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? propos du ?malaise hollandais? au Canada

raffinerie canadienne

PAUL LAURENDEAU?? Voici qu?on d?bat derechef sur la question du malaise hollandais du Canada. On d?pose des rapports et, comme bien souvent d?sormais au Canada harp?rien, on se lance dans un vaste souque ? la corde id?ologique (m?tin? de grands-petits int?r?ts v?reux). Regardons l?affaire froidement, en ?vitant de partir dans toutes les directions et en nous en tenant ? la clart? et ? la concr?tude des concepts ?conomiques en cause ici.

Malaise hollandais. J?utilise la notion de malaise hollandais dans son sens strict (et ? l?exclusion du barouettage qu?on a fait subir ? ladite notion, notamment en l?appliquant ? des secteurs ?conomiques autres que les secteurs primaire et manufacturier). Par analogie avec une situation de ce genre survenue dans les Pays-Bas circa 1960 (sous l?effet d?un boom de l?industrie gazi?re), on entend par malaise hollandais?(Dutch disease) une situation o? le d?veloppement hypertrophi? du secteur primaire du ? un avantage g?ophysique fortuit (ru?e vers l?or, boom p?trolier ou gazier, surexploitation mini?re) tend ? compromettre le d?veloppement manufacturier d?un pays donn?. Des pays comme le Nigeria sont des exemples extr?mes de malaise hollandais. L?industrie de l?extraction mono-oriente tr?s brutalement l?int?gralit? de l??conomie locale et fragilise gravement la diversit? du tout de l?activit? productive nationale. On notera aussi, au demeurant, que l?id?e du malaise hollandais postule une solidit? des fronti?res nationales en mati?re ?conomique. Cela fait de cette id?e une notion pas vraiment multinationale ou transnationale? et encore moins internationaliste.

Bien voir pourquoi le secteur primaire nuit au secteur manufacturier dans une situation de malaise hollandais. On fait souvent une lecture superficiellement boursicotarde du malaise hollandais en en trivialisant la description comme suit: le boom p?trolier ou minier fait gonfler la monnaie nationale et de ce fait nuit aux exportations de produits manufacturiers qui, pay?s, eux, en monnaies ?trang?res, deviennent plus chers principalement pour des raisons de change. Il y a un paradoxe insoluble dans cette analyse, trop ?loign?e de l??conomie r?elle. C?est tout simplement que le march? des produits non-finis ou semi-finis est lui aussi un march? d?exportation. La hausse de la monnaie nationale canadienne (par exemple) due ? l?exportation de p?trole et de gaz devrait normalement nuire ? toutes les exportations, y compris celles du p?trole et du gaz! Ce n?est pas le cas et, donc, ?a n?a pas de sens de penser la chose strictement en ces termes. Ce qui fait augmenter la valeur d?une monnaie nationale sur le march? des changes c?est l?ensemble de la production nationale de biens exportables, tous secteurs confondus. Le Japon et la Chine ont (ou ont eu) des monnaies fortes sans que le secteur primaire n?occupe un segment de leur ?conomie nationale aussi important qu?au Canada ou au Mexique (c?est surtout le cas du Japon). Il y a donc une d?ficience de principe dans cette analyse un peu vici?e qui pose les secteurs de l?extraction et les secteurs de la manufacture comme ?tant en comp?tition frontale les uns contre les autres, pour un acc?s ? une exportabilit? qui serait limit?e exclusivement (et comme magiquement) par la contrainte du change. L?id?e de secteurs distincts en comp?tition les uns contre les autres au sein d?une enceinte nationale fixe est une fadaise bourgeoise. Le secteur p?trolier est en comp?tition avec le secteur p?trolier. Le secteur des usines de bagnoles est en comp?tition avec le secteur des usines de bagnoles.?Cela: tous pays confondus. On peut exporter une usine de bagnoles. On peut l?installer au Japon ou en Argentine, si les conditions d?exploitation de la main d??uvre restent favorables. On ne peut pas exporter un puit de p?trole au Japon. Les pays manufacturiers sont en situation de fluctuation industrielle constante car il y a du prol?tariat extorquable et prenable en otage de la faim partout. Les pays p?troliers, gaziers, miniers sont des espaces obligatoirement fixes. La nuisance que peut repr?senter le secteur primaire sur le secteur manufacturier, en situation de malaise hollandais, est donc obligatoirement corr?l?e ? la force ou faiblesse d?un secteur manufacturier national face aux autres secteurs manufacturiers nationaux. Les conditions de nuisance ?hollandaise? sont bien plus mat?rielles que mon?taires. Devant une Asie et un tiers-monde plus performants en mati?re industrielle, l?expertise, le talent, les ressources technologiques, l?encadrement subventionnaire font l?objet, au Canada, d?un transfert massif en direction de secteurs dont le caract?re comp?titif reste relativement stable, ceux du pillage d?un sous-sol national inamovible, pour alimenter cette usine mondiale qui, elle, l?emporte de fait dans la course ? la production de produits finis.

Sur le Canada, deux th?ses s?affrontent. Le centre-gauche parlementaire (le Nouveau Parti D?mocratique) croit donc qu?il y a bel et bien malaise hollandais au Canada et que les secteurs p?troliers et miniers (principalement de l?ouest canadien, patrie de Stephen Harper, l?actuel premier ministre conservateur) nuisent aux secteurs industriels traditionnels, concentr?s, eux, dans l?est canadien, notamment en Ontario et au Qu?bec (ledit Qu?bec ?tant la patrie du chef de l?opposition Thomas Mulcair et du gros de sa d?putation de centre-gauche). Pas achal?s, comme on dit dans le coin, les r?acs r?pondent que la tr?s grande majorit? des pays occidentaux voient leur secteur manufacturier se racotiller, y compris les pays peu lotis en mati?res premi?res (c?est l?argument de la tertiarisation historique des pays non-?mergents, imparable) et que, qui plus est, la valeur ?lev?e du dollar canadien correspond ? une hausse du pouvoir d?achat pour tous produits, y compris pour les produits manufacturiers, la main d??uvre manufacturi?re et la machinerie (argument fallacieux et d?magogique, la hausse mon?taris?e du pouvoir d?achat ne s?appliquant effectivement qu?aux produits d?importation, justement ceux qui emmerdent le plus le secteur manufacturier national). Les p?les de la chicane sont ainsi pos?s. On fait donc de la politique politicienne autour du malaise hollandais au Canada en ce moment. Et l?erreur qu?on commet tous ensemble, ce faisant, c?est de restreindre notre vision au segment d?existence sur lequel le susdit malaise hollandais a un impact ou une apparence d?impact.

Remettre l??conomie de services dans l??quation. Il ne faut pas voir le malaise hollandais plus gros qu?il n?est. Il faut bien le circonscrire dans le cadre o? son action s?applique, et cela va varier ?norm?ment, fonction des situations nationales sp?cifiques. Il est d?abord important de noter que le malaise hollandais concerne, en fait, un segment bien restreint du secteur primaire. Personne n?ira parler d?un malaise hollandais en agriculture, par exemple (ou dans les p?cheries ou dans la pelleterie, ou dans la foresterie), et, de fait, l?agriculture est souvent la premi?re victime des booms miniers ou p?troliers. Le secteur primaire se nuit donc partiellement ? lui-m?me aussi dans le malaise hollandais. C?est la perte de diversit? de la production (primaire inclusivement) qui est le facteur crucial ici, pas le fait de faire gonfler la devise. On le voit bien dans les pays p?troliers africains. Le malaise hollandais provoque un exode rural (avec toute sa dimension de destruction de cadres soci?taux archa?ques) pour faire entrer la population nationale dans un segment biais?, dangereux, fragile, et restreint de l??re industrielle, celui des secteurs d?extraction miniers, p?troliers et gaziers. Le pays peut m?me devenir un gros importateur agricole et cela contribuera alors ? faire baisser sa devise plut?t que de la faire monter (effet contraire de l?effet qu?on impute habituellement au malaise hollandais). Dans le cas d??conomies comme celle du Canada, c?est le secteur des services, repr?sentant environ 80% de?l?activit? ?conomique d?un tel pays qu?il faut remettre dans l??quation. Principalement domestique, le secteur des services est une des causes majeures de la diminution du secteur manufacturier dans les ?conomies occidentales. Les booms miniers, p?troliers et gaziers, en s?adossant au secteur des services, repr?sentent une pouss?e (mono-orient?e mais effective et, ne le nions pas, industrielle aussi) des secteurs reli?s ? l?exportation, non pas en comp?tition avec un secteur cherchant ? exporter lui aussi (le secteur manufacturier) mais bel et bien en compensation d?un secteur lourdement domestique, le gigantesque secteur tertiaire. Le p?trole brut ou raffin? fait ce que les cliniques, les universit?s et les attractions touristiques ne font pas: il s?exporte.

Remettre la soci?t? civile dans l??quation. Entrer dans la logique de l?argumentation ?hollandaise?, c?est s?installer sur le terrain d?j? bien balis? et argumentativement cern? du conservatisme canadien. Celui-ci vous toisera avec le regard un peu las et somnolent de Stephen Harper et vous r?pondra: ce n?est pas une question de secteur ceci ou de secteur cela, c?est une question de production. Le Canada est productif dans les secteurs encadrant les ressources naturelles dont, massivement, il dispose. Le secteur minier (surtout compliqu? et tarabust? comme celui des sables bitumineux ou du forage en haute mer et dans le grand nord) est un secteur industriel comme un autre. C?est notre industrie ? nous. Il faut l?exploiter au maximum… Fid?le ? sa longue tradition r?formiste-populiste, le parti de centre-gauche de Thomas Mulcair s?emp?tre dans une argumentation ? base de d?fense de la petite manufacture qui reste totalement sur le terrain bourgeois. Tant que ces petits partis non-prol?tariens de pleurnicheurs populaires ne mettront pas leurs culottes ? gauche, il se feront planter par ceux qui nient qu?il y ait le moindre malaise hollandais au Canada et/ou s?en tapent, le reconnaissent, mais y voient la particularit? conjoncturelle d?un d?veloppement industriel bien de chez nous et vou? (comme au Mexique, comme en Russie, comme dans le monde arabe) ? jouer l?atout de l?extraction des produits de base dans le grand dispositif inchang? de la surproduction mondiale. Les arguments qui remettent la soci?t? civile dans l??quation n?ont, eux, rien de ?hollandais?. Le p?trole est une ressource foutue sur le long terme, durablement polluante, non renouvelable, et reposant sur le postulat soci?talement r?actionnaire de la bagnole individuelle et de la strangulation m?thodique des grandes infrastructures de transport en commun. Le secteur minier nourrit une kyrielle de segments industriels totalement commis dans la gabegie de la surproduction et du renforcement de vastes pans ?conomiques parasitaires, improductifs et nuisibles (urbanisation galopante, machinisme consum?riste, bureaucratie polici?re, secteur militaro-industriel). Il est patent, au regard le plus grossier, que la fausse manne p?troli?re est en train de d?truire le Nigeria, que la fausse manne diamantaire maintient l?Afrique du Sud sur les genoux. Pas de chansons mirifiques ? se chanter: il en est autant du Canada, vou? d?sormais ? toutes les causes anti-sociales et anti-environnementales qu?embrasse ?pidermiquement le supp?t veule de l?industrie la plus sale et r?trograde imaginable que sera imparablement, objectivement, un gros producteur de mati?res non-finies, totalement d?pendant de ses vrais ma?tres compradore. Pas ?tonnant que ce soit des conservateurs ?troits qui m?nent la barquette unifoli?e dans les brumes d?l?t?res de cette nouvelle mythologie eldoradante.

Qui ment ? qui au Canada? Les conservateurs mentent en pr?sentant une industrie mono-orient?e dans un secteur d?extraction toxique, nuisible, servile, et foutu ? terme comme le pactole canadien. Les n?o-d?mocrates, r?formateurs et adaptateurs, mentent en se faisant les d?fenseurs intra-muros (?nationaliste? diraient certains ? j??vite le mot ici ? cause de son sens sp?cifique au Canada et au Qu?bec) d?un secteur manufacturier dont ils ne contr?leront la crise chronique que le jour o? ils contr?leront l?int?gralit? de la planification de l?intendance industrielle mondiale (pas demain la veille). C?est pas le primat d?un secteur ?conomique sur un autre qui nous ?touffe, c?est le primat de la surproduction et de l?enrichissement priv? sur l?organisation rationnelle du patrimoine industriel collectif. Ce n?est pas le malaise hollandais qui nous emmerde, c?est le malaise capitaliste.

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