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À la défense du droit à la colère

Manif Québec

Olivier Ducharme , Chercheur postdoctoral au Laboratoire de philosophie continentale 

Ce qui avait les allures d’un rassemblement pacifiste, devant l’Assemblée nationale en ce jour du dépôt du budget, et qui avait comme but de signifier un désaccord par rapport aux mesures visant à couper les services offerts par l’État, s’est vite transformé, comme il est devenu habituel, à un affrontement entre de jeunes gens désarmés et des policiers blindés jusqu’aux dents. Sans donner aucun signe d’agitation ou d’agressivité, il faut s’interroger sur l’intervention de l’escouade antiémeute et de la Sûreté du Québec protégées de boucliers et de casques, encerclant les contestataires et faisant ainsi monter la pression. Comme citoyen, il est difficile d’admettre que le droit de contestation est ainsi privé de toute expression publique et est réprimé aussi sévèrement.

 

Le mouvement de répression policière qui sévit depuis le printemps 2012 et qui s’exprime ouvertement depuis une semaine, incite à penser que tout signe de contestation du gouvernement libéral et tout acte de colère de la part de citoyen ne seront pas tolérés. Mais que reste-t-il à ceux qui contestent si même l’affirmation de la colère n’est pas admise ?

 

En s’attaquant au droit à la colère, on s’en prend à la dernière extrémité de la liberté et l’on bâillonne ceux qui ne détiennent aucun autre pouvoir. Pierre Perrault (1927-1999), l’une des voix les plus belles et tranchantes de notre histoire, a parlé à de nombreuses reprises de la colère et de sa portée contestataire. Il dénonçait férocement, dans ses documentaires, sa poésie et ses essais les excès d’une violence économique qui s’exerçait sans ménagement sous le couvert du libre marché, de la rentabilité et du développement économique. Il élevait la voix, il accusait haut et fort les conséquences d’un libéralisme économique qui privilégiait les plus riches et étouffait les plus pauvres, annihilant leur liberté.« […] J’en ai plein mon casque de mourir poliment, sagement, à petit feu de bois, honteusement […] j’en ai plus qu’assez de ce voyage, de cette maison de fous, de cette peine perdue, de ces mensonges […]. »

 

Il donnait sa voix à la colère des navigateurs (Les voitures d’eau), des agriculteurs (Un royaume vous attend), des autochtones (Le goût de la farine) qui se voyaient dépouillés de leur gagne-pain au profit des multinationales. Il sentait monter la colère « entre la chair et l’os » devant la dépossession des ressources naturelles du territoire québécois. Il se dressait devant une « économie de la haine » qui « ne connaît qu’un langage […] : la rentabilité » au détriment des plus pauvres. Il s’indignait particulièrement devant une violence économique qui ne laisse de chance à personne et se cabre dès qu’il y a un signe de révolte contre son pouvoir.

 

La colère est le signe de ceux qui ne possèdent aucun autre pouvoir. « Quelle humiliante blessure que celle d’une colère sans arme » qui cherche à se faire entendre, mais qui peine à le réaliser par son manque de force. « Comme si la justice ne pouvait rien sans la force.[…] Comme si la force était la raison d’être de la force. C’est pourquoi les faibles en sont toujours réduits à la colère. » À voir de quelle manière les policiers se servent de la force pour défendre le gouvernement, ces paroles du réalisateur d’Un pays sans bon sensrésonnent d’actualité.

 

Se souvenir de l’indignation de Pierre Perrault et de sa voix en « désespoir de cause » donne souffle à une contestation qui transgresse la population étudiante et qui doit se transporter partout où la colère revendique un changement de cap devant les mesures économiques du gouvernement libéral. « Dès lors je suis en beau maudit ! En joyeux calvaire ! En désespoir de cause ! À bout de patience ! Et j’en ai mon ultime convoi ! »

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