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Affaiblissement de la pensée, émergence d’un radicalisme violent

D’emblée, le XXIe siècle est rentré dans l’ère d’un radicalisme réinventé dans ses formes et dans ses définitions. Face au choc du 11 septembre puis à la difficulté consistant à identifier une menace sans pour autant l’associer à la religion de l’islam dont se référaient les kamikaze des tours jumelles, il a fallu arbitrairement transformer le terme en y ajoutant le suffixe « isme » et l’adjectif « radicalisé ». La référence à la religion étant toujours problématique puisque la matrice de ce radicalisme était, en même temps, le pourvoyeur œcuménique en énergie fossile, experts et consultants au sein des organisations internationales ont fini par imposer le terme assez vague de « radicalisme violent ».

 

Le radicalisme c’est les autres

Avec le temps de la dite « crise permanente », ce double terme a fini par englober tout ce qui conteste la fatalité d’un monde et d’un système économique immuables. Sans le désir évident de la part des gouvernants d’explorer les causes de cette effervescence contestatrice désormais globale. On entre alors en Occident dans un processus de simplification et de pensée binaire englobant dans sa radicalité aussi bien le mouvement Podemos que le FN, pour ne prendre qu’un exemple. Ainsi défini, exception faite du terrorisme fondamentaliste, le contour de ce radicalisme nouveau reste flou. Quand les multiples pouvoirs pressentent ses effets, ils ont tendance à les considérer comme un manque de réalisme et de maturité, comme une sorte de tropisme utopique. En effet, dès 1516, Thomas More écrivait dans son Utopie : Quel est l’homme qui désire plus vivement une révolution ? N’est-ce pas celui dont l’existence actuelle est misérable ? Quel est l’homme qui aura le plus d’audace à bouleverser l’Etat ? N’est-ce pas celui qui ne peut qu’y gagner, parce qu’il n’a rien à perdre ?

En écho, le philosophe britannique Quentin Skinner, qu’on aurait du mal à cataloguer comme un penseur « radical » pointe la maladie suprême des démocraties occidentales, critiquant leur manque flagrant de représentativité politique. Il souligne : Il faudrait que nos gouvernements se mettent à réfléchir au fait qu’il existe des limites à ce qu’ils exigent de leurs peuples et ce d’une manière relevant plus de l’intimation que de la volonté citoyenne.Provocateur, cet historien de la pensée politique explicite : Le peuple aujourd’hui ne possède aucun moyen pour obliger les gouvernants de simplement tenir leurs promessesIl s’agit d’une régression spectaculaire. Même à l’époque de la Grande Bretagne pré – démocratique, on reconnaissait le droit de chacun à exprimer son mécontentement auprès des gouvernants.

Quentin Skinner considère que le terme même de représentativité a été corrompu par l’idée qu’un vote délègue un plein pouvoir, laminant avec le temps tous les mécanismes de contrôle intermédiaires et permanents, et déguisant les résultats à l’aide de systèmes électoraux qui défigurent ce résultat, permettent à une minorité d’exercer les pleins pouvoirs agissant non pas en fonction d’un mandat mais en fonction d’un projet non explicité préalablement.

 

Il y a à peine quarante ans, personne n’aurait pensé que les enjeux du début du troisième millénaire tourneraient autour de la notion de l’Etat de Droit. Que les actions et le mode de vie déviants identifieraient non plus les classes dangereuses et les damnés de la terre, mais les plus hautes sphères de l’élite financière et politique. Que les maîtres à penser des contestataires du vingt et unième siècle ne seraient pas des théoriciens marxistes, mais des juristes comme Tarde, des économistes keynésiens comme Stieglitz, des philosophes comme Habermas. Que « Un, deux, trois Vietnam » serait remplacé par la formule keynésienne Mo = L1 (Y) + L2 (i) indiquant équilibre et équité des échanges économiques.

Il existe cependant un slogan soixante-huitard qui, chemin faisant, mutant, est devenu l’emblème même de la superstructure dominante d’aujourd’hui : jouir sans entraves. Sauf que, cette jouissance solitaire, radicale, se fait aux dépends de l’ensemble de l’humanité et sur le dos de l’œcoumène, notre terre. En effet, si gouverner c’est prévoir, plus personne n’est gouverné. Par contre, si aujourd’hui, gouverner c’est exploiter sans entraves, comment créer les entraves ?

On revient ainsi à la notion même de l’Etat de droit, de démocratie, que les citoyens exigent envers et contre tous, et surtout de nos gouvernants, pour ne plus sombrer dans vivre c’est sauve qui peut ou, pire, devenir des acteurs de leur propre déchéance. L’enjeu paraît être de taille : contesté par ses propres citoyens, le pouvoir isolé dans ses certitudes technocratiques simplifie au nom de multiples urgences, « afin que ses actes ressemblent à une fatalité aussi immuable que le mouvement des astres  » nous dit Ricardas Gavelis dans son Vilnius Poker aux allures apocalyptiques.

 

Radicalité ou indignation ?

Ainsi, au sein des citoyens, une sorte d’indignation active se propage, que les pouvoirs continuent à dénommer radicalité et qui, à la longue le devient, puisque seul le cri compte.

Cette radicalité, comme concept, comme mot, comme Graal, c’est à dire comme « à trouver », « à inventer », est entrain d’être sculptée de manière autonome. Elle prend des formes différentes à Pékin ou Paris, à New York ou à New Delhi, à Athènes ou Reykjavík, à Damas ou à Lisbonne, mais sont peu nombreux en son sein ceux qui peuvent encore douter que les enjeux, quels qu’ils soient, ne peuvent plus être affrontés avec les formes et les outils aux quels nous sommes habitués.

Le constat d’un point de non –retour désormais atteint, le travestissement des symboles sur les quelles s’appuie la Cité, la fin des certitudes, l’éclatement et la disparition des valeurs dites pérennes, la peur d’un lendemain dont personne ne semble pouvoir apprivoiser l’entropie – du moins chez les tenants du pouvoir et leurs challengers attitrés -, ce sont des sentiments largement partagés et qui génèrent une envie de contestation globale mais encore éparse.

 

Mélange d’indignations diverses, de sentiment d’une injustice structurelle, doutes sur le bien fondé des politiques, des discours et des anti – discours jusque-là hégémoniques et monopolisant les contours des alternatives possibles, cette radicalité n’est pour l’instant qu’une somme de certitudes dont chacun possède la sienne. Mais toutes ces alternatives individualisées sont nourries par une autre, bien partagée, et que l’on pourrait comparer à un tableau apocalyptique de Hiéronymus Bosch – et plus particulièrement à celui où domine, parmi la désolation du purgatoire, le métronome symbolique du jugement dernier -.

 

Prophétique, Cornelius Castoriadis dans une série d’entretiens désormais publiés sous le titre « Une société à la dérive » disait : La société est dominée par une course folle, définie par ces trois termes : technoscience, bureaucratie, argent. Si rien ne l’arrête, il pourra de moins en moins être question de démocratie. La privatisation, le désintérêt, l’égoïsme, seront partout, accompagnés de quelques explosions sauvages des exclus, incapables d’avoir une expression politique”. Par privatisation, Castoriadis entendait la fin du zoon politikon d’Aristote et son remplacement par ce que la cité Athénienne considéraient comme le comble de la monstruosité : la négation des règles, des lois et de la vie en société, symbolisée par les Cyclopes : pas de société, seulement des individus et des familles. L’indignation qui gagne les populations n’est pas exclusivement liée au sentiment d’injustice sociale. En ce sens, Thomas More n’est plus d’actualité. C’est le défaut de sens, le sentiment que l’explication, l’entendement, la séduction même, ne sont plus de mise. C’est la vérification par le grand nombre de la phrase de Hanna Arendt : « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal ». Car à vouloir tout simplifier et tout niveler, les multiples pouvoirs de la mondialisation on engendré un non discours simpliste anxiogène et réducteur, dont le moindre de ses défauts n’est pas une accoutumance au non-sens autocratique et une perte de l’hiérarchisation des problèmes. Comme disait Pascal, « comme on se gâte l’esprit on se gâte aussi le sentiment  ». Ainsi, en chiens de Fayence, pouvoirs et citoyens, pour des raisons opposées, se dénudent de l’entendement et de la pensée complexe qui est pourtant un patrimoine essentiel de notre civilisation.

C’est sans doute ainsi qu’il faut interpréter la remarque du ministre éphémère grec de l’économie Yannis Varoufakis, indiquant que, chaque fois qu’il osait un argumentaire au sein de l’Eurogroup, il avait devant lui des regards hagards, désintéressés. « J’aurais pu entonner l’hymne national suédois, j’aurais le même effet : Celui d’un refus catégorique de penser, d’entendre, de répondre, si ce n’est par des formules tueuses de mots, dépourvues de sens, et des phrases toutes faites de comptable ». On est loin, hélas, su cri de Sophocle : « lorsque nous croyons avoir raison, nous pouvons aussi avoir tort  ».

 

Un péril venu d’ailleurs

Face à ce simplisme opportuniste ou subi, un autre apparaît, que l’on pourrait dénommer de « militant ». Laurence d’Arabie, pourtant amoureux de cette région et de ses hommes, le définissait dans un langage propre à son époque : « …Dès l’abord éclate chez eux je ne sais quelle universelle netteté ou dureté de croyance, quasi mathématique dans ses limites et repoussante dans sa forme par son absence de sympathie. Le clavier visuel ses Sémites n’a pas de demi-tons. Ce peuple voit le monde sous de couleurs primaires ou, mieux encore, en contours découpés, noir sur blanc. Son esprit dogmatique méprise le doute, notre moderne couronne d’épines… Ce peuple à l’esprit étroitement limité peut laisser en friche son intelligence avec une résignation dépourvue de curiosité. Son imagination est vive ; elle n’est jamais créatrice… » En Afghanistan ou à l’Etat islamique de l’Iraq et du Levant, une fois encore, l’Occident parle de territoires tandis que les insurgés pensent communauté des croyants. Certes, le conglomérat militaro – religieux autoproclamé Etat sunnite au Moyen Orient, souffre de la perte de territoires et surtout des villes qu’il administrait, mais son projet mystique de faire renaître le Califat de Bagdad reste intact, tout comme son projet nostalgique de laver la souillure de ses lieux saints (Arabie). En effet, Le terroriste n’est pas le produit d’une génération spontanée. Il nait, vit et se développe au sein d’espaces éclatés, morcelés, tribalisés, où l’autorité centrale reste contestable et contestée, ou la société se referme sur l’extrêmement petit – en lui donnant cependant un statut universel -, là où l’idéologie se limite et se rétrécît à l’extrême en quelques cris et slogans. Désormais, à chaque village son terroriste, à chaque bled son commandant et à chaque cité son caïd. Comme disait Ilya Prigogine : la richesse du réel déborde chaque langage, chaque structure logique, chaque éclairage conceptuel.

Pour les raisons citées ci-dessus, cette paresse de l’esprit choisie a des graves répercussions chez nous : Pour le paumé, l’exclu, le bafoué, le chômeur à perpétuité, le mirage d’un Etat islamique de la Syrie et du Levant agit comme un levier de l’absolu dont sa pureté et sa conservation ne supportent pas les compromis de ce monde. Le djihadiste choisit une simplicité militante qui lui permet d’être insensible à la réalité (du moins celle d’ici, car là bas guette la désillusion)) et de ses messages. Dans son essai sur la pensée réactionnaire, en se référant au penseur fondamentaliste chrétien Joseph de Maistre, Cioran affirmait : On entend rien aux religions si l’on croit que l’homme fuit une divinité capricieuse mauvaise et même féroce, si on oublie qu’il aime la peur jusqu’à la frénésie.

 

Au sein de ce monde violent et entropique, on se perd dans des actions et des paroles en demi teinte aux allures définitives ; Il aurait fallut cependant réapprendre à faire des choix, à prendre des risques, à penser, à chercher par soi-même, à se tromper. Le monde n’est pas Google et ses moteurs de « recherche » répétitifs et brouillons. Prisonniers du simplisme nihiliste des gouvernants, il faut pourtant faire face à celui, choisi, du terrorisme. Comme l’écrivait Baudrillard « l’époque exige que l’on sache exactement ce qui se passe ». C’est alors, et alors seulement, nous dit Héraclite, « que l’inespéré pourra arriver  » et que « le sot sera frappé de stupeur par la parole ».

 

Michel Koutouzis

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