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  • Accommodements raisonnables : le fond du baril de l’absurdité

    15 janvier 2008 | 0 commentaire(s) | vu 240 fois

    Le professeur d’économie François Vaillancourt et l’étudiant Bryan Breguet proposent dans le journal La Presse (version papier) d’appliquer le principe de l’utilisateur payeur pour régler la question des accommodements raisonnables. Il se trouve qu’un certain Bryan Breguet a été directeur des affaires politiques de la Commission des jeunes de l’ADQ. Il est en rupture avec ce parti, comme il l’écrit sur son blogue. Quant à François Vaillancourt, il s’agit de l’économiste qui avait évalué pour le parti libéral du Québec le coût du cadre financier de l’ADQ lors des dernières élections. Le PLQ a un préjugé favorable à ce fameux principe de l’utilisateur payeur, mais cela irait-il jusqu’à proposer de s’en servir comme aide à la prise de décision dans une question aussi complexe ? J’ose croire que non.

    Faire payer aux « usagers » (sic) des accommodements raisonnables leur coût, permettrait, selon les auteurs, d’éviter un gonflement indu de la demande. Tout leur raisonnement repose sur les droits de propriété, présentés comme le principe fondamental de notre société. À partir de ce dogme, tenez-vous bien, c’est « l’électorat propriétaire » de l’espace public qui, par ses préférences, a le dernier mot sur l’utilisation des espaces publics. Les auteurs prônent le respect de la souveraineté du consommateur, et partant, « le respect des différences de choix de consommation qui ne font pas mal aux autres. »

    Lors du colloque 2004 du Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec (MEPACQ), Sylvie Morelle (Bien commun, service public et rôle de l’État, page 8) rappelait à quel point il est urgent « d’élaborer une conception du service public qui possède des fondements solides, c’est-à-dire une conception qui est basée sur une doctrine du bien commun, sur un ensemble de notions qu’on affirme être vraies et qui servent à orienter l’action. »

    La question que lui avaient posés les organisateurs du colloque était de savoir ce qu’est le « bien commun » et si les services publics en font partie. La suite vaut la peine que je la cite, même si la citation est plutôt longue :

    …énoncées de cette façon, on ne peut répondre à ces deux questions. Elles sont proprement indécidables. Pourquoi en est-il ainsi ? Cela est le cas parce qu’on ne peut fournir une définition a priori du bien commun, car il existe plusieurs conceptions de cette notion. Ces dernières dépendent de la manière dont est appréhendée la collectivité, c’est-à-dire le « lien social ». Aussi, l’approche libérale, qui est celle sur laquelle sont fondées, à l’heure actuelle, un grand nombre de politiques publiques, repose bel et bien sur une conception du bien commun. Cela est un fait que nous sous-estimons grandement dans nos débats.

    Pour les tenants du libéralisme économique, l’économie relève d’un ordre naturel, spontané, autorégulateur. On peut se fier aux lois économiques, car ce sont des lois naturelles. Ne pas les suivre est aller à l’encontre des problèmes.

    Les accommodements raisonnables ? Ce ne sont que « situations de demande de biens et de services à prix zéro ou trop faible ». Si un enfant musulman « demande » un repas hallal, c’est simple. Il suffit de lui faire payer la différence de coût du repas consommé par les autres enfants, naturellement moins élevé par le jeu de l’offre et de la demande. Et l’enfant allergique ? et celui qui doit suivre un régime spécial pour des raisons de santé ? Tant pis pour eux. Ils apprendront à ne consommer que ce que consomment la majorité des enfants.

    L’urgence doit parlait Sylvie Morelle doit nous habiter chaque jour. Car, comme elle le disait dans sa conférence de 2004, « il existe une conception très sophistiquée du bien commun chez les économistes libéraux et on aurait tort
    d’en sous-estimer la cohérence, la force et le pouvoir d’attraction. »

    Avant même de pouvoir présenter un projet de société différent, il faut déconstruire les bases du discours qui a si bien aux tenants du libéralisme que nous risquons de faire reposer nos choix collectifs sur nos choix « naturels » de consommateurs, plutôt que sur nos choix réfléchis de citoyens.

    À l’idée de laisser la poursuite des intérêts individuels dicter les choix collectifs, Morelle propose de substituer la doctrine du solidarisme élaborée à la fin du 19e siècle par des penseurs comme Émile Durkheim et Léon Bourgeois. Pour les solidaristes, la poursuite des intérêts égoïstes si chère aux économistes libéraux mène au dépérissement de la société. Ces intérêts doivent être contrebalancés par la construction d’un lien nécessaire de solidarité entre les êtres humains.

    L’ancien secrétaire américain du travail, Robert Reich, se demandait en septembre dernier « Why Has Capitalism Triumphed and Democracy Waned ? » (video). En cherchant à comprendre, il a réalisé à quel point nos choix sont de plus en plus basés sur notre cerveau de consommateur, au détriment de notre cerveau de citoyen.

    Messieurs Vaillancourt et Breguet viennent de faire la preuve par l’absurde que Reich avait bien raison de s’en inquiéter.

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