
Méchant Contraste, l’émission d’affaires publiques de Télé-Québec qu’anime brillamment le journaliste Mathieu Dugal, présentait, le 5 novembre dernier, un débat sur les finalités gauche/droite, deux idéologies apparemment aux antipodes du spectre politique occidental.
Dans le coin gauche, il y avait le romancier et essayiste Claude Vaillancourt, auteur du livre, Mainmise sur les services, lequel traite de la voracité des entreprises privées souhaitant s’approprier le contrôle de services publiques essentiels tels la santé, l’éducation, l’administration de la justice (prisons) et autres systèmes d’aqueduc dont le pays recèle.
Dans le coin droite, la journaliste et économiste Nathalie Elgrably, auteure de La face cachée des politiques publiques, un essai qui traite du gaspillage de fonds publics et de la faiblesse productive que ces organismes, s’ils étaient privatisés, permettraient une rentabilité, une efficacité et une prospérité que le secteur public ne pourra jamais atteindre.
Accessoirement, madame est aussi porte-parole pour le « think tank » de droite l’Institut économique de Montréal, organisme qui a accouché de l’actuel ministre des affaires étrangères, le conservateur Maxime Bernier.
C’est connu que l’appât du gain rend responsable, efficace et productif, alors que la philosophie et la finalité du service public ne peuvent qu’engendrer paresse, gaspillage, inefficacité et contre productivité. L’ordre et la hiérarchie dominée par la bourgeoisie, voilà l’agenda de la droite libérale et conservatrice.
Autrement dit, la main invisible d’Adam Smith vient régler tous les problèmes, encore une fois, et ce même si les XIX et XX èmes siècles prouvent que l’État doit régulariser les abus du capitalisme de marché (notamment par la théorie de John Maynard Keynes sur la stimulation de l’économie par l’État en temps de crise).
Historiquement, la gauche tente de réduire les inégalités socio-économiques que la droite libérale et darwinienne – là où règne la loi du plus fort - provoque en redistribuant la richesse collective, laquelle utilise l’État pour offrir une chance à tous d’étudier, de se faire soigner et d’avoir accès aux mêmes services malgré des conditions socio-économiques pas toujours favorables (électricité, logement décent, eau courante et abordable, etc.).
De son côté, la droite clame son innocence face aux accusations d’égoïsme, d’atomisation doctrinaire et de darwinisme social dont elle est la cible. Madame Elgrably, pour se défendre de faire la promotion d’une réduction fiscale aux entreprises pour des questions de compétitivité et de mondialisation - doctrine initiée par les néolibéraux du Canada et des Etats-Unis, à savoir Brian Mulroney et Ronald Reagan – affirme le plus sérieusement du monde que le monde des affaires est prêt à partager le fruit de son travail et de celui de leurs employés au moment opportun, c’est-à-dire lorsque la richesse sera abondante.
Drôle d’assertion pour quelqu’un dont la spécialité est de comptabiliser la richesse d’une nation. Le Québec, s’il était un pays souverain, occuperait le 18ème rang des pays les plus riches de la planète (Statistique provenant de l’ACDE, 2005). Et avec plus de 77 milliards de dollars corporatifs (montants connus) évacués du Canada chaque année vers les paradis fiscaux pour ne pas payer d’impôts (profits nets), force est de constater que madame a choisi la mauvaise cible en protégeant les entreprises nationales et transnationales du joug de l’État (en excluant les PME qui vivent une autre réalité, beaucoup plus difficile celle-là).
Les services publics commandent sans doute une réforme en profondeur, mais la privatisation n’est pas une solution valable, ni éthique au demeurant. La crise autoproclamée des services publics trouve sa solution ailleurs : récupération des sommes perdues dans l’abîme des paradis fiscaux ; dans la recherche de solutions aux problèmes démographiques ; d’une remise en question de la mondialisation sauvage de l’économie dont les nombreuses délocalisations vers le Tiers-monde appauvrissent les fondements sociaux et démocratiques de la société québécoise.
La mondialisation
On nous vante les mérites de la mondialisation depuis 15 ans. En libéralisant notre économie, on permet de développer la productivité et la compétitivité de nos organisations, tout en permettant d’ouvrir des marchés pour des débouchés éventuels. Pour le Québec, le libre-échange avec les Etats-Unis a permis à plusieurs PME d’exporter plus facilement ses produits vers les pays de l’Oncle Sam, un pays industrialisé qui peut (à peu près) jouer sur la même glace que le Québec / Canada, un pays moins populeux mais aussi avancé technologiquement que son voisin immédiat. Ce qui n’est pas le cas de tous les pays d’Amérique latine.
Tout compte fait, que veut-on réellement dire lorsque l’on souhaite libéraliser les échanges commerciaux ? Si on se fie aux accords de libre-échange signés entre les É-U, le Canada et plus tard le Mexique, l’objectif est de déréglementer des pans entiers de l’économie pour laisser le chemin libre au marché. En clair, on élimine ou allège considérablement certaines lois du travail, le salaire minimum, les lois environnementales, etc. pour que les lois du marché (la main invisible de Adam Smith) et de la concurrence puissent occuper tout le terrain.
Leur argumentaire pour justifier la mondialisation – on dit aussi l’exploitation du Tiers-monde, de ses ressources naturelles et humaines – est fort simple : en délocalisant, on permet à nos entreprises de demeurer compétitives en diminuant les coûts d’opérations, tout en profitant de tarifs douaniers avantageux.
L’exemple de Gilden est intéressant. Cette entreprise de Montréal fabrique des jeans. Affichant des profits de 12 millions de dollars en 2005 et de 16 millions en 2006, elle décide de fermer ses installations québécoises pour les transférer en Amérique centrale et dans les Caraïbes. Ayant déjà habité derrière cette usine de la rue St-Laurent (coin Jarry) et ayant de la famille résidant dans le secteur, j’ai été témoin de la démolition du bâtiment de Gilden. http://www.teamsters.ca/pdf/printemps2007.pdf
Mettant à la porte 180 travailleurs, la compagnie souhaite économiser de l’argent pour être plus compétitif. En termes clairs, elle délocalise pour réduire les salaires des employés que les lois québécoises ne lui permettent pas d’accomplir. On pourrait comprendre leur décision si la compagnie était déficitaire, que la productivité était faible et que la compétition internationale était trop forte. Or, il n’en est rien. La délocalisation vers le Tiers-monde n’a qu’un objectif : l’exploitation dont la finalité est la maximisation du profit pour les actionnaires.
Même chose du côté des Speedo, Wal-Mart, Gap et Mattel, des méga- compagnies étasuniennes qui viennent de se faire prendre en Inde et en Chine à faire travailler des enfants dans leurs usines (ou celles de leurs sous-traitants). http://www.democracynow.org/article.pl ?sid=07/10/30/1341203. Depuis la bourde de Nike dans les années 1990, les compagnies occidentales interdisent aux médias l’accès aux usines de leurs sous-contractants, lesquels utilisent encore largement aujourd’hui cette abondante main-d’œuvre bon marché, docile et disponible.
On se rappelle que Nike, utilisant des entreprises locales pour produire ses équipements sportifs, exploitait des enfants dans des conditions exécrables. La réalité n’a pas changé, seulement le discours qu’on veut plus rassurant sur les méthodes d’exploitation de cette main-d’œuvre désoeuvrée. On la cache, on contrôle le discours, on empêche les médias d’y accéder et on n’exerce aucune pression sur les États coupables (complices et aussi corrompus) de tels actes de barbarie.
D’après le National Labor Committee, organisme basé aux Etats-Unis, des enfants, payés 46 cents de l’heure, travaillent plus de 90 heures par semaine dans des conditions inhumaines. Même chose dans certaines usines appartenant à des entreprises canadiennes (lire No Logo de Naomi Klein). Télé-Québec rapportait, dans le cadre de son émission Questions de société, édition du 15 octobre 2007, que des dizaines de millions d’enfants, majoritairement des filles, travaillaient dans ce type d’usines où elles sont littéralement prisonnières de leur patron.
Intitulé China blue, le documentaire en question raconte l’histoire pas très singulière de Jasmine, une adolescente chinoise de 16 ans qui quitte son coin de pays et ses parents pauvres pour travailler dans une usine urbaine. Vivant dans un dortoir où l’intimité n’existe tout simplement pas, elle (et ses nombreuses collègues) peut travailler jusqu’à 100 heures par semaine, au besoin. Au besoin veut dire qu’elle travaille jusqu’à ce le contrat soit livré au client dans les délais prescrits par les partenaires occidentaux.
Si elles échouent, les salaires (variables et fluctuants au quotidien) sont amputés en conséquence. De plus, leur première paie mensuelle est retenue par le patron pour éviter que les employées aillent travailler ailleurs. Elles sont aussi pénalisées si elles sortent en ville le soir pour s’amuser ou magasiner.
Ces pratiques, largement connues des Occidentaux, sont la norme en matière de pratiques commerciales et de relations de travail. Ces entreprises délocalisent précisément pour ces raisons : l’exploitation et le maximisation des profits, sans égard pour la dignité humaine, l’éthique et les masses du Tiers-monde. C’est ce que l’on appelle le capitalisme sauvage, le darwinisme social, la main invisible d’Adam Smith, un monde où l’État n’est qu’une courroie de transmission de l’entreprise privée au lieu d’être le médiateur nécessaire des intérêts raisonnables de tous les protagonistes.
Et l’argument néolibéral qui dit que délocaliser permet aux pays pauvres de sortir graduellement de leur misère ne tient pas la route. Le Mexique, laboratoire des années 1990 pour les manufacturiers nord-américains, a vu ces mêmes entreprises délocaliser leurs installations au « profit » de Amérique centrale lorsque les employés d’usines, formés, expérimentés et de plus en plus compétents, se sont syndiqués pour ultérieurement demander des hausses de salaires que les employeurs trouvaient prohibitives.
Pourquoi n’ont-ils aucune conscience ?
Le capitalisme, c’est l’institutionnalisation, la justification, la légitimité et la sacralisation de l’exploitation de l’homme par l’homme, du darwinisme social qui viole de plein fouet le principe fondateur de la modernité : que chaque individu est libre et égal en dignité, qu’il a droit à la vie, à la sécurité, au bonheur et à l’égalité des chances, peu importe dans quelles conditions socio-économiques il vient au monde.
Sans compter que cette idéologie saccage la planète pour trouver de nouveaux marchés (pas toujours utiles) à exploiter, le capitalisme fonctionne sur la logique suivante : lorsque la main-d’œuvre est disponible en grand nombre, captive et sans spécialisation, l’offre de travail est à l’avantage du patron qui peut baisser les salaires et les conditions de travail. Autrement dit, lorsque la demande de travail est supérieure à l’offre, il s’exerce une pression à la baisse sur les salaires.
Au contraire, lorsque la demande de travail est inférieure à l’offre, c’est-à-dire lorsque les employés, généralement très bien formés sur un plan académique, sont d’une telle rareté, l’offre de travail, c’est-à-dire les employeurs, devient attrayante et payante pour le salarié. La rareté crée le rapport de force.
L’État existe justement pour créer un équilibre entre la sauvagerie intrinsèque du capitalisme comme doctrine économique et la précarité des employés pauvres et exploités. Pour aplanir certains excès et abus d’un tel système, l’État social-démocrate met en place certaines mesures : le salaire minimum, la dignité par les lois du travail, une protection financière en cas de pertes d’emplois (délocalisation, rationalisation ou fermeture). Par une redistribution des richesses que la mondialisation et les paradis fiscaux mettent sérieusement en danger par un virage radical à droite (moins d’État et plus de darwinisme social). En encourageant la mondialisation sauvage de l’économie, l’État faillit à sa tâche d’être le point d’ancrage de la modernité et de la civilisation (lire Michel Chossoudovsky et La mondialisation de la pauvreté).
Je ne sais pas si madame Elgrably est consciente que la délocalisation des entreprises fait plus de mal à la collectivité québécoise que les supposées pertes de productivité des employés de secteur public ? Peut-être croit-elle que la délocalisation des entreprises vers le Tiers-monde, la pollution éhontée et sans vergogne de l’environnement du monde entier, l’exploitation honteuse des masses ignorantes et l’appauvrissement progressive de sa société, en permettant à une minorité de s’enrichir au détriment des classes moyennes et laborieuses, sont des moyens efficaces pour lutter en faveur de la justice redistributive et de l’égalité des chances ? Si elle croit qu’une telle philosophie sert vraiment l’intérêt collectif – et non l’intérêt corporatif de ses commettants – alors elle n’a tout simplement pas de conscience.
/BOUCLE_video>Les guignols de l’Institut Économique de Montréal et du Frazer Institut devraient être systématiquement dénoncés pour ce qu’ils sont. Soit, des clowns mercenaires à la solde d’organisations de propagandes néo-cons-libérales odieusements financées par les trous juridiques qui permettent l’évasion fiscale et le vol du bien publique.
Ces suppôts du capitalisme sauvage sont directement responsables de la répression économique envers la classe moyenne qui fait que le bon peuple est désormais en compétition avec les enfants et femmes exploités du secteur manufacturier au tiers monde et en Chine. NAFTA et OMC oblige !
Leur rhétorique et narratif sont inadmissibles pour quiconque possède encore un soupçon d’âme ou un semblant d’humanité.
Merci Mindfuck Inc. pour nous les présenter comme les valeureux capitaines dignes ne nous sauver de la méchante sociale-démocratie qui fait pourtant l’envie du reste de la planète et de ceux qui ne sont pas encore complètement omnibulés par la branche propagandiste de l’extrême droite que sont devenues Big Media et nos gouvernements !
"World War III will be a guerrilla information war with no division between military and civilian participation." - Marshall McLuhan
Le nouveau brûlot de Michael Moore "SICKO" est une brillante démonstration du manque criant de la plus minime présence de compassion que ces mercenaires économiques démontrent. Le BONUS MATERIAL enfonce le clou élégamment avec l’entrevue du britannique Tony Benn dont l’intervention durant le film est d’une rigueur et véracité peu commune.
Pour les zombies qui n’auraient pas encore vu le documentaire "The Corporation" (www.thecorporation.com )… A note of appreciation from the rich (http://www.namebase.org/richnote.html)
The wealthiest 1% of Americans earned 21.2% of all income in 2005. The bottom 50% earned 12.8% of all income, down from 13.4% in 2004.
" The corporate grip on opinion in the United States is one of the wonders of the Western world. No First World country has ever managed to eliminate so entirely from its media all objectivity - much less dissent." - Gore Vidal
Nathalie Elgrably était à l’émission « Il va y avoir du sport » la semaine dernière pour défendre le dégel des frais de scolarité...
Elle a eu l’audace (dans son sens le plus pathétique) d’utiliser l’argument de la gauche « faisons payer les riches » pour expliquer sa position : s’il y a dégel, les familles riches vont payer pour les études de leurs enfants. Est-ce que j’ai besoin d’expliquer tout ce qu’elle balaye sous le tapis ?
Son gros problème, c’est qu’elle prend tellement des raccourcis intellectuels que cela en est drôle.

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