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Absences

De ce qui construit les vies en creux.

Into the wild mistC’est une chaise vide et elle occupe tout l’espace, elle
attire les regards, elle absorbe les pens?es. Je crois que rien n’est plus faux
que cette id?e selon laquelle les absents ont toujours tort, parce qu’? travers
ce vide, d?j?, s’exprime l’id?e qu’ils ont leurs raisons, leurs contingences et
qu’elles sont d’autant plus ind?passables qu’elles ne peuvent s’exprimer,
qu’elles ont, par d?faut, d?cid? de ne pas se justifier.
Rien n’est plus obs?dant que cette soustraction de l’autre du monde
perceptible. Il est des absences comme des silences, parfois plus bruyantes et
significatives qu’un grand cri.

Nous nous construisons autour de ces manques, de ces vides, nous sommes des
gruy?res psychiques, sauf que notre musique int?rieure s’?puise ? combler les
failles. Que deviennent-ils, ceux qui n’existent plus ? nos yeux, parce que
plus que l’amputation de la pr?sence, c’est le manque de r?ponse qui est
obs?dant?? Comment est ce monde o? nous ne sommes pas, comment s’?coule ce
temps dont nous ne faisons pas partie, un peu comme cet arbre qui s’effondre
sans bruit dans la for?t parce que je n’y suis pas pour l’entendre
tomber?? Ce n’est pas tant le manque qui nous interpelle que le rejet
qu’il signifie. L’absent n’est pas le disparu, c’est au contraire celui qui
choisit d’?tre ailleurs, voil? la v?rit? toute nue. C’est celui dont l’univers
n’a pas ? subir notre existence.

Au fil du temps, nous portons les absents en nous, comme de grands enfants
destin?s ? ne jamais na?tre. Parce que nous avons horreur du vide ou de
l’incertitude, nous leur construisons une autre vie, un autre monde, une autre
histoire. Finalement rien n’est plus pr?sent que l’absent, puisque nous avons
tout loisir de broder sans fin avec lui un long dialogue int?rieur, mais ? une
seule voix. Nous monolectons, donc, doctement.

Un peu comme Internet, finalement, o? chacun de nous est entour? de vides, de
manques et d’absences. Absence de mati?re, absence de cette humanit? profonde
nourrie de regards, d’?clats de voix, d’effluves plus ou moins d?lectables, de
silences, mais partag?s. Absence physique et psychique de l’?change mat?riel,
de l’interaction qui peine d?finitivement ? habiller de chair des squelettes de
mots. En fait, je comprends mieux la fr?n?sie des camarades qui vont aller
s’agglutiner place
du Capitole demain soir
?: combler le vide, gommer l’absence, se
shooter ? la chaleur humaine, s’enivrer du nombre, r?sonner du ch?ur des voix,
exister tous ensemble, tous en m?me temps, rendre perceptible la communaut?
d’id?es, l’ancrer dans l’univers, ici et maintenant.

Ils disent de lui ? les autres, les adversaires, les ?ditocrates ? qu’il doit
son succ?s au fait qu’il est un tribun. Ils r?duisent la puissance unificatrice
et la port?e p?dagogique de ses discours ? l’art de l’?ructation. Alors ils
?ructent ? leur tour, pour combler l’?cart, celui qu’ils ont creus? avec le
grand absent de cette campagne?: le peuple. Le petit peuple laborieux et
industrieux, le petit peuple des sans-grade, le petit peuple des fins de mois
difficiles qui commencent d?s la premi?re semaine, d?s le premier jour. Ce
peuple qu’ils m?prisent, qu’ils ignorent et qu’ils ont rel?gu? au rang de
souvenir archa?que, ce petit peuple dont ils se rendent compte avec stupeur
qu’il va tout de m?me falloir lui faire cracher les voix.

En fait, c’est ?a, la cl? de cette ?lection?: des absences. Absences de
projets de soci?t?, absences d’envergure, absences d’honn?tet?. Ils ne
produisent pas de discours politiques parce qu’ils n’ont rien ? nous dire,
parce qu’ils nous ont pass?s en pertes et profit, parce qu’ils pensent qu’?
force de nous ignorer, d’ignorer nos vies, nos cris, nos indignations, nous
finirons par nous lasser et nous laisserons la chose publique ? ceux qui en ont
fait leur m?tier.
Nous sommes les grands absents de cette campagne et M?lenchon a ceci de
particulier qu’il est le seul ? nous parler.
Alors, forc?ment, on l’?coute.
Et l’on remplit toutes ces absences.

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