L’objet des croisades est un thème toujours sensible. « Les croisades vues par les Arabes » est un livre traitant d’un événement majeur de l’époque du Moyen-Âge. En effet, les expéditions en direction de la Terre Sainte ont constitué une épreuve marquante qui façonna longtemps les mentalités et les perceptions des peuples impliqués. Comme l’explique l’auteur Amid Maalouf, les croisades dépasseront largement l’objectif de libération de la Terre de Jérusalem et vont laisser un goût amer à tous. Le repli sur soit et l’émergence d’un mouvement d’obscurantisme religieux tel que décrit par l’auteur seront les conséquences irrémédiables du conflit des civilisations.
Les croisades franques ont constitué une attaque imprévue dont l’onde de choc ne sera pas ressentie également dans tout le monde arabe. L’empire arabe n’est plus le bloc homogène hérité des califes Rashiduns ; au moment de la première croisade, il est un empire divisé par des ethnies et des appartenances doctrinales diverses. Ces événements ont toujours un écho aujourd’hui. En effet, nombre d’organisations ou de gouvernements vont agir au nom d’intérêts supérieurs, en citant la croisade pour justifier et faire l’apologie d’entreprises plus ou moins douteuses. C’est dans ce contexte particulier que va écrire Amid Maalouf, issu de la communauté arabe et d’appartenance religieuse chrétienne. Il est dans une position privilégiée pour comprendre le malaise et la frénésie que peut apporter la croisade dans le discours politique. Son livre richement documenté fait en quelque sorte contrepoids à la grande masse de littérature européenne offerte sur cet objet de l’histoire.
Ce livre s’adresse tout d’abord à un vaste public, principalement aux individus voulant s’introduire dans le monde des croisades. Nous pouvons constater que malgré une grande énumération de peuples et de personnages, il est assez aisé de garder le fil de ce récit se déroulant sur plus de six générations. Cette énumération est assortie des témoignages de chroniqueurs ayant vécu les événements. L’auteur offre ses précisions et nuances aussi les propos parfois trop enthousiastes de ces historiens arabes. Il propose une vision sans complaisance des événements et livre les détails sans épargner aucun belligérant. Nous pouvons faire un parallèle entre le monde politique actuel et l’époque trouble des croisades. Cette époque qui fascine encore l’imaginaire et alimente les discours est un objet de recherche qui nécessite une bonne vue d’ensemble. L’auteur Amid Maalouf dispose d’une vaste expérience de la question du Moyen-Orient. En effet, il a vécu les difficultés liées à l’exercice de la rédaction et a même été contraint à l’exil pour survivre.
Cet ouvrage est le premier d’une série de livres consacrés à des sujets faisant référence à l’expérience humaine et aux difficultés de l’éloignement. Il est récipiendaire d’un prix Goncourt pour l’une de ses oeuvres et il a un vaste auditoire favorable l’appuyant dans ses écrits. Il est donc auteur de plusieurs livres aux sujets délicats et fortement politisés.
Le récit débute dans les palais du Grand Calife de Bagdad, une délégation tente de l’informer de l’urgence d’une situation nouvelle. Des tonnes d’individus venus d’Occident se déplacent en masse et tentent de s’introduire en Anatolie où ils pillent tout sur leur passage. Il semble que le mouvement est désorganisé, mais il est drôlement efficace car même les Byzantins sont aux prises avec ces assaillants. C’est le début des croisades. Le monde arabe a un guide spirituel ayant les mains liées, le territoire est morcelé selon les dynasties d’allégeance sunnites ou chiites. Aucun pouvoir n’est assez puissant pour effectuer une quelconque réplique ordonnée sans affaiblir ses propres rangs. De plus, les Arabes sont confrontés à des ethnies dynamiques et combatives (Seldjouk) ainsi qu’à une civilisation ancienne au poids démographique plus important (Perses) dans ce combat pour la survie d’un empire morcelé et divisé.
L’auteur divise le livre en grands épisodes, il fait une brève introduction sur l’époque antérieure à l’invasion : les bases du monde arabe et la contribution de Mahomet à la constitution d’une nation savante et génératrice d’un mode de vie urbain. Les Arabes ont conquis des terres de manière “civilisée” et en respectant une forme de code d’honneur. Ensuite, il fait la description de la panique créée par l’arrivée massive d’une armée non organisée dont le but est de s’emparer des Terres Saintes. Pour un peuple habitué aux compromis, à la diplomatie et aux raffinements, le choc culturel fut énorme.
Les croisades successives vont permettre de mieux définir ces gens étranges aux moeurs diamétralement opposés aux Arabes. Ils ont une hygiène approximative, ils ne connaissent pas les mathématiques, les médicaments ni la chirurgie, ils dévorent des êtres humains au besoin et usent du jugement de Dieu pour régler des questions judiciaires. Lorsque les croisés vont pénétrer d’avantage en terre arabe, ils vont s’avérer des combattants de plus en plus cruels et efficaces, usant de techniques de combat surprenantes qui vont laisser perplexes nombre de stratèges arabes. L’incompréhension sera grande face à cette facilité qu’ont les Occidentaux à renier leur parole et à tuer les captifs lors d’un siège. Les Arabes n’étaient pas préparés face à l’impulsivité et l’imprévisibilité des croisés.
À travers l’oeil des chroniqueurs, Maalouf va relater les diverses étapes des 200 ans de croisades. Les sièges d’Antioche et la prise d’Édesse vont constituer une étape importante du récit qui met la table sur l’objectif principal des croisés. La longue marche vers Jérusalem et le siège des Fatimides sur les Seldjoukides avant l’arrivée des croisés représentent bien le climat de l’époque où tout était encore à définir. Les correspondances entre l’Empereur byzantin et la Dynastie Fatimide d’Égypte illustrent bien à quel point la carte géopolitique était encore perméable à une entente commune qui aurait pu éviter la grande séparation que nous connaissons aujourd’hui.
Les Fatimides ayant pris Jérusalem dans l’espoir d’un règlement diplomatique reçurent une fin de non-recevoir de la part des croisés, au grand désarroi de l’Égypte et aussi de Byzance qui ne savait pas comment contrôler ces hordes de chrétiens occidentaux qui menaçaient l’équilibre fragile. La prise de la ville Sainte aurait dû normalement constituer la fin des hostilités du coté des occidentaux. La protection de ce territoire et des voies d’accès pour le pèlerinage aurait pu suffire pour offrir aux croyants l’accessibilité au Saint-Sépulcre. Malheureusement, le commerce et le pouvoir ont pris le dessus sur la vertue. La constitution de royaumes Francs et l’imposition de la féodalité auraient été les objectifs secondaires de cette entreprise gigantesque. Le pouvoir arabe fragmenté et les royaumes francs parcellisés étaient donc placés dans un état de conflit perpétuel où les territoires pouvaient changer de main de manière assez récurrente. Une seconde génération va venir au monde dans cette terre conquise, des individus n’ayant jamais connu l’Europe vont reprendre les rennes de ceux qui ont connu les deux mondes. Une nouvelle dynamique va alors apparaître. En effet, la constitution d’alliance hétéroclite va donner le ton au conflit. Il ne sera plus rare de voir un Calife arabe ignorer son voisin en détresse pour préférer aider un prince franc situé en périphérie.
Les jeux de coulisses et de diplomatie vont se développer tant qu’il n’y aura pas de volonté ferme et hégémonique. La réponse islamique à cette guerre religieuse et territoriale sera le djihad. Plusieurs tentatives d’unité seront tentées par les différentes factions religieuses musulmanes. Au même moment, on constate que les petits seigneurs musulmans de certaines villes ne partagent pas tous le même enthousiasme à déclencher les hostilités ou bien débuter un mouvement qu’ils ne pourraient contrôler. Il était de plus en plus évident que sans l’aide d’une grande personnalité doté d’un fort leadership, il serait vain de tenir tête aux Francs. Les Arabes vivant en territoire franc s’accommodèrent bien de cette vie sous l’occupation même si selon le Coran, l’exil est préférable à cette vie captive. Les chrétiens orientaux pour leur part préféraient la protection des Arabes que la menace des Occidentaux brutaux.
Une forme d’échange culturel va débuter selon les intérêts de chacun, une secte meurtrière arabe va même sévir dans les rangs sunnites. Les croisades successives vont enliser davantage les deux parties dans une suite d’échanges territoriaux et de redéfinitions politiques. Cette époque va correspondre avec l’ascension de Saladin, l’officier kurde dont l’énergie débordante a longtemps été contenu par son père Ayyoub. Le travail de renforcement de Nur al-Din en Syrie n’aura pas été suffisant pour renverser les États francs, cependant la table était mise pour permettre à Saladin d’intervenir de manière efficace. Il aura réussit à unir l’Égypte et la Syrie et ce moment sera l’amorce de la chute des États Francs en Terre Sainte. Il y aura bien sûr des tentatives de reconquête et même des périodes de grandes accalmies, mais le mouvement sera irréversible et les conséquences de ces grandes entreprises humaines vont créer un changement dramatique des rôles.
En résumé, on constate que dès l’invasion jusqu’à l’expulsion finale, le monde arabe va connaître un bouleversement progressif et inégal. Des factions vont même tirer avantage de ce chaos généré pour atteindre Jérusalem. L’auteur rend bien le contexte difficile des croisades, il utilise une grande variété de sources qui rendent crédible et pertinente son argumentation qui revêt la forme d’une histoire romancée. L’ouvrage est un bon livre d’introduction et une synthèse efficace pouvant situer les acteurs principaux de cette épopée qui a marquée l’histoire de l’humanité.
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