
Un peuple héritier d’une civilisation millénaire, soumit depuis 44 ans à des généraux parvenus et îvres de pouvoir.
Paris - (BCB) - Il est temps que les Nations Unies interviennent auprès de la Birmanie.
« Je suggère respectueusement que l’on fasse aux autorités en place de fermes remontrances ; et il y a lieu de se demander si des relations amicales doivent être maintenues avec un roi aussi brutal et barbare, ou s’il ne serait pas préférable de rappeler immédiatement le résident diplomatique anglais. » Kinwoon Mingyi, 1878.
La multiplication des informations et dépêches publiées par les médias de Malaisie, de Thaïlande et d’Asie du Sud Est, dresse un tableau minutieux des événements dramatiques qui se produisent depuis plusieurs mois en Birmanie. Tout va de mal en pis, tandis que les événements sanglants qui s’y produisent passent innaperçus à cause de la guerre en Irak et la crise nucléaire qui oppose les Nations unies à l’Iran.
Selon les plus récentes informations parvenues au Conseil de Sécurité, l’armée birmane livre au peuple Karen dont la région se trouve à l’Ouest, du nord au sud le long de la frontière thaïlandaise. Selon ces informations, reproduites par les médias du sud-est asiatique, depuis plusieurs mois l’offensive la plus importante est lancée par le général Yhan Schwe, président omnipotent de la Junte militaire.
À ce jour, plus de 18 000 Karen ont été chassés, torturées ou tués, leurs villages brûlés et leurs femmes, violées par les soldats.
Le président Vaclav Havel et Mgr. Bishop Desmond Tutu, prélat d’Afrique du Sud, ont récemment produit un rapport qui porte le titre de "Threat to the Peace : A Call for the UN Security Council to Act in Burma". (Une paix Menacée : Requête auprès du Conseil de Sécurité pour qu’il agisse en Birmanie). Dans ce rapport, on conclue que « la junte militaire n’est pas seulement une menace pour son propre peuple mais que la croissante gravité de la crise birmane contribue à déstabiliser l’équilibre du sud-est asiatique. »
Selon ce rapport, il y a pour le Conseil de Sécurité au moins cinq bonnes raisons urgentes d’agir :
1 - La junte militaire persiste à ne pas reconnaître les droits civiques de son propre peuple depuis qu’elle refuse d’admettre la victoire électorale des parties démocrates aux élections législatives de 199O.
2 - Elle a commis « des crimes systématiques et graves sur l’ensemble du territoire birman au préjudice du peuple qui y réside. Ces exactions se sont manifestées par la destruction de 2 700 villages depuis 1996 et par des évacuations forcées de plusieurs centaines de milliers d’habitants de ces régions dévastées. De plus, on ne peut passer sous silence le viol systématique, par les soldats du gouvernement central, des femmes appartenant à des ethnies minoritaires. Puis, il y a l’imposition du travail forcé et l’enrôlement de plus de 70 000 enfants dans ses unités armées.
3 - À la suite de ces « ratissages » entrepris par des unités de l’armée birmane (400 000 hommes) plus de 700,000 Karen se sont réfugiés dans les pays voisins et plus particulièrement en Thaïlande.
4 - La Birmanie est le premier producteur d’opium du monde. Elle produit et exporte également de l’héroïne (2 200 tonnes) et des produits stimulant, comme l’amphétamine. Son commerce est une source permanente de préoccupations pour la communauté internationale.
5 - Un des effet collatéral de ces exportations d’héroïne dans le sud-est asiatique a été une augmentation spectaculaire des cas de sida induits par la pratique courante du prêt mutuel des seringues contaminées.
Finalement, en décembre dernier, le Conseil de Sécurité a inscrit la « question birmane » à son ordre du jour. Il a, par ailleurs, affirmé dans une récente résolution prise à l’unanimité, que « toutes les nations ont le devoir de protéger leurs citoyens contre le génocide [...] l’épuration ethnique, [...] les « crimes contre l’humanité [et les] crimes de guerre. » Éventuellement cela pourra être fait par la force, conformément au chapitre VII de la Charte des Nations Unies.
Cette décision ne pouvait mieux tomber, écrit un magistrat de Washington D.C, Jared Genser, dans le quotidien « The Nation » de Bangkok. Il ne faudra pas moins qu’une résolution contraignante du Conseil de Sécurité pour faire plier le général Than Shwe.
De retour de Birmanie, où il avait été envoyé par l’ASEAN (Association des nations du sud est asiatique), le ministre des affaires étrangères de Malaisie, Syed Hamid Albar, est revenu bredouille de sa mission. « J’ai l’impression que la junte birmane traîne les pieds de telle façon qu’elle risque de porter atteinte à notre image à et à notre crédibilité ».
Non seulement la junte a interdit tout contact du ministre de Malaisie avec la Ligue Nationale (birmane) pour la Démocratie (National League for Democracy), mais il a qualifié de terroristes les représentants de ce mouvement à l’étranger et entrepris de forcer ses sympathisants à donner publiquement leur démission.
De telle sorte que la récipiendaire du prix Nobel birman, Mme Aung San Suu Kyi, en résidence surveillée dans sa maison de Rangoon, est complètement isolée du monde extérieur et n’est apparemment pas sur le point d’être libérée. La junte militaire avait confirmé, la semaine précédente, le prolongement sine die de la détention administrative.
Maung San Suu Kyi, prix Nobel birman de la paix et leader du Parti pro démocratique du Myanmar (anciennement la Birmanie) a été hospitalisée d’urgence le 9 juin à Rangoon après s’être plainte de sérieux troubles entéro-gastriques, avait révélé U Thaung Htun, le représentant du gouvernement birman en exil auprès des Nations unies. Toutefois, le porte-parole de la Ligue nationale birmane pour la démocratie, M.Nyan Win, avait affirmé ultérieurement à Rangoon, qu’après un bref traitement à l’hôpital de l’ancienne capitale, Maung San Suu Kyi avait regagné son domicile. Cette affection peut avoir de graves conséquences dans les pays tropicaux comme la Birmanie, où le choléra, notamment, sévit à l’état endémique.
Aung San Suu Kyi, qui est âgée de 60 ans, a passé dix ans en captivité sur les seize dernières années. Assignée à résidence surveillée dans sa maison de Rangoon où elle se trouvait encore jeudi dernier. À Washington, selon l’agence AP, un porte-parole du Département d’État a reconnu être au courant de cette information, sans cependant pouvoir la confirmer officiellement. « Si tel était le cas, le gouvernement des États-Unis entreprendrait toutes démarches auprès de la Junte pour s’assurer de la sécurité de Maung San Suu Kyi et de l’efficacité du traitement médical que justifierait son état de santé ». Selon la même agence américaine, le Foreign office britannique a exprimé les mêmes inquiétudes au sujet de Maung San Suu Kyi. Loin d’exprimer le désir de libérer la leader démocrate birman, la Junte a fait savoir, le 2 juin dernier, qu’elle avait prolongé indéfiniment sa détention en résidence surveillée à domicile, à l’occasion de la visite d’un représentant des Nations unies à Rangoon.
Mme Aung San Suu Kyi, fille du général Aung San auquel la Birmanie doit son indépendance, est non seulement prix Nobel de la paix, mais leader du parti démocrate birman. Sa personnalité revêt une telle importance dans le monde et particulièrement au sein des Nations unies et de l’ASEAN, que tout « accident » lui survenant aurait d’importantes conséquences dans la structure actuelle des nations asiatiques, qu’elles entretiennent ou pas des relations économiques, stratégiques ou amicales avec la dictature birmane déjà mise au banc des Nations unies.
Une telle perspective ne parait pas impressionner les généraux de la Junte dictatoriale birmane dont le pouvoir s’est vu renforcé sur le plan économique au point d’en faire un des pays les plus riches potentiellement de la zone. La découverte de très importants gisements de gaz qui ont fait de la Birmanie va probablement provoquer progression spectaculaire de son développement, en l’espace de deux ans, après plus de soixante ans d’une économie de subsistance, basée sur la culture du riz, l’exploitation des mines de saphir, de rubis et de jade ainsi que la culture et la commercialisation de l’opium à travers le monde.
Vue de l’extérieur la situation est plus que prometteuse. : la Junte se paie le luxe d’envoyer en Russie, sous la conduite du général Maung Aye, le numéro deux du régime et président du conseil pour la paix et le développement ce qu’elle a de plus importants personnages. On s’est également arrangé de le faire recevoir au Kremlin pour y négocier des accords militaires, commerciaux scientifiques, nucléaires qui vont transformer la vie des civils et renforcer plus encore le pouvoir des militaires.
À destination de la République populaire de Chine, une amie mitoyenne de toujours, on va construire sur plus de 1 500 kilomètres reliant le Golfe du Bengale au Yunnan, un système d’oléoducs par lequel passeront les hydrocarbures et le gaz birman. Au sein de l’ASEAN (Association de dix pays du sud-est asiatique), on lui fait une cour discrète à l’égard de la Birmanie, étant donné que ce pays est un riche possesseur de pétrole, tout en regrettant la rigueur d’un régime antidémocratique.
En, Europe on ne formule pas de condamnations véritables de la Birmanie pour son mépris des droits de l’homme et son institution du travail forcé imposé à la paysannerie, mais on formule des remontrances et des vœux pour que cela change.
Sur le plan des relations diplomatiques, la junte a renouée avec la Corée du Nord qui aura besoin de son pétrole et de son gaz en échange de transferts, à ses amis du Myanmar, de technologie nucléaires dont ils pourront avoir besoin.
Conforté dans son goût de domination et de puissance par la conscience d’un avenir économique prospère, le général Tha Shwe serait en train de « remanier » la Junte militaire pour en faire un instrument à la mesure de son état de dictateur, juge souverain qui décide de la liberté ou de la mort de tous ceux qui osent s’opposer à sa volonté. C’est à lui que revient l’idée d’avoir déchu de son rôle de métropole Rangoon, ville à la foi culte, contestataire, universitaire et narquoise, pour installer sa Junte dans la jungle, à 32 kilomètres d’un nœud ferroviaire de Pyinmana, en Birmanie centrale. Il en a même fait une capitale qu’il a nommé « Nay Oyi Daw » ce qui signifie « capitale royale ». Il l’a augurée récemment dans la plus pure tradition de la cour d’Ava, avec cérémonie religieuse, participation des bonzes, défilé de l’armée birmane à l’abri des regards étrangers. De telle sorte que les milieux diplomatiques lui prêtent le projet de se prendre pour le souverain comme le roi Thibô intronisé, en 1878, à Mandalay après avoir fait assassiner ses frères et sœurs et leur entourage.
Lorsque j’étais en poste à Rangoon, « les militaires » comme il était dit couramment, étaient en lutte permanente contre d‘autres peuples de l’Union birmanes qu’ils considéraient comme des Kalà (des métèques) mais qui leur rendaient bien en rejetant leur dictature créée en 1962 par le général Ne-Win. C’était une lutte sans merci de l’armée birmane contre les armées « rebelles » et bien équipées par tous les trafiquants d’armes d’Asie.
La recrudescence de cette répression est considérée comme un fait nouveau. Mais en fait il y a plus de quarante ans que cette lutte interne se poursuit. Les observateurs ont l’impression d’assister à la renaissance de la cour d’un Ubu-roi sud asiatique prêt à donner libre cours à sa mégalomanie. Il fait aussi penser à Thibô, (1878-1885) le dernier roi birman, ivre de pouvoir et sanguinaire qui pour s’emparer du pouvoir avait fait massacrer une partie de sa famille. Ses crimes demeurés célèbres, avaient provoqué son exil en Inde et, l’annexion par les Anglais, en 1 886 de la Birmanie que convoitaient aussi les Français qui déjà depuis 1 883 n’avaient pas cessé de négocier avec la cour de Mandalay afin de parachever la construction de l’Indochine française.
En faisant du nouveau siège de son gouvernement une « capitale royale » (Nay Oyi Daw) le vieux chef d’État a clairement donné un exemple du style de train de vie royal auquel il estime avoir droit. Rares son ceux qui, à Rangoon parmi les diplomates connaissent les lieux même de cette nouvelle métropole appelée à devenir dans la jungle birmane, le symbole d’une dynastie nouvelle au moyen d’initiatives archaïques. En s’installant dans la jungle le dictateur birman espère probablement prendre ses distances à l’égard des pressions étrangères qui se manifestaient plus facilement à Rangoon. Cette attitude provoque de sérieux doutes au sujet de l’avenir démocratiques du Myanmar.
Nombreux sont ceux, - comme moi-même quand j’étais en poste à Rangoon, - qui ont visité les grottes des Pynmana dans lesquelles depuis des siècles des Bonzes ont créé un sanctuaire où ils ont entassé décennies après décennies des milliers de statues du Bouddha dorés qui cohabitent avec des millions de chauves-souris.
D’un souverain ; le général Than Shwe a adopté le train de vie. Un correspondant du « Times » à Londres, rapportait récemment ce que les diplomates disent à Rangoon. Selon son récit, le maître de la Birmanie a non seulement créé une nouvelle capitale mais il y a fait construire une résidence dans laquelle la roche voisine du Jade, habilement polie, importée de Chine, remplace le marbre de Carrare qui n’a pas été jugé assez somptueux pour un palais. Comme les anciens rois, le général dictateur s’est entouré de moines auxquels il demande conseil en leur confiant le soin de se livrer à l’examen des augures fournis par les astres et en président dans des cérémonies propitiatoires susceptibles.
© Bertrand C. Bellaigue - © 2006 Ancien correspondant à l’Etranger et rédacteur en chef à l’AFP. (e.r.)
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