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Agribashing : à qui profite cette mode ?

L’agribashing – ou le dénigrement des activités agricoles – est passé dans le langage courant, et met à mal le monde agricole et la souveraineté alimentaire française. Derrière ce phénomène se cachent souvent des agendas cachés, parfois surprenants. Explication.

 

Non, vraiment, les agriculteurs n’en peuvent plus. « Ras-le-bol de travailler dans des conditions pareilles !!! », tonne Olmer. « Demain, à cause des médias, on fera la chasse aux « sorcières agriculteurs » », déplore Bouillon. « Marre de tous ces charlots qui veulent nous donner des leçons et même des ordres ! », s’emporte Agri Enervé, qui porte bien son pseudo. « Quel avenir reste-t-il aux paysans ? Continuer dans cette ambiance ? Péter un câble ? Se suicider ? », demande un autre exploitant, excédé par la méfiance installée à l’égard du monde paysan.

Quelle que soit leur filière, ces agriculteurs français sont les cibles récurrentes de campagnes de dénigrement, accusés de porter atteinte à l’environnement et à notre santé alors qu’ils respectent les normes parmi les plus restrictives au monde[1]. A qui profite donc le crime ? Derrière les apparences se joue une bataille de grande ampleur autour de la souveraineté alimentaire française.

 

Viande : l’étonnant pari d’entrepreneurs américains

Vous avez sûrement déjà entendu parler du collectif L214 Ethique et Animaux[2], spécialiste des actions coups de poing et de la diffusion de vidéos montrant « les conditions de vie, de transport et d’abattage des animaux en s’appuyant sur des enquêtes filmées et accompagnées d’informations sourcées », comme le présente le site web du groupe.

C’est un fait, une partie de la société française est réceptive à ce genre d’arguments, des végétariens aux consommateurs lambda boudant le foie gras à Noël après avoir pris conscience des techniques de gavage. Le débat autour de l’antispécisme[3] est d’ailleurs très intéressant en soi. « Le spécisme, c’est l’idéologie selon laquelle il est normal et moralement acceptable d’exploiter, d’asservir les autres animaux pour nos fins sur la base de croyance en la supériorité de l’être humain, explique le philosophe canadien Valéry Giroux, auteur de L’antispécisme (PUF, 2020). Nommer le spécisme et adhérer à l’idéologie qui s’y oppose, permet aux antispécistes de critiquer cette idéologie. » Si ce phénomène remonte à une quarantaine d’années, d’autres voix remarquent que l’espèce humaine est omnivore depuis la nuit des temps, comme Ariane Nicolas, auteur de L’imposture antispéciste (Ed. DDB, 2020) : « (…) d’un point de vue biologique, quand vous regardez l’histoire de Sapiens, d’il y a à peu près 400000 ans, le fait de manger de la viande et de vivre d’une manière ou d’une autre avec des animaux, est une caractéristique qui est intrinsèque à l’espèce. »

Au-delà du débat philosophique se joue l’un des bras de fer de l’alimentation de demain : celui de la viande de synthèse que les géants du numérique américains[4] tentent de promouvoir. Christian Harbulot, expert de la guerre économique, met en cause directement le financement de L214 : « Son agenda politico-idéologique n’est pas gratuit. Et la trésorerie de 4,9 millions d’euros, en hausse de 2,5 millions par rapport à l’exercice de l’année précédente, dont elle dispose ne se justifie pas par les seuls dons des adhérents. Dans le rapport de décembre 2017 du commissaire aux comptes, L214 a en effet reçu un don d’1,1 million d’euros de l’Open Philanthropy Project (OPP). » Selon Christian Harbulot, l’OPPregroupe des acteurs américains souhaitant développer un nouveau marché : celui des viandes de synthèse à base de protéines d’insectes, de soja ou de viande moléculaire. « En créant un besoin nouveau (« se passer de la viande »), les acteurs de ce marché vont faire peser, à terme, une menace existentielle sur le secteur agro-alimentaire français », poursuit l’analyste. Tout est dit.

 

Fertilisants : une bataille géopolitique anti-européenne

Le sujet revient épisodiquement dans les médias : la contamination des consommateurs aux métaux lourds à cause des engrais minéraux utilisés dans l’agriculture conventionnelle. Principal mis en cause : le cadmium. Classé comme élément cancérogène, mutagène et toxique par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le cadmium n’a pas bonne presse. En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) propose de réduire l’exposition des consommateurs et des travailleurs[5] à ce métal lourd.

Mais d’où vient exactement cette exposition au cadmium ? Médias et associations écologistes pointent du doigt l’utilisation d’engrais phosphatés, à tort. Les trois éléments de base des fertilisants (azote, potasse et phosphore) sont indispensables à la croissance des végétaux, et donc largement utilisés dans nos campagnes. Mais l’absorption des métaux lourds contenus dans les sols est extrêmement faible, pour ne pas dire inexistante[6]. Selon Laurence Denaix, chercheuse à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), le cadmium, naturellement présent dans les sols,  « est aussi apporté par des retombées atmosphériques ou par des intrants agricoles, l’eau d’irrigation ou l’usage de produits phytosanitaires. Cependant, il a été clairement démontré par de nombreuses études qu’il n’existe aucune relation entre la concentration en contaminant minéral présent dans un sol et la concentration dans les végétaux cultivés sur ce sol ». Dans un rapport publié en juillet 2021, Santé publique France a d’ailleurs ciblé les vrais coupables[7] : les poissons, les fruits de mer et la cigarette.

Un tel acharnement n’est pas innocent.  ? En coulisses se joue en effet une bataille commerciale qui pourrait porter atteinte à la souveraineté agricole de l’Union européenne, et donc de la France. En 2019, le quotidien Les Echos révélait les dessous de l’offensive russe sur l’Europe[8], qui a atteint son premier objectif : la baisse du taux légal de cadmium dans les engrais phosphatés à 60mg/kg en 2022 et, à terme, à 20mg/kg (la France observait jusqu’à présent le plafond de 90mg/kg). Les engrais russes, pauvres en cadmium, obtiendraient de facto un monopole sur le marché européen. Cette démarche s’inscrit en réalité dans le cadre d’une stratégie globale de « diplomatie agricole » initiée dans les années 2000, ainsi que le relate un article du Financial Times.

 

Lait : l’écologie politique se trompe de combat

Faut-il le rappeler, l’homme a besoin des nutriments contenus dans le lait et ses dérivés[9] : « Les produits laitiers sont les premiers contributeurs des apports calciques des adultes (45%) et des enfants et adolescents (51%). Les produits laitiers sont aussi les premiers contributeurs des apports en phosphore, en iode et en vitamine B2. Les produits laitiers sont aussi les premiers apporteurs de potassium et rétinol chez l’enfant et les seconds fournisseurs de vitamine D. »

Pourtant, cela n’empêche pas les éleveurs laitiers d’être souvent cloués au pilori, par des végans de plus en plus véhéments. Mais non sans réagir. L’un d’entre eux, Etienne Fourmont (alias YoutuBeurre), est devenu viral sur les réseaux sociaux avec ses vidéos didactiques. Depuis son élevage, il tente d’éclairer l’opinion publique sur la réalité de l’agribashing[10] : « Il existe plusieurs formes d’agribashing : les plus agressives et les plus dangereuses sont les intrusions dans les fermes ou les vols d’animaux, explique l’éleveur laitier. Une autre forme assez violente a lieu sur les réseaux sociaux où on lit beaucoup de conneries, de L214 aux Coquelicots en passant par Europe Ecologie Les Verts. Associations et partis politiques (…) pensent qu’ils vont sauver le monde alors qu’ils sont généralement ignorants des sujets agricoles. » L’écologie ayant le vent en poupe – comme l’ont montré les résultats des élections municipales du printemps 2020 –, les partisans de l’agribashing vont certainement monter au créneau dans les mois qui viennent, campagne présidentielle oblige.

Le cœur des Français, lui, balance entre ces campagnes de désinformation et leur assiette. « Le taux de mauvaise opinion augmente avec une méconnaissance de l’agriculture », souligne Florence Gramond, directrice à l’institut de sondages BVA et spécialiste de l’agriculture, lors d’un débat intitulé Impossible pédagogie : comment connecter les consommateurs et les éleveurs[11] en 2020. Pour contrer cette méconnaissance, partout en France, les acteurs du monde agricole s’organisent. « La communication devient stratégique pour l’avenir des agriculteurs, estime Hervé Le Prince, fondateur de l’agence de communication Newsens. En parlant de son travail, on s’adresse aux consommateurs et non aux détracteurs. Ce sont les agriculteurs qui apportent la meilleure réponse. »

 

Les géants américains du numérique, les exportateurs d’engrais russes ou les partis politiques français… la liste ne s’arrête probablement pas là. Proférées sciemment ou non, ces menaces sont en tout cas bien réelles pour la souveraineté alimentaire française. Aux agriculteurs de faire entendre leur voix à présent.

 

 

 

[1] https://reporterre.net/Les-normes-ecrasent-les-agriculteurs

[2] https://www.l214.com/

[3] https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/specisme-et-antispecisme-0

[4] https://www.ege.fr/infoguerre/2019/06/l214-clean-meat-gafam-liaisons-dangereuses

[5] https://www.anses.fr/fr/content/exposition-au-cadmium-l%E2%80%99anses-propose-des-valeurs-limites-pour-mieux-prot%C3%A9ger-les

[6] https://comifer.asso.fr/images/pdf/11emes_rencontres/Interventions/Session%204/5%20-%20Laurence%20DENAIX/Resume%20Laurence%20DENAIX.pdf

[7] https://www.santepubliquefrance.fr/determinants-de-sante/pollution-et-sante/sols/documents/enquetes-etudes/impregnation-de-la-population-francaise-par-le-cadmium.-programme-national-de-biosurveillance-esteban-2014-2016

[8] https://www.lesechos.fr/industrie-services/industrie-lourde/phosagro-vise-leurope-avec-ses-engrais-a-faible-teneur-en-cadmium-1125206

[9] https://www.reussir.fr/chevre/gare-aux-carences-sans-produits-laitiers

[10] https://www.youtube.com/watch?time_continue=12&v=u0RwBLlC28c&feature=emb_logo

[11] https://www.mon-cultivar-elevage.com/content/comment-communiquer-pour-lutter-contre-lagribashing

 

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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