bonheur durable et l?accord de notre pens?e avec la Raison est l?outil pour l?atteindre. La Raison nous permet de comprendre que ??l?amour charit? m?ne ? la f?licit?. La f?licit? ou b?atitude est le r?sultat de ??l?amour charit?, celui-ci constituant la lib?ration compl?te. Ainsi, quand on a compris que ??l?amour charit? est la clef du bonheur, qu??tre libre c?est comprendre, que comprendre c?est aimer, alors on comprend qu??tre libre c?est aimer pour ?tre heureux. Notre pens?e est cr?atrice de notre vie selon le niveau de connaissance dont elle fait preuve, mais notre connaissance et sa cr?ation sont d?termin?es par certaines causes. Ainsi le graphique ci-dessous repr?sente l?acc?s au bonheur.

CONNAISSANCE

LIBERT????????????????????????????????????? AMOUR

??L?amour est une affaire de sentiment et non de volont?,??[13]disait Kant. Celui qui croyait ? la libert? absolue de la volont? au niveau moral, niait le pouvoir de la volont? sur la vertu par excellence qu?est l?amour. Le sentiment ne se commande pas. Si on agit en fonction de ce que l?on aime, c?est-?-dire de ce que l?on d?sire, alors ce sentiment nous contraint ? agir d?une certaine fa?on. Le d?sir est une cause qui nous semble impos?e, puisque je ne d?cide pas que je doive manger, boire, respirer, dormir, penser, etc. Spinoza pensait qu?on ne d?sire rien parce qu?on le juge bon, mais qu?on le juge bon parce qu?on le d?sire. Ainsi le d?sir? est la cause de nos actions, impos? par la Nature, mais nous pouvons le comprendre et le ma?triser. En connaissant les lois de la Nature, qui sont stables donc pr?visibles, on peut pr?voir pour ?liminer les contraintes.

L?amour ne tient pas compte du devoir et de l?interdit. Le devoir est une contrainte, une tristesse, alors que l?amour est une joie, ??l?amour est la joie accompagn?e de l?id?e d?une cause ext?rieure.??[14] L?amour pour ?tre une joie ne doit pas ?tre une contrainte, ainsi le devoir n?est pas de l?amour. Quand l?amour ou le d?sir est l?, le devoir est inutile. La morale, c?est-?-dire les autres vertus, est un devoir, un semblant d?amour.

??C?est ce que le devoir exprime ou r?v?le, qui ne nous contraint ? faire que ce que l?amour, s?il ?tait l?, suffirait, sans contrainte, ? susciter (…) ce n?est pas l?amour que la morale prescrit; c?est d?accomplir, par devoir, cette m?me action que l?amour, s?il ?tait l?, aurait d?j? librement accomplie. Maxime du devoir : Agis comme si tu aimais. (…) Agir moralement, c?est agir comme si l?on aimait. Par quoi la morale advient et continue, en imitant cet amour qui lui manque, qui nous manque, et dont pourtant, par l?habitude, par l?int?riorisation, par la sublimation, elle s?approche et nous approche, elle aussi, au point parfois de s?abolir dans cet amour qui l?attire, qui la justifie, et la dissout. Bien agir, c?est faire d?abord ce qui se fait (politesse), puis ce qui doit se faire (morale), enfin parfois c?est faire ce que l?on veut, pour peu qu?on aime (?thique)??[15]

Aimer, c?est ?tre g?n?reux, de bonne foi, juste, fid?le, etc. Toutes les vertus morales se fondent dans l?amour. Nous avons besoin de la morale, seulement par manque d?amour. L?amour est ant?rieur ? la morale :

??Si l?amour n??tait ant?rieur ? la morale, qu?aurions-nous su de la morale? Et qu?a-t-elle ? nous proposer de mieux que l?amour dont elle vient, qui lui manque, qui la meut, qui l?attire? Cela m?me qui la rend possible est aussi ce vers quoi elle tend, et qui en lib?re. Cercle? Si l?on veut, mais point vicieux, puisque d??vidence ce n?est pas le m?me amour au d?but et ? la fin. L?un est la condition de la Loi, sa source son origine. L?autre serait plut?t son effet, son d?passement, et sa plus belle r?ussite.??[16]

Sponville croit que l?amour na?t de la sexualit?, mais qu?il va beaucoup plus loin que nos plaisirs ?rotiques. On ne peut pas aimer par d?cret, ainsi l?amour ne se commande pas, c?est lui qui commande. C?est l?amour de l?argent, du confort ou du travail qui fait que nous travaillons. Le d?sir est la cause de nos actions. Apr?s cette introduction g?n?rale sur l?amour, voici trois d?finitions qui proviennent de trois termes grecs diff?rents et qui conf?rent ? l?amour trois port?es morales particuli?res.

??L?eros est l?amour con?u comme d?sir ardent d??tre uni ? une personne d?termin?e, comme aspiration ? un ?tat de soi-m?me qui n?est accessible qu?au contact de l?autre. La philia d?signe une relation empreinte de r?ciprocit? et d?estime mutuelle. On traduit souvent ce terme par ??amiti?, mais le sentiment a une port?e plus large puisqu?il consiste en l?affection montr?e ? autrui et la volont? d?entretenir avec lui des rapports o? se manifeste une certaine excellence morale. Enfin, l?agap? est l?amour consacr? ? autrui, mais autrui consid?r? dans sa qualit? fondamentale d??tre un humain et un prochain; c?est un sentiment sans attente de r?ciprocit? et d?une certaine fa?on ind?pendant de ce qu?est l?aim?.

Ces trois sentiments pr?sents au sein de l?amour ont en commun le d?sir de faire le bien d?un objet aim? ainsi qu?une ?motion de qualit? particuli?re li?e au sens que peut avoir une certaine forme d?union avec une autre personne. La port?e morale de l?amour tient ? ce d?sir de faire le bien de l?autre, souvent ?troitement associ? au d?sir de se conna?tre ou de s?am?liorer soi-m?me. Mais riv? ? ce d?sir, il y a aussi au fond de l?amour le besoin de possession d?autrui qui, dans certaines formes d?amour ?rotiques, peut ?tre si absolu qu?il conduise ? souhaiter l?ali?nation ou la disparition de l??tre aim?. L?amour se pr?sente donc souvent comme un sentiment duel, associant de fa?on ?troite un sentiment de bienveillance et une forme de concupiscence ? l??gard d?autrui. Il est ? la fois amour g?n?reux et oblatif. Aimer, c?est, comme disait Leibniz, ??se r?jouir de la f?licit? d?autrui??, mais c?est aussi d?sirer se fondre en l?autre, d?sirer ??s??prouver, selon le mot de Sartre, dans une conscience concr?te autre??, jusqu?? vouloir s?approprier cette conscience.??[17]

Eros est l?amour dont on parle dans le Banquet de Platon. Ce livre nous porte ? comprendre qu?il est plus important d?aimer la v?rit? que d?aimer l?amour. C?est l?id?e pr?sent?e par Socrate quand il affirme ??qu?ils ont sacrifi? la v?rit? ? l??loge, quand c?est ?videmment l?inverse qu?il faudrait faire.??[18]Les convives boivent ensemble pour f?ter le succ?s d?Agathon au concours de trag?die. Ils ont d?cid? de d?finir l?amour chacun leur tour.

La version de Socrate est celle de Platon, comme dans tous les dialogues o? il figure. Socrate pose d?abord quelques questions ? Agathon. Il lui fait dire que l?amour est l?amour de quelque chose, qu?il d?sire ce qu?il aime, qu?on ne poss?de pas ce qu?on d?sire. Or, si l?amour aime et d?sire la beaut? comme le disait Agathon, c?est qu?il manque de beaut? et de bont? puisque le beau est bon. C?est ici que Socrate feint de c?der la parole ? Diotime pour emp?cher qu?Agathon soit confus. Elle lui prouve que l?amour n?est ni beau ni bon, mais pas laid ou mauvais pour autant, il tient le milieu entre ces deux extr?mes.

L?utilit? de l?amour est le bonheur gr?ce ? l?amour du beau et du bon. Ces deux termes sont synonymes pour Platon. L?action d?aimer est la g?n?ration dans la beaut?, soit par le corps, soit par l??me. L?amour est ?ternel comme la g?n?ration. Le d?sir du bon, c?est-?-dire l?amour, ne va pas sans le d?sir d?immortalit?, puisque l?amour consiste ? d?sirer que le bon nous appartienne toujours. La g?n?ration dans la beaut? selon le corps est la procr?ation et selon l?esprit c?est enfanter des vertus dans une belle ?me. Ces vertus s?implantent pour toujours dans l??me qui les a assimil?es. Une telle union d??me est un lien beaucoup plus fort qu?une liaison uniquement charnelle.

Voici l??chelle que l?amour doit gravir en s??levant des beaut?s d?ici-bas, ? la beaut? absolue:

??On doit d?abord aimer un beau corps, puis, comprenant que la beaut? d?un corps est soeur de la beaut? qui se trouve dans tous les autres, aimer tous les beaux corps; puis regarder la beaut? de l??me comme sup?rieure ? celle du corps, on verra alors la beaut? qui est dans les lois et les actions des hommes. Des actions des hommes on passera aux sciences pour en contempler la beaut?, et enfanter avec une f?condit? in?puisable les discours et les pens?es les plus magnifiques de la philosophie, jusqu?? ce qu?enfin on arrive ? ne plus voir qu?une seule science, celle de la beaut? absolue, id?ale, ?ternelle, de laquelle participent toutes les belles choses.??[19]

Il y a amour seulement si le d?sir se fixe sur tel ou tel objet. Si je bois parce que j?ai soif, ce n?est pas la m?me chose que si je bois ce que j?aime. ??Si tout d?sir n?est pas amour, tout amour (du moins cet amour-l? : ?r?s) est bien d?sir : c?est le d?sir d?termin? d?un certain objet, en tant qu?il manque particuli?rement.??[20] Eros ne se repose jamais, car l?incompl?tude est son destin, puisque le manque le d?fini.

Les couples exp?rimentent souvent de fa?on douloureuse qu?il faut aimer pour apprendre et qu?il faut apprendre pour aimer. Eros : le manque est son essence; la passion amoureuse, son sommet. Le manque cr?e de la souffrance et un d?sir de possession. Eros est un amour ?go?ste, qui ? l?extr?me peut devenir un amour propre dont on a perdu le contr?le. Celui-ci est :

??Un amour jaloux, avide, possessif, qui loin de se r?jouir toujours du bonheur de celui qu?il aime (comme le ferait un amour g?n?reux) en souffre atrocement d?s que ce bonheur l??loigne de lui ou menace le sien… Importun et jaloux, tant qu?il aime, infid?le et menteur, d?s qu?il n?aime plus, ? l?amant, loin de lui vouloir du bien, aime l?enfant (ou la femme, ou l?homme…) comme un plat dont il veut se rassasier??. Les amants aiment l?aim? ??comme les loups aiment l?agneau??. Amour de concupiscence, donc, tr?s exactement : ?tre amoureux, c?est aimer l?autre pour son bien ? soi. Cet amour l? n?est pas le contraire de l??go?sme; c?est sa forme passionnelle, relationnelle, transitive. C?est comme un transfert d??go?sme, ou un ?go?sme transf?rentiel… Rien ? voir avec une vertu, mais beaucoup plus avec la haine. Eros est un Dieu jaloux. Qui aime veut poss?der, qui aime veut garder, et pour soi seul. Elle est heureuse avec un autre, et vous la pr?f?reriez morte! Il est heureux avec une autre, et vous le pr?f?reriez malheureux avec vous… Bel amour, qui n?est amour que de soi.??[21]

La passion amoureuse est ?ph?m?re et illusoire, puisqu?elle implique le manque, donc la souffrance. Un d?sir amoureux satisfait, c?est un amour qui se d?tache, car assouvie le d?sir s?apaise. Je manque de quelque chose, alors je l?aime, je le veux, et une fois que je l?ai il ne me manque plus et je cesse de le vouloir, donc je cesse de l?aimer? La d?finition de l?amour ne peut s?arr?ter ici, sinon il serait vou? ? la souffrance du manque. L?amour ne pourrait pas ?tre une vertu s?il menait qu?? la souffrance, car aimer ce serait vouloir ?tre malheureux.

Philia, ou l?amiti?, a une port?e morale qui d?passe eros, dans le sens o? philia est un amour qui se d?tache de l?ego. Eros est un amour que l?on subit, c?est-?-dire une passion, tandis que philia est un amour o? l?on donne, c?est-?-dire une action. Nos amis nous les aimons pr?sents et non manquants, en quoi l?amiti? est bien diff?rente de la passion. Les d?sirs proviennent de l?ego, mais l?amiti? s?en d?tache, ainsi cet amour ne subit pas de manque, ni d?angoisse afin de savoir si la personne r?elle correspond ? la personne r?v?e, ni de jalousie (d?sir de possession), ni de souffrance. Je sais que ce n?est pas toujours comme cela dans nos exp?riences, ceci ne fait que d?monter notre imperfection.

??On aime les amis qu?on a, comme ils sont, comme ils ne manquent pas. Platon n?a rien ?crit qui vaille sur l?amiti?, et ce n?est pas un hasard. Aristote, au contraire, a dit l?essentiel, en deux livres sublimes de l??thique ? Nicomaque. L?essentiel? Que sans l?amiti?, la vie serait une erreur. Que l?amiti? est condition du bonheur, refuge contre le malheur, qu?elle est ? la fois utile, agr?able et bonne. Qu?elle est ??d?sirable par elle-m?me??, et ??consiste plut?t ? aimer qu?? ?tre aim?. Qu?elle ne va pas sans une forme d??galit?, qui la pr?c?de ou qu?elle instaure. Qu?elle vaut mieux que la justice, et l?inclut, qu?elle est ? la fois sa plus haute expression et son d?passement. Qu?elle est ni manque, ni fusion, mais communaut?, partage, fid?lit?. Que les amis se r?jouissent les uns des autres, et de leur amiti?. Qu?on ne peut ?tre l?ami de tous, ni du grand nombre. Que l?amiti? la plus haute n?est pas une passion, mais une vertu. Enfin, mais cela r?sume tout, ??qu?aimer est la vertu des amis??. De fait, c?est amour encore (un ami qu?on n?aimerait pas ne serait pas un ami), mais ce n?est pas manque, mais ce n?est pas Eros.??[22]

Sponville est d?accord que l?amour est d?sir, mais il remplace la d?finition de Platon par celle de Spinoza, ??le d?sir n?est pas manque : le d?sir est puissance, l?amour est joie.??[23] Tout d?sir, pour Spinoza, est puissance d?agir ou force d?exister. Voici comment Sponville fait la transition de la d?finition du d?sir de Platon vers Spinoza :

??R?duire le d?sir au manque, c?est prendre l?effet pour la cause, le r?sultat pour la condition. Le d?sir est premier, la puissance est premi?re. C?est l?anorexique, qui manque de quelque chose, non celui qui mange de bon app?tit! (…) D?ailleurs, qui n?a connu, dans une vie un peu longue, ses moments de d?go?ts, de d?pression, d?impuissance? Ce qui nous manquait alors? Point toujours un objet, ni le manque de cet objet (puisqu?il pouvait indiff?remment ?tre l? ou non, offert ou pas ? notre jouissance), mais le d?sir, mais le go?t, mais la force de jouir ou d?aimer! Ce n?est pas le d?sir qui est manque : c?est l?objet parfois qui lui fait d?faut (frustration) ou qui le lasse (d?go?t). Le manque n?est pas l?essence du d?sir; c?est son accident ou son r?ve, la privation qui l?irrite ou le fant?me qu?il s?invente.

Comme il y a des d?sirs diff?rents pour des objets diff?rents, il doit y avoir aussi, si l?amour est d?sir, des amours diff?rents pour diff?rents objets. C?est en effet le cas : on peut aimer le vin ou la musique, une femme ou un pays, ses enfants ou son travail, Dieu ou le pouvoir. (…) Ce qu?il y a de commun ? ces diff?rents amours, et qui justifie l?unicit? de ce mot, c?est le plaisir, comme dit Stendhal, ou la joie, comme dit Spinoza, que ces objets nous procurent ou nous inspirent.??[24]

Contrairement ? eros, philia n?est pas une souffrance, mais une joie. Cet amour est une joie m?me quand l?objet aim? nous manque. Si j?ai un ami qui est tr?s loin, la pens?e que j?ai de lui me r?jouira. Je n?aime pas ce qui me manque, c?est ce que j?aime qui me manque quelquefois.

??? consid?rer l?amour dans son essence, c?est-?-dire pour ce qu?il est, il n?y a pas d?amour malheureux. Et il n?y a pas davantage de bonheur sans amour. (…) Il n?est d?amour que de joie, il n?est de joie que d?aimer.??[25]

Il y a erreur de penser que la passion est le summum de l?amour. La passion est un amour ?rotique, donc souffrant. La passion ne d?pend pas de nous, car elle est cr??e par le manque qu?on subit, ainsi elle est souffrance. La passion d?sire fortement la pr?sence de l??tre aim?, mais cette pr?sence en s?accentuant est de moins en moins un manque jusqu?? devenir une habitude. Quand celle-ci s?est install?e, chacun constate que la passion a disparue. ??Puis c?est ?tre ? l?avance infid?le ? ceux qu?on aime, y compris passionn?ment, que de soumettre l?amour qu?on en a ? l?incontr?lable de la passion.??[26]La recette de long?vit? d?un couple est quand l?amiti? se m?le au d?sir et se substitue ? la d?vorante passion. Voici ce qu?une femme dans la quarantaine disait ? Sponville concernant l?homme avec qui elle vivait en couple depuis une douzaine d?ann?es :

????Bien s?r, je ne suis plus amoureuse de lui (passionn?e). Mais j?ai toujours du d?sir pour lui, et puis c?est mon meilleur ami.?? J?y ai reconnu, enfin dite, et tranquillement dite, la v?rit? des couples, quand ils sont heureux, et aussi une exp?rience, soit dit en passant, sexuellement tr?s forte, tr?s douce, tr?s troublante… Ceux qui n?ont jamais fait l?amour avec leur meilleur(e) ami(e) ignorent quelque chose d?essentiel, me semble-t-il, sur l?amour et sur les plaisirs de l?amour, sur le couple et sur la sensualit? des couples. Le meilleur ami, la meilleure amie, c?est celui ou celle que l?on aime le plus, mais sans en manquer, sans en souffrir, sans en p?tir (d?o? vient la passion), c?est celui ou celle que l?on a choisi(e), celui ou celle que l?on conna?t le mieux, qui nous conna?t le mieux, sur qui on peut compter, avec qui on partage souvenirs et projets, espoirs et craintes, bonheurs et malheurs…??[27]

Eros est convoitise, philia est bienveillance et les deux se m?lent souvent dans la vie et dans le couple. Ainsi nous devons chercher notre bien en en faisant un peu. Il y a une grande beaut? ? faire le bien sans l?espoir d??tre r?compenser, c?est en quoi la beaut? n?est pas seulement sensible, et que cette beaut? abstraite, spirituelle, est bont?. Voici l?ascension de eros ? philia :

??On n?aime d?abord que soi : l?amant se jette sur l?aim? comme le nouveau-n? sur le sein, comme le loup sur l?agneau. Manque : concupiscence. La faim est un d?sir; le d?sir, une faim. C?est l?amour qui prend, c?est l?amour qui d?vore. Eros : ?go?sme. Puis on apprend (dans la famille, dans le couple) ? aimer un peu l?autre pour lui-m?me aussi : joie, amiti?, bienveillance. C?est passer de l?amour charnel, comme disait Saint Bernard, ? l?amour spirituel, de l?amour de soi ? l?amour de l?autre, de l?amour qui prend ? l?amour qui donne, de la concupiscence ? la bienveillance, du manque ? la joie, de la violence ? la douceur.??[28]

L?amour na?t de l?ego et se d?veloppe, mais il part du sensible. Une m?re peut vouloir un enfant pour son bien ? elle, en pla?ant le bien de son enfant plus haut que le sien propre. Une m?me personne peut aimer ? un moment par amiti?, ? un autre par convoitise.

??Er?s, donc mais aussi philia, inextricablement m?l?s, embrass?s, confondus, mais pourtant diff?rents : puisque celle-ci na?t de celui-l?, puisque la bienveillance na?t de la concupiscence, puisque l?amour na?t du d?sir, dont il n?est que la sublimation joyeuse et combl?e. Cet amour-l? n?est pas une passion, remarque saint Thomas apr?s Aristote, mais une vertu : vouloir le bien d?autrui, c?est le bien m?me.??[29]

Maintenant j?aborde la troisi?me et derni?re port?e morale de l?amour, c?est-?-dire agap? ou la charit?. L?amiti?, dans sa version id?ale, entra?ne toutes les autres vertus, dans une relation amicale. Ne pas ?tre g?n?reux avec un(e) ami(e), c?est manquer d?amour envers lui ou elle, autant que de g?n?rosit?. Nos ami(e)s nous les choisissons, et aimer non seulement ses proches, mais m?me ses ennemi(e)s, cela est charit?.

Tout part de l?amour de soi et celui-ci peut continuer d?exister dans l?amiti?. Ainsi on aime nos ami(e)s ? travers l?amour que l?on a de nous-m?mes. Par exemple, on peut aimer un ami parce qu?il poss?de ce qu?on consid?re bon. Ainsi, on ne l?aime pas pour ce qu?il est, mais pour ce qu?il vaut selon nous. Pour cette m?me raison, nous ha?ssons nos ennemi(e)s. La charit? c?est aimer l?autre tel qu?il est, sans toutefois accepter tout ce qu?il fait. Le fait de pardonner ses mauvaises actions, c?est ?tre charitable envers lui. Je c?de la parole ? saint Matthieu :

??Vous avez entendu qu?il a ?t? dit : Tu aimeras ton prochain et tu ha?ras ton ennemi. Eh bien moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien ? ceux qui vous ha?ssent, priez pour vos pers?cuteurs…??[30]

Aimer ce qui nous manque c?est facile, aimer ses ami(e)s (selon l?amiti? id?ale) c?est beaucoup plus difficile, mais aimer ses ennemi(e)s est-ce faisable en pratique ? Comment aimer les indiff?rents ? L?opinion publique consid?re absurde d?aimer celui qui veut nous faire du mal. Agap? est ??cet amour qui n?est ni manque, ni puissance, ni passion, ni amiti?, cet amour qui aime jusqu?aux ennemis, cet amour universel et d?sint?ress?.??[31]

Si Dieu est amour, alors Il est charit?, car Dieu ne manque de rien, ainsi son amour n?est pas ?rotique. Son amour n?est pas non plus amicale, car ??Dieu ne se r?jouit pas d?un ?tre, qui serait cause de sa joie et le ferait exister davantage, mais l?engendre, mais le cr?e, quand bien m?me sa joie ne saurait en ?tre augment?e, ni sa puissance, ni sa perfection.??[32]

La charit? est un renoncement ? l?image de celui de Dieu, car celui-ci, ?tant absolument parfait, ne manque de rien, puisque tout est en Dieu. Ainsi Dieu ne peut cr?er ni mieux que lui, ni l??quivalent. Il peut seulement cr?er plus imparfait que lui, mais alors pourquoi cr?er puisqu?Il manque de rien ? Voici la r?ponse de Simone Weil, suivie d?un commentaire de Sponville :

????Dieu a cr?? par amour, pour l?amour. Dieu n?a pas cr?? autre chose que l?amour m?me et les moyens de l?amour.?? Mais cet amour n?est pas un plus d??tre, de joie ou de puissance. C?est tout le contraire : c?est une diminution, une faiblesse, un renoncement. (…) La bienveillance est l? pourtant, la joie est l?, mais en creux, mais attest?es surtout par cette force qui ne s?exerce pas (tel l??tre humain qui s?abstient de commander l? o? il en a le pouvoir), par ce retrait, par cette douceur, cette d?licatesse, par cette puissance qui semble se vider d?elle-m?me, se limiter elle-m?me, qui pr?f?re se nier plut?t que s?affirmer, se retirer plut?t que s??tendre, donner plut?t que garder ou prendre, et perdre, m?me, plut?t que poss?der.??[33]

De cet ??amour charit? d?coule la citation de Pavese : ??Tu seras aim? le jour o? tu pourras montrer ta faiblesse sans que l?autre s?en serve pour affirmer sa force.??[34] Cet amour est le renoncement ? l?ego (eros), ? la puissance, au pouvoir. La charit? n?est pas :

??le manque, la passion ou la convoitise (?r?s), non plus la puissance joyeuse et expansive, l?affirmation commune d?une existence r?ciproquement augment?e, l?amour de soi redoubl? par l?amour de l?autre (philia), mais le retrait, mais la douceur, mais la d?licatesse d?exister moins, de s?affirmer moins, de s??tendre mois, mais l?autolimitation de son pouvoir, de sa force, de son ?tre, mais l?oubli de soi, le sacrifice de son plaisir, de son bien-?tre ou de ses int?r?ts, l?amour qui ne manque de rien mais qui n?est pas pour autant plein de soi ou de sa force (l?amour qui ne manque de rien parce qu?il a renonc? ? tout), l?amour qui n?augmente pas la puissance mais qui la limite ou la nie (l?amour qui est abdication, comme dit Simone Weil, l?amour qui est le contraire de l??go?sme et de la violence), l?amour qui ne redouble pas l?amour de soi mais qui le compense ou le dissout, l?amour qui ne conforte pas l?ego mais qui en lib?re, l?amour d?sint?ress?, l?amour gratuit, le pur amour, comme disait F?nelon, l?amour qui donne (ce qu??tait d?j? philia), mais qui donne en pure perte, et non ? son ami (donner ? un ami ce n?est pas perdre : c?est poss?der autrement, c?est jouir autrement), mais ? l??tranger, mais ? l?inconnu, mais ? l?ennemi…??[35]

Dans ma conclusion sur le libre arbitre, j??crivais que ??l?amour charit? est la lib?ration compl?te pour l??tre humain. Voici l?explication qu?en donne Sponville :

??Cet amour est absolument premier, absolument actif (et non r?actif), absolument libre : il n?est pas d?termin? par la valeur de ce qu?il aime, qui lui manquerait (?r?s) ou le r?jouirait (philia), mais il la d?termine au contraire en l?aimant.?(…) par quoi elle (la charit?) est comme un amour lib?r? de l?injustice du d?sir (?r?s) et de l?amiti? (philia), comme un amour universel, donc, sans pr?f?rence ni choix, comme une dilection sans pr?dilection, comme un amour sans limites et m?me sans justifications ?go?stes ou affectives. (…) La charit?, si elle n?est pas incompatible avec l?amour de soi (qu?elle inclut au contraire en le purifiant :?s?aimer soi-m?me comme un ?tranger), s?oppose ?videmment ? cet ?go?sme, ? cette injustice, ? cet esclavage tyrannique du moi. C?est peut-?tre ce qui la d?finit le mieux : c?est un amour lib?r? de l?ego, et qui en lib?re. (…) Par quoi l?amour serait bien ??cette soif qui inventent les sources??, et la source elle-m?me : comme un manque qui lib?rerait de tout manque, comme une puissance qui lib?rerait de la puissance.??[36]

La charit? est une compassion lib?r?e de la souffrance, une amiti? lib?r?e de l?ego, une vertu lib?r?e de la morale.

Ainsi l?amour est un apprentissage, donc une connaissance. L?ascension de ?r?s ? agap? est un parcours vers une plus grande libert?, gr?ce ? la connaissance rationnelle et intuitive, qui s?entrem?lent puisque nos postulats (v?rit?s que l?on accepte comme vraies sans preuve) servent de fondement ? notre argumentation rationnelle. Si le but de la vie est la f?licit?, l?amour est le moyen de l?atteindre et la charit? est ? la fois sa r?alisation et sa condition.


[1] DUROZOI, G., ROUSSEL, A., Dictionnaire de philosophie, ?d. Nathan p.199.

[2] CANTO-SPERBER, M., (dirig? par) Dictionnaire d??thique et de philosophie morale, P.U.F., p.842. Article ?crit par John Martin Fisher.

[3] SPINOZA, B., L??thique, 3e partie Pr?face, ?d. Garnier-Flammarion, 1965, p.133.

[4] AMIEL, Anne, 50 grandes citations philosophiques expliqu?es, ?d. Marabout, 1990, Alleur (Belgique), p.160.

[5] SPINOZA, B., R?ponse ? H. Oldenburg, 1676, lettre LXXVIII, La Haye, Pl?iade 1954, p.1351.

[6] Ibid. de la note 2, p.843.

[7] Ibid. p.844.

[8] KANT, E., Critique de la raison pratique, ?d. Gallimard, 1985.

[9] ROUSSEAU, J-J., Le contrat social, ?d. Garnier-Flammarion, Paris, 1966.

[10] ARISTOTE, ?thique ? Nicomaque, Livre III, chap. II, ?d. Garnier-Flammarion, 1965, p.69.

[11] HEGEL, Encyclop?die, I, ?d. Henning, Berlin, p.294.

[12] DESCARTES, Lettre au P?re Mesland,? 9 f?vrier 1645, Coll. ??Les grands textes?? P.U.F., 1964, p.113.

[13] KANT, Doctrine de la vertu, introduction, XII, ??De l?amour des hommes??, p. 73-74, ?d. Vrin, 1968.

[14]SPINOZA, L??thique, ?d. Gallimard, 1954, p.245.

[15]Comte-Sponville, Petit trait? des grandes vertus, P.U.F., Paris, 1995, pp.292-295.

[16] Ibid. p.297.

[17] Ibid. de la note 2,? p.33. Article ?crit par Monique Canto-Sperber.

[18] Ibid. de la note 15, p.299.

[19] PLATON, Le Banquet, ?d. Garnier-Flammarion, Paris, 1964, p.19.

[20] Ibid. de la note 15, p.306.

[21] Ibid. pp. 312-313.

[22] Ibid. pp. 324-325.

[23] Ibid. p. 325.

[24] Ibid. pp. 326-327.

[25] Ibid. p.332.

[26] Ibid. p.340.

[27] Ibid. pp. 341-342.

[28] Ibid. p.347.

[29] Ibid. p.349.

[30] Ibid. p.355.

[31] Ibid.

[32] Ibid. p.357.

[33] Ibid. pp.361-363.

[34] Ibid. p.364.

[35] Ibid. pp.366-367.

[36] Ibid. p.368, 376, 378, 379.

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  1. avatar

    J’ai écrit ce texte il y a quelques années à l’université. J’ai gardé la même position concernant le libre-arbitre et la liberté.

    Concernant l’amour mon opinion a évoluée. À propos de la passion et de l’amitié il n’y a pas de changement. Par contre concernant la charité c’est différent. La morale chrétienne a du bon, mais je considère que sa plus grande erreur, ou manipulation, est de considérer l’amour des autres plus importante que l’amour de soi. Pourtant tout part de l’intérieur et va vers l’extérieur. Celui qui s’aime vraiment aimera automatiquement les autres. Mais celui qui cherche à aimer les autres mais qui ne s’aime pas lui-même, celui-là ne pourra pas aimer véritablement les autres. Aimer les autres plus que soi est un besoin d’être aimer, mais nous n’avons du pouvoir que sur soi, pas sur les autres.

    Le véritable amour est amour de soi et par extension de tout ce qui est. Cela ne veut pas dire de tout approuver ou de laisser faire n’importe quoi. Ça veut seulement dire de tout accepter ce qui est parce que cela a un sens selon les lois universelles de la Nature et les causes qui ont précédées, et que cela ne pouvait pas être autrement. Résister à ce qui est nous fait automatiquement souffrir.

    Sacrifier son plaisir, ses intérêts, son bien être, s’oublier, limiter sa force, son pouvoir et son être ne sont en rien de l’amour, car un être aimant limiterait ainsi son amour, sa puissance d’amour et sa joie. C’est ici que Nietzsche a raison, la vie et l’amour tendent vers l’expansion et non vers la contraction. Le Sage est en expansion et celle-ci ne peut être que bénéfique pour les autres, la limiter serait une erreur.

    Je conserve toutefois l’idée de donner en pure perte sans rien attendre en retour, car celui qui s’aime vraiment n’attend rien de l’extérieur, car cela ne dépend pas de lui, et que son manque le ferait souffrir. Il a confiance en lui-même et en la vie, c’est pourquoi il ne manque jamais de ce dont il a véritablement besoin.

    Cordialement,

    Nicolas

  2. avatar

    Il me reste une chose à ajouter dans la suite de mes idées concernant ma critique de la bible.

    Je ne crois plus qu’il faille aimer ses ennemis et leur faire du bien. Il peut certes y avoir des exceptions dans notre vie personnelle, quand l’ennemi n’est pas d’un grand danger. En règle générale cette idée est au service des prédateurs et de ceux qui veulent dominer le monde. Donc, concernant les psychopates qui dirigent notre monde ou des ennemis personnels vraiment dangereux, je crois que la contre-violence est nécessaire. L’amour n’est pas efficace dans de telles situations, au contraire il permet de renforcir le mal. Voici des textes, d’inspiration gnostiques, qui présentent très bien ce point de vue.

    http://www.liberterre.fr/metahistoire/contraviolence/compassion.html

    http://www.liberterre.fr/metahistoire/contraviolence/chasseouverte.html

    http://www.liberterre.fr/metahistoire/contraviolence/chasseouverte2.html

    Cordialement,

    Nicolas