3 juin 2008 |
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Quel avenir pour le quartier Saint-Roch ?
Ouverture
Le Journal de Québec rapportait que : « Le maire [de Québec] se montre inquiet [...] de ce qui arrive dans le secteur Saint-Roch car, dit-il, “il faudra consolider, la job n’est pas faite” mentionnant que certaines entreprises ne paient pas leur loyer » [1]. Ce très bref commentaire — « il faudra consolider » — suggère que la renaissance de Saint-Roch reposerait sur des bases plutôt fragiles. Qu’arrivera-t-il de ce quartier quand « certaines entreprises » devront payer leur loyer ? Quitteront-elles Saint-Roch avec la fin des subventions ? Étant le fruit — en partie du moins — de divers programmes d’aide, est-ce à dire que le « Nouvo Saint-Roch » serait jusqu’à un certain point « artificiel » ? Dit autrement, des subventions peuvent-elles, à elles seules, faire un centre-ville [2] ? Elles étaient nécessaires à la relance de Saint-Roch, mais après plus de quinze ans d’efforts, ce besoin de consolider serait-il l’indice qu’une espèce de « limite » aurait été atteinte ? Bien au-delà de la question des subventions, qui peuvent infléchir le devenir d’un quartier, deux éléments seraient au fondement de cette fragilité pressentie : la nature de la position qui accueille le nouveau centre-ville et la conjoncture qui anime actuellement cette position.
Saint-Roch, dans l’ensemble, demeure un quartier modeste. On peut aisément « expériencer » cette modestie en déambulant dans le faubourg. Elle tranche par rapport au clinquant du nouveau Saint-Roch. Ce « décollement » se profilerait jusque dans la désignation même de « Nouvo Saint-Roch », dont le non-dit tend à dissimuler le Saint-Roch « ancien ». Dans ce contexte, et au-delà du coup de pouce pour assurer la relance d’un quartier qui en avant tant besoin, les subventions auraient été une façon d’atténuer l’écart qualitatif entre l’ancien et le nouveau. Pour employer une formule un peu provocante, elles auraient servi à « doper » la position modeste de Saint-Roch de façon à créer une assise au nouveau centre-ville, en dépit de la qualité du lieu (de la qualité d’occupation s’exprimant par la modestie du faubourg). Aussi, la renaissance du centre-ville a vraisemblablement été le fait d’une conjoncture qui a porté les efforts de relance, en amplifiant notamment l’effet des subventions. Cette conjoncture serait le fait d’un « retour en ville », sans lequel le projet de nouveau centre-ville n’aurait possiblement pas eu la même « intensité ». Toutefois, le besoin de consolider serait peut-être le signe que les subventions sont insuffisantes à suppléer à la modestie de la position, ou alors que cette conjoncture qui a favorisé l’émergence du nouveau centre-ville serait en train de se résorber.
Le nouveau Saint-Roch constitue un front urbain — instable par définition — qui a pu empiéter sur une position modeste à la faveur d’une conjoncture particulière ; cette dernière fut la condition de possibilité du nouveau centre-ville. La stabilité de ce front est en partie dépendante de la stabilité de cette conjoncture. Qu’elle fluctue — à la hausse ou à la baisse — et elle pourrait entraîner dans son mouvement les efforts de consolidation et le Nouvo Saint-Roch. De fait, une « consolidation » peut-elle suffire à soutenir le nouveau centre-ville compte tenu du contexte géographique dans lequel il se trouve ? Peut-on au moins anticiper quelque peu le devenir de ce quartier de façon à estimer la « performance » éventuelle d’une telle consolidation ? Doit-elle se faire au détriment de Saint-Roch l’ancien ? En d’autres termes, l’imbrication de l’ancien et du nouveau est-elle possible ? Et si oui, jusqu’à quel point ? Une telle imbrication est-elle seulement essentielle ? Qu’adviendrait-il de l’ancien Saint-Roch si les effets de la consolidation ne devaient pas avoir d’impact significatifs ? Etc.
Nous allons tenter de montrer que l’avenir du nouveau Saint-Roch passerait peut-être par une requalification du projet initial : transformer le Nouvo Saint-Roch pour mieux l’articuler à l’ancien et peut-être ainsi lui donner un nouveau souffle, plus conforme à la nature du lieu et aux aspirations de ceux qui se sont appropriés cette idée d’un nouveau centre-ville. Dit autrement, en s’attachant à vouloir perdurer dans la même direction, les efforts de consolidation pourraient ne pas porter fruit, à cause du contexte géopolitique dans lequel s’est déployé le nouveau centre-ville.
Qu’est-ce que Saint-Roch ?
Saint-Roch est un faubourg, c’est-à-dire une forme dont l’émergence a été intimement liée à la localisation de l’industrie. Le faubourg a été le fait d’ouvriers contraints de s’installer à proximité des usines qui les embauchaient ; à la limite, pas d’industrie, pas de faubourg. Dans le contexte du Québec, la manifestation la plus typique du faubourg daterait du XIXe siècle et du début du XXe siècle (Ritchot et al., 1977).
Saint-Roch est certes un quartier modeste, ouvrier, mais avec le temps, avec la succession des « investissements » (au propre comme au figuré), ce faubourg a pris du « coffre » : les petites maisons de bois ont souvent été remplacées par des résidences étagées, etc., procurant au paysage du quartier un « rythme » bien à lui. Dans l’absolu, Saint-Roch a connu de nombreux changements depuis la fondation de Québec. Mais relativement à l’ensemble des positions qui organise Québec, Saint-Roch demeure cet espace modeste (rural) qui s’étend au pied de la haute ville cossue et institutionnelle [3]. La position qu’il occupe dans la structure de Québec a ainsi une incidence sur son devenir [cartes].
Saint-Roch dans la longue durée
Saint-Roch n’a pas toujours été le downtown de Québec. Il s’agit là d’un caractère qui a émergé à partir de 1850 environ, voire même après 1860. Auparavant, c’était Place Royale qui lovait le « centre-ville ». En fait, Place Royale et la Basse-Ville accueillaient rapidement une variété d’acteurs, d’activités et de formes qui participaient à l’ambiance du lieu : marchés, place publique, port, entrepôts, commerçants, ouvriers, journaliers, bourgeois, débardeurs, marins, banques, bourse, douane, sièges sociaux, etc. Pendant pratiquement 200 ans, Place Royale fut le downtown de Québec, duquel ont tenta même d’exclure l’Église en cherchant à détruire Notre-Dame-des-Victoires pour agrandir la place du marché (Noppen, 1974, 71).
De son côté, Saint-Roch émergeait lentement à l’ombre du coteau Saint-Geneviève. Louise Dechêne a pu écrire : « dès les débuts, [Saint-Roch] présente un caractère nettement populaire » (1981, 572). Sous le régime français, le développement de Saint-Roch était en lien avec l’aménagement d’un chantier naval, d’une brasserie (celle de Talon) puis de la Potasse (Hare et al., 1987). En 1692 on ouvrait « la rue des Pauvres “ descendant au Palais “ » (l’actuelle côte du Palais ; idem, 66) ; le toponyme suggère l’état des lieux pour ainsi dire (la qualité d’occupation). Au milieu du XVIIIe siècle Saint-Roch était toujours « un quartier essentiellement ouvrier » (idem, 72) et à la fin du régime français « …l’ingénieur britannique Patrick Mackellar qualifi[ait] [Saint-Roch] [...] de “Straggling Houses inhabited by poor people” » (Morisset, 1996, 44).
Curieusement, c’est dans ce quartier modeste que fut construit le palais de l’intendant (1688-1759). De toute évidence, l’administration tenta de valoriser ce secteur de Québec à l’aide d’un « investissement structurant », ce qui eu pour effet, à une époque de marche à pied, d’attirer quelques fonctionnaires dans Saint-Roch (peut-on faire un parallèle avec le nouveau Saint-Roch ?). Mais le palais fut avec le temps submergé par le faubourg tout en étant épaulé par un chantier naval, avant d’être transformé en caserne par les Britanniques. Bref, tout au long du régime français, Saint-Roch demeurait un quartier fort modeste, artisan et essentiellement résidentiel. [carte]
Avec la grande croissance économique du XIXe siècle, les faubourgs de Québec explosaient littéralement. Par exemple, entre 1795 et 1842, la population de Saint-Roch passait de 830 à plus de 10 700 résidants (Ville de Québec, 1987.1, 13) ! Les bords de la Saint-Charles accueillaient des chantiers, tandis que des tanneries s’adossaient au coteau Sainte-Geneviève, sans oublier les nombreuses « échoppes » d’artisans et les petites manufactures qui « trouaient » ça là le faubourg. Pour l’essentiel, Saint-Roch accueillait toujours une population d’ouvriers, de journaliers et d’artisans. Leurs maisons étaient généralement en bois (plus tard en brique). Cela dit, quelques patrons, comme John Goudie (sur Prince-Edward) ou John Munn (sur Monseigneur-Gauvreau), résidaient à proximité de leur entreprise (Morisset, 1996, 100-101). Sans oublier quelques commerçants qui affichaient par l’architecture leur réussite socio-économique. Bref, comme à l’époque du régime français, Saint-Roch restait un faubourg (qualité d’occupation modeste ou rurale), qui affichait une certaine mixité. Il avait aussi, pour ainsi dire, subitement « pris du poids » (facteur externe : grande croissance démographique).
La relocalisation spontanée du downtown de Québec
L’épidémie de 1832 cristallisait de nouvelles valeurs qui « infiltraient » depuis un certain temps la société : l’hygiénisme. Ainsi, tout d’un coup pourrait-on dire, on découvrait que la Basse-Ville et les faubourgs étaient des lieux sales, malsains (Mélançon, 1997). Cette « prise de conscience » amenait une certaine élite à désinvestir la Basse-Ville au profit de la haute ville (Hare, 1987 ; Noppen, 1974 ; Moss, 1994). Ensuite, et malgré le déclin du port (après 1850), la Basse-Ville avait tendance à s’industrialiser davantage, contribuant à ternir quelque peu son éclat et son ambiance. Ainsi, un ensemble d’éléments — allant de l’émergence de l’individualisme victorien et de l’hygiénisme en passant par des facteurs plus économiques — faisait basculer la Basse-Ville dans un long cycle d’érosion qui devait s’étirer jusqu’à la reconstruction à neuf de Place Royale (circa 1950-60). Ce déclin entraînait avec lui une partie du downtown de Québec.
Mais quelque part après 1850, et pendant que la Basse-Ville « s’effilochait » lentement, le downtown « glissait » vers Saint-Roch qui, du coup, s’animait d’une nouvelle ambiance. Certes, Place Royale restait un espace attractif, notamment grâce aux marchés Finlay et Champlain, mais la Basse-Ville, dans l’ensemble, avait perdu une partie de son beat, tandis que Saint-Joseph illuminait le faubourg ouvrier au moment où ce dernier s’industrialisait rapidement (fabriques de chaussures, usines diverses, etc.). Tous ces mouvements donnaient à St-Roch une tout autre « saveur ».
L’artère commerciale de la rue Saint-Joseph
À partir de 1870 environ, Saint-Joseph, sur laquelle s’ébranlait un tramway, prenait « des allures commerciales sérieuses », pour reprendre l’expression de Louis Fréchette (1972). Il est intéressant de souligner que Saint-Joseph reliait deux pôles importants de la vie du quartier et de Québec : à l’Ouest la place Jacques-Cartier (marché) et à l’Est la gare ferroviaire, qui, elle, constituait peut-être une sorte de « nœud » permettant de faire le pont entre la Basse-Ville et Saint-Roch. Avec cette « nouvelle » rue Saint-Joseph, le faubourg Saint-Roch devenait une destination (Morisset, 1996). Dans les années 1930, Raoul Blanchard écrivait :
« …Saint-Roch [...] est devenu le principal siège du commerce de détail dans Québec. [...]. Là, les magasins grands et petits, occupent tous les rez-de-chaussée ; aux abords du croisement Couronne-Saint-Joseph, il en est de très considérables, occupant entièrement de vastes immeubles, et auxquels tout Québec vient se fournir. Il en résulte un aspect très hétéroclite : d’énormes bâtisses de briques à toit plat, de 7 à 8 étages, rouges ou jaunes, d’allure typiquement américaine, et entre elles des maisons françaises à un ou deux étages, surmontées de leurs toits pointus piquetés de mansardes. Mais le reste du quartier est paisible et vieillot. De petites rues calmes de maisons basses, toutes de briques bien entendu, mais ayant gardé la forme française [...]. Là les boutiques sont très rares, et fort modestes ; la population est faite d’artisans opérants chez eux, de travailleurs des petites industries [...] et d’ouvriers d’usines » (1935, 269).
Ainsi, au début du XXe siècle, Saint-Roch était toujours un quartier ouvrier. Cette description est intéressante car elle évoque cette rencontre entre le faubourg modeste (le « quartier est paisible et vieillot ») et la rue Saint-Joseph plus imposante (« il en est de très considérables »). Plus important, Raoul Blanchard laisserait entendre que la rue Saint-Joseph, à son époque, aurait été relativement bien intégrée au reste du quartier, l’indice étant ce côté « hétéroclite ». Le décollement entre cette rue commerciale plutôt majestueuse et le faubourg n’aurait pas été aussi intense qu’aujourd’hui. Certes, la partie Est de Saint-Joseph aurait eu tendance à se « détacher » davantage du reste du quartier, mais dans l’ensemble, il semble que Saint-Joseph et son faubourg auraient été mieux arrimés. Il faut dire aussi qu’avant les années 1950, la rue Saint-Joseph était littéralement « engloutie » dans son faubourg ; la cohabitation n’était pas une option ! Aujourd’hui, le « Nouvo Saint-Roch » peut sembler quelque peu « parachuté » par rapport à son quartier d’accueil, tout en étant rattaché à la haute ville par l’entremise de la nouvelle côte d’Abraham (projet Méduse).
Bref, cette émergence du downtown aurait favorisé une certaine « complicité » entre le Saint-Roch ouvrier et cette rue un peu à part qui avait « toutes les améliorations modernes que l’on voit dans les grandes boutiques de New York et de Chicago » : « lumière électrique, élévateurs, chauffage à l’eau chaude ou à la vapeur » (L’abbé Louis Beaudet, 1890 dans Ville de Québec, 1987.1, 25). L’émergence de Saint-Joseph aurait été le fait d’acteurs qui désiraient s’y localiser [4]. Le Saint-Roch de la « belle époque » aurait donc eu un côté spontané. A contrario, le Nouvo Saint-Roch repose sur un effort planifié de restructurer un quartier qui fut désarticulé par un désinvestissement massif et des opérations de rénovations urbaines (i.e. : des démolitions). Il est aujourd’hui ciblé, entre autres, par des acteurs qui profitent d’incitatifs financiers pour s’y localiser. Ce qui laisse planer un doute quant à leur désir réel d’être dans Saint-Roch. L’actuelle nécessité de « consolider » Saint-Roch serait-elle une tentative de garder des entreprises que rien ne retiendrait au centre-ville ?
Un autre élément aurait pu jouer, indirectement, à l’avantage de la rue Saint-Joseph : la bourgeoisie aurait été plus encline à descendre dans Saint-Roch pour s’enquérir des dernières modes. À cette époque (avant 1900 ?), la mixité sociale aurait été plus tolérée qu’aujourd’hui. Cette acceptation se trouverait à lire dans le paysage même de Saint-Roch qui porte encore des marques d’une certaine mixité sociale. En effet, ici et là à travers le faubourg on remarque quelques résidences plus « costaudes », parfois au détour d’un coin de rue, enjolivées d’une tourelle. Nous avons aussi évoqué ces patrons qui vivaient dans le faubourg [5]. Aussi, la forme de la ville — plus « compacte » qu’aujourd’hui — aurait participé de cette acceptation de la mixité sociale. Enfin, à cette époque, la structure commerciale n’était pas éclatée comme aujourd’hui.
Cela dit, certaines classes sociales avaient les moyens de vivre leur « individualisme victorien » et notamment ceux qui occupaient les villas de Sillery et cette bourgeoisie qui s’était « réfugiée » intra muros. Québec portait déjà le sceau de la ségrégation sociale, mais cette dernière aurait été différente de celle d’aujourd’hui, où elle serait amplifiée par la forme même de nos villes, découpées selon des critères fonctionnels et socio-économiques (ici des résidences pour personnes âgées ; là des bungalows pour jeunes familles ; là-bas des lofts pour « Boomers » ; etc.).
Ainsi, après 1850, un ensemble de facteurs favorisait la relocalisation du downtown de Québec en plein faubourg ouvrier. Parmi ces facteurs figurerait l’organisation même de Québec : la haute ville et l’axe monumental étaient (et sont toujours !) sous l’ascendance de communautés religieuses et d’acteurs disposant des moyens de leurs prétentions (d’une capacité et du désir de mettre l’espace en valeur), tandis que Saint-Roch était alors, en exagérant un peu, une sorte de zone franche échappant à toute forme de contrôle (Guertin, 2006). Plus qu’un déplacement, il y a eu émergence : la rue Saint-Joseph ne fut pas le résultat d’un « programme d’investissements stratégiques » ou « structurants ». Et cette spontanéité aurait favorisé une intégration plus fine de Saint-Joseph au reste du faubourg.
Avec les années 1940, Saint-Joseph commençait à se dédoubler sur le boulevard Charest, sous l’influence vraisemblable de l’usage accru de l’automobile (Mercier, 1998, 131). Bref, la main de Québec s’adaptait au changement. Mais d’autres changements pointaient à l’horizon, des changements que Saint-Roch ne parviendra pas à « encaisser ».
Le grand départ vers la banlieue
Dans la foulée du XXe siècle, de nouvelles valeurs commençaient à se diffuser à l’ensemble de la société occidentale. « L’individualisme » serait ici la façon facile — et rapide ! — de synthétiser ces nouvelles valeurs alors en émergence [6]. Mais ce ne fut qu’avec la grande croissance économique de l’Après-guerre que l’ensemble de la société pu acquérir les moyens de vivre cet idéal individualiste hérité du XIXe siècle, via notamment la consommation de masse et le bungalow de banlieue. Ces nouvelles représentations auraient eu une incidence importante sur la forme générale de nos villes.
Cette évasion vers la banlieue portait un dur coup aux quartiers centraux de Québec. Pour suggérer l’intensité des départs vers la périphérie, François Hulbert a utilisé la formule suivante : « alors que la population de l’agglomération [de Québec] augmente de 80% en 30 ans, l’espace occupé par les développements résidentiels augmente dans une proportion deux fois plus forte (165%) » (dans Ritchot et al., 1994, 284). Délaissés de tous (en exagérant un peu) les quartiers centraux perdaient de la valeur (au propre comme au figuré) et se dégradaient selon différents rythmes. Dans le quartier Montcalm par exemple, des maisons unifamiliales étaient transformées en maison de chambres. On peut penser que pour certains propriétaires (partis en banlieue ?), il était plus intéressant de louer ainsi leur maison que de tenter de la vendre dans un marché à la baisse. Dit autrement, le désinvestissement qui emportait Montcalm se répercutait (ou s’exprimait) jusque sur les valeurs foncières.
Dans les faubourgs, il n’y avait pas que les résidants qui partaient pour la banlieue : dès les années 1940, l’industrie manifestait une préférence pour les parcs industriels de la périphérie, sous l’influence, entre autres, de subventions gouvernementales (Hulbert, 1994). Saint-Roch perdait alors un élément important de sa dynamique, et entrait dans une longue phase « d’érosion ». De son côté, la rue Saint-Joseph était emportée par le déclin du quartier, tout en étant délaissée par les gens de Québec qui lui préféraient les nouveaux centres commerciaux de Sainte-Foy notamment [7].
Plusieurs tentatives de redressement furent alors proposées pour relancer la rue Saint-Joseph, dont sa transformation en rue piétonnière, suivie de la création du mail Saint-Roch. Mais peu importe les efforts, rien ne semblait fonctionner, et pour cause ! Le désinvestissement massif des quartiers centraux et de leur mode vie au profit de la banlieue moderne et des centres commerciaux minait ces efforts de redressement. Saint-Roch entrait ainsi dans une « spirale descendante », entraînant dans son sillage les tentatives de revitalisation. Comment des efforts de relance pouvaient-ils donner leur « plein rendement » dans un contexte où « tout le monde » se désintéressait de Saint-Roch ? Sans compter que la rénovation urbaine amplifiait les effets de cette spirale : la destruction d’îlots entiers laissait le quartier exsangue. Ainsi, la portée des efforts pour redéployer Saint-Roch était restreinte par la nature de la position (modeste), par une conjoncture de désinvestissement faisant « tomber » le commerce de la rue Saint-Joseph et le quartier (départ des industries, etc.), et par des activités de rénovation urbaine qui désarticulaient Saint-Roch. Cette conjoncture — la spirale descendante — allait durer quelque trente ans.
Le rassemblement : une dynamique à l’avantage de la relance de Saint-Roch
Dans la foulée de Québec 84, le secteur du « nouveau » Vieux-Port s’animait d’un timide « retour en ville » (rassemblement des acteurs) : d’anciens hangars étaient graduellement convertis en condos et en lofts. Sensiblement à la même époque, le Vieux-Québec et le quartier Montcalm étaient eux aussi réinvestis. Dans Montcalm, les derniers terrains vacants commençaient à être comblés, tandis que des stations services étaient remplacées par des usages plus rentables (Halles du Petit quartier, condos, etc.). Si ce phénomène de retour en ville touche depuis quelques années l’ensemble de l’axe monumental de Québec, il atteint maintenant des positions périphériques comme Saint-Jean-Baptiste, Saint-Roch, voire même Saint-Sauveur. Bref, le paysage des quartiers centraux s’est transformé non seulement par la construction de nouvelles unités résidentielles, mais aussi par la transformation de nombreux triplex en copropriétés. (photo : l’ancienne salle de quilles de la rue Saint-Jean).
Il est difficile d’identifier clairement les idéaux et les intentions à l’origine de ce désir de vivre à nouveau dans les quartiers « traditionnels ». On peut penser que certaines catégories d’acteurs chercheraient à se conjoindre avec un idéal de « vivre en ville » pouvant s’exprimer par quelque chose qui serait la « proximité des activités » (école à distance de marche, petites rues commerciales sympathiques, parcs de détente, etc.). À quoi s’ajouteraient certainement la qualité des appartements et l’ambiance générale des quartiers visés. Il s’agirait d’un retour « sélectif », étant le fait de catégories sociales capables notamment d’assumer la propriété privée du logement… et celui dans Montcalm n’est pas nécessairement donné [8] !
Si l’axe monumental est la cible d’un retour en ville, certains faubourgs accueilleraient pour leur part un « débordement » d’acteurs incapables d’atteindre certaines positions privilégiées. Dans cette optique, Saint-Roch serait, pour plusieurs, un choix par défaut. Il serait vraisemblablement le fait d’acteurs désirant la haute ville mais obligés de se contenter du Nouvo Saint-Roch faute de pouvoir trouver « en haut » une place où s’installer. Les efforts pour redéployer Saint-Roch auraient donc été portés par le réinvestissement par défaut (le « débordement ») d’une partie de Saint-Roch. La « spirale » se serait inversée grâce à ce débordement, bonifiant en quelque sorte les effets de la revitalisation. Saint-Roch aurait accueilli ce débordement de par sa proximité avec le Vieux-Port et la haute ville. Cette dynamique de débordement aurait tendance toutefois à refouler vers d’autres lieux certains acteurs plus « fragiles » ou moins « mobiles » [9].
Mais à travers se débordement se profilerait un autre mouvement, plus timide cependant : Saint-Roch serait l’aboutissement (la position-but) de trajectoires assumées par des acteurs à la recherche d’un rythme de downtown (lofts, commerces spécialisés, boîtes « technos », TIC, etc.). Les efforts municipaux pour relancer le nouveau centre-ville auraient ainsi porté fruit, non pas tant par la venue d’entreprises qui ont profité de subventions, que par la mise en place d’un projet de centre-ville (idéalisé ?) qui aurait été réapproprié par certains acteurs. À la limite, le projet de nouveau centre-ville aurait raté sa cible pour avoir visé « trop haut » (d’où le besoin de consolider ?), mais il serait parvenu, malgré tout, à mobiliser certains acteurs qui désirent expériencer cette idée de centre-ville. Néanmoins, le nouveau centre-ville, tel qu’idéalisé par la Ville, serait vraisemblablement en décroché par rapport ce Saint-Roch désiré et approprié par quelques acteurs spécifique.
Bref, les efforts municipaux pour relancer Saint-Roch seraient aujourd’hui d’autant plus efficaces que la position modeste du faubourg a pris localement de la valeur sous l’influence d’un « débordement » d’acteurs, (dynamique de front). Mais les inquiétudes du Maire Labeaume suggèrent que, malgré tout, le nouveau centre-ville et sa rue Saint-Joseph auraient atteint une sorte de « limite » ou qu’un décalage entre l’ancien et le nouveau fragiliserait les acquis actuels. Le Nouvo Saint-Roch n’aurait donc pas bénéficié d’une dynamique d’émergence comme a pu en profiter la rue Saint-Joseph de la « belle époque ». Ce faisant, la nécessaire relance de Saint-Roch aurait été (par définition ?) un geste « à risque » car étant le fruit d’un « programme », néanmoins nécessaire compte tenu de l’état dans lequel le quartier était tombé. Ce décollement entre l’ancien et le nouveau (la qualité d’occupation rurale du faubourg versus la forme cossue du Nouvo Saint-Roch), appelant vraisemblablement une « consolidation », serait-il en train d’avoir raison des efforts de relance ? Quel avenir peut-on anticiper pour le nouveau comme pour l’ancien Saint-Roch ?
Trois scénarios potentiels pour le nouveau centre-ville
Assez simplement, trois scénarios d’avenir peuvent être identifiés. Il y a en premier lieu le scénario « catastrophe ». En effet, il est possible que cette dynamique de débordement se résorbe au profit d’une autre conjoncture. Par exemple, qu’arriverait-il des différents quartiers de Québec lorsque les « Boomers » — environ le quart de la population — commenceront à se relocaliser plus systématiquement ? Autrement dit, le devenir de Saint-Roch dépend, entre autres choses, de ce qui peut se passer dans les autres quartiers de Québec.
Une réorientation de cette conjoncture de débordement qui anime actuellement St. Roch pourrait faire basculer le faubourg dans une nouvelle phase de désinvestissement, limitant la portée des efforts de consolidation. Le scénario catastrophe n’est pas impossible, à cause notamment de ce décalage entre une position modeste (rurale) et un front urbain qui pourrait présenter une certaine instabilité conjoncturelle. Toutefois, le scénario catastrophe serait peu probable dans la mesure où nous sommes aujourd’hui plus nombreux (et d’autant plus que nous sommes moins nombreux par logement), ce qui contribuerait indirectement au maintien (partiel ?) du front urbain. Mais il pourrait être sage tout de même d’échafauder un plan de relance (ou de sauvetage ?!), advenant qu’un certain nombre d’indices permettraient d’entrevoir l’avènement d’un tel scénario.
Le nouveau Saint-Roch pourrait poursuivre son déploiement, contribuant à gentrifier davantage le faubourg. Ce second scénario risque d’advenir tant que perdurera cette dynamique de « débordement ». Néanmoins, Saint-Roch aurait une certaine capacité de résistance, ne serait-ce que par la taille de certains de ses logements. Et puis, pour l’heure, la rue Saint-Joseph constituerait une sorte de frontière au-delà de laquelle la gentrification est certes manifeste, mais vraisemblablement non généralisée [10]. Une avancée est plausible, mais pourrait être ralentie, non seulement par Saint-Roch l’ancien, mais aussi par tous les projets de construction qui animent en ce moment Québec. Et, si le front urbain devait empiéter davantage sur le faubourg, qu’arrivera-t-il de tous ceux qui seront refoulés hors de Saint-Roch ? Où iront-ils puisque les positions environnantes sont pour la plupart déjà occupées, positions qui, entre autres, n’ont pas toujours les services qu’on peut retrouver dans Saint-Roch actuellement (CLSC, bureau d’emploi, etc.) ? En d’autres termes, il est vraisemblable de penser que le « Nouvo Saint-Roch » puisse se déployer davantage, au détriment peut-être du Saint-Roch ancien, et les conséquences sociales d’un tel scénario devraient faire l’objet d’une attention particulière. [11].
Par les temps qui courent, il y a sur Saint-Joseph un certain nombre de locaux qui ne semble pas trouver preneur. Est-ce un signe avant coureur que le nouveau centre-ville serait en train de « plafonner » ? Le nouveau centre-ville serait-il sur le point d’atteindre une sorte d’équilibre entre ce que peut supporter la position et l’appel de nombreux foyers qui peuvent être, pour certains commerces, plus intéressants (Vieux-Port, Place-Laurier, etc.) ? Un troisième scénario serait peut-être en train de se profiler : le front urbain pourrait se stabiliser, la rue Saint-Joseph cristallisant cette rupture entre le nouveau et l’ancien. Dans l’optique d’un tel scénario, les efforts de consolidation souhaités par le Maire Labeaume permettraient d’assurer une certaine pérennité à cet « équilibre » ; la consolidation prendrait ici tout son sens. Mais, en matière de dynamique urbaine, l’idée d’équilibre est toujours relative à une certaine période de temps. Le troisième scénario ne serait alors qu’un « palier » vers autre chose (le scénario un ou deux ?). Et même si le nouveau centre-ville devait se stabiliser, il y a lieu de penser qu’une articulation plus fine entre le nouveau et l’ancien serait souhaitable. Dit autrement, les efforts de consolidation seraient peut-être d’autant plus efficace qu’ils parviendraient à enraciner le nouveau centre-ville dans son contexte d’accueil (ie. : à tenir compte de la qualité d’occupation de la position).
Un quatrième scénario ?
Un quatrième scénario pourrait éventuellement survenir, à mi-chemin entre la « catastrophe » et « l’équilibre ». Avec la fin des subventions, un certain nombre d’entreprises pourraient choisir de se relocaliser ailleurs dans Québec. De même, certains acteurs pourraient quitter Saint-Roch à la faveur de conjonctures rendant les quartiers environnants plus accessibles. Si, de prime abord, un tel « recul » serait néfaste pour le Nouvo Saint-Roch, il pourrait cependant constituer une occasion de recentrer le quartier autour d’un beat plus conforme aux rêves et aux aspirations de ceux qui ont réellement choisi Saint-Roch et de ceux qui résident dans Saint-Roch « depuis toujours ». Dit autrement, advenant le cas où le nouveau Saint-Roch manifesterait des signes ou de ralentissement, la consolidation pourrait se faire à partir ou autour de ce rassemblement qui se profile sous le « débordement ». En cherchant à relancer Saint-Roch autour de, et avec ceux qui désirent et vivent Saint-Roch, il serait peut-être envisageable d’assurer un meilleur arrimage entre l’ancien et le nouveau, contribuant à rendre le nouveau centre-ville plus « viable » parce que plus conforme aux aspirations de ceux qui se le sont approprié.
Ainsi, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, protéger les acquis obtenus de « hautes subventions » nécessiterait peut-être de réarticuler le Nouvo Saint-Roch autour de quelque chose de moins institutionnel, de plus « quotidien », de plus proche des aspirations de ceux et celles qui ont désiré et désirent toujours Saint-Roch [12]. Le Nouvo Saint-Roch s’estomperait en quelque sorte au profit d’un Saint-Roch à l’image de ceux qui l’ont investi. Saint-Joseph pourrait alors prendre un autre visage, moins huppé et offrant un plus grand nombre de commerces de proximités, avec des commerces spécialisés plus « alternatifs » que « sélects ». Ce qui n’empêcherait pas la présence de commerces de luxe ou de bureaux « technos ». Ce quatrième scénario demanderait ainsi de jouer une carte risquée : celle du désir, c’est-à-dire de consolider le nouveau centre-ville à partir de ceux qui restent, mais aussi en cherchant à se rapprocher du Saint-Roch réel, tel qu’il est et non en cherchant à matérialiser un idéal en dépit de la nature profonde du quartier et la position qui le supporte.
Vouloir faire de Saint-Joseph une destination en plein faubourg, à une époque où la mixité sociale ne constitue plus quelque chose de réellement désirée et à une époque où le consommateur, sollicité par de multiples foyers d’appel, bénéficie d’une grande mobilité, était peut-être trop audacieux. Et puis, des « pôles », comme le centre-ville de Sainte-Foy qui, avec sa place commerciale toujours en croissance constitue aujourd’hui le centre économique de Québec, exercent une attraction certaine, d’autant plus que de telles positions ne présentent pas un contexte de faubourg. Quoi de plus facile pour certains commerces de se relocaliser dans Sainte-Foy ou dans le secteur du Vieux-Port. Sans compter que le Nouvo Saint-Roch tient peut-être plus de la haute ville institutionnelle que du downtown : le soir, Saint-Joseph est souvent plus sage que la rue Saint-Jean ! Dit autrement, Saint-Joseph, parfois, n’est guère plus animé que le secteur des centres commerciaux de Sainte-Foy.
Un recul du nouveau Saint-Roch laisserait donc le choix entre une intervention « classique », faisant appel d’éventuelles subventions et une approche (tout aussi risquée ?) nécessitant d’écouter ce « rythme » qui anime Saint-Roch en sourdine de ce débordement. La seconde approche viserait donc à encourager la part spontanée du Nouvo Saint-Roch. Bref, l’avènement d’un « recul » pourrait constituer une occasion de prendre un autre pari, moins ambitieux certes, mais peut-être plus conforme aux espoirs de ceux qui se sont appropriés à leur façon ce projet de centre-ville initialement idéalisé par d’autres. Cela atténuerait peut-être cette rupture entre le Nouvo Saint-Roch et son contexte d’accueil [13].
Mais ce quatrième scénario porterait ces propres limites. En effet, ce mélange d’étudiants [14], de jeunes (et de moins jeunes !) professionnels, d’artistes, de résidants de toujours, etc., qui caractériserait Saint-Roch aujourd’hui, serait le fait d’autant de rêves et de désirs différents trouvant à s’incarner dans la même forme (le faubourg Saint-Roch). Autrement dit, Saint-Roch serait leur seul point commun, et, encore, il s’agirait d’autant de Saint-Roch qui ne se recouvrent pas tout à fait. À une époque d’individualisme généralisé, on peut penser de prime abord que ces différentes « classes sociales » n’ont guère de points en partage. Mais justement, elles ont en partage cette forme qui constitue un lieu de rencontre (au propre comme au figuré). Le défi serait alors de trouver une façon de faire en sorte que tous ceux qui désirent Saint-Roch puissent y faire leur nid, c’est-à-dire faire une « place » aux différents Saint-Roch qui sont actuellement la cible d’autant de trajectoires différentes, d’autant d’acteurs différents. C’est là que la réarticulation du nouveau Saint-Roch à l’ancien trouverait à s’exprimer le plus : reconnaître le quartier tel qu’il a finalement émergé — par cette rencontre d’un centre-ville idéalisé, d’un faubourg et d’acteurs s’étant approprié cette idée de centre-ville — pour modifier l’intention de départ — s’éloigner du centre-ville idéalisé — et l’adapter de façon à amplifier cette part spontanée qui anime Saint-Roch.
Tabler sur la part spontanée de Saint-Roch en espérant que le « Nouvo » prenne racine dans l’ancien, faire en sorte que tous ceux qui désirent se conjoindre avec cette idée de nouveau centre-ville puisse le faire, est certes idéaliste, mais pourrait s’avérer plus porteur et plus viable que l’idéal de centre-ville qu’on chercherait à imposer au quartier en dépit de la nature de sa position.
Pour conclure
L’avenir de Saint-Roch n’est pas tracé d’avance, et de nombreux facteurs peuvent infléchir son devenir. Longtemps un simple faubourg ouvrier, Saint-Roch s’animait d’une rue commerciale fréquentée de tous. Puis, cette « intensité » devait se perdre dans et par l’évasion vers la banlieue. Après trente ans de marasme, un ultime effort de relance profitait d’une conjoncture particulière, démultipliant ses effets. Aujourd’hui, le nouveau centre-ville serait en train d’atteindre une limite nécessitant une consolidation. Cette limite serait le fait de la nature modeste de la position et d’une conjoncture qui serait peut-être en train de « tourner ». Sans compter que certaines positions environnantes disposent de leur propre dynamique pouvant avoir une incidence sur l’avenir de Saint-Roch.
Quatre scénarios sont susceptibles d’emporter le devenir de ce quartier. Et, comme il est difficile d’anticiper le futur, d’autres possibilités peuvent advenir ! Cela dit, une approche par scénarios a peut-être le mérite de réduire l’incertitude qui plane sur tout processus de planification en permettant d’entrevoir un peu à l’avance ce qui « guette » un quartier ou un investissement municipal. Dans le cas de Saint-Roch, les scénarios deux et quatre seraient peut-être les plus susceptibles de se produire… qui sait ?! Le contexte actuel qui anime Saint-Roch aura un impact — positif ou négatif — sur cette consolidation souhaitée. Là encore, une approche par scénarios permettrait peut-être d’effectuer des choix plus proches du Saint-Roch tel qu’il est aujourd’hui.
Arrimer plus finement le Nouvo et l’ancien, en permettant à ceux qui le désirent vraiment, de faire leur nid dans Saint-Roch, constitue peut-être une voie pouvant donner au centre-ville de Québec cet élan lui permettant de se déployer par lui-même et de se développer plus spontanément. Et puis, Saint-Roch ne peut pas dépendre éternellement de subventions. Mais une telle approche demanderait de revisiter l’intention de départ pour rapprocher le Nouvo Saint-Roch de ceux qui se sont approprié cette idée de centre-ville comme de ceux qui résident dans Saint-Roch depuis toujours. Autrement, une tentative « classique » de consolidation ne ferait peut-être « qu’étirer » un centre-ville un peu artificiel qui nécessiterait, selon les conjonctures, à nouveau d’être consolidé.
Faire reposer cette consolidation sur ce rassemblement qui se profile en sourdine du débordement permettrait peut-être au quartier d’acquérir avec le temps un autre beat, différent de celui qu’on essai de lui imposer, un beat qui serait le sien, qui émergerait des différentes idéalisations du centre-ville, mais ayant comme point de convergence cette forme. Mais il existera toujours un risque de rater la cible ! Trop de facteurs infléchissent le développement urbain, sans compter que, généralement, l’avenir est plutôt difficile à… deviner !
Rémi Guertin Ph.D.
Notes
[1] Le Journal de Québec (2008), Prêt à défendre un nouvel amphithéâtre. Labeaume ouvert au retour de la LNH. Samedi, 8 mars, p. 4.
[2] La Ville de Québec aurait investi environ 300 millions de dollars dans Saint-Roch pour assurer sa relance (Hulbert, 1994).
[3] Cette image d’une haute ville cossue et d’une basse ville modeste doit être nuancée puisque quelques faubourgs viennent ici et là « trouer » le promontoire de Québec (Saint-Jean-Baptiste, le faubourg Guenette, ceux de Sillery). Il y a ainsi de la basse ville en haute ville !
[4] À l’époque où Saint-Joseph accueillait le « tout Québec commercial », la rue Saint-Jean s’imposait aussi comme artère commerciale d’importance. « On sait qu’en hiver la promenade à la mode, à Québec, c’est la rue Saint-Jean. À cette époque du moins, vers quatre heures de l’après-midi, l’étroit boyau regorgeait de joyeux piétons et de riches équipages. C’était le rendez-vous de la jeunesse élégante » (Fréchete, 1972, 80-81).
[5] Sur la rue Saint-Vallier, on retrouve ici et là quelques vastes demeures qui, par leur présence, rappel qu’il fut une époque où certains bourgeois (issus eux-mêmes de Saint-Sauveur ?) préféraient le faubourg modeste à la haute ville cossue.
[6] Ces nouvelles valeurs se devinent au fil des romans de Roger Lemelin par exemple. Sur l’émergence de l’individualisme on peut consulter, entre autres, Charles Taylor (1998).
[7] Au sujet du Saint-Roch commercial de la seconde moitié du XXe siècle, et plus spécifiquement sur le devenir du Mail Saint-Roch, voir l’article de Guy Mercier et Sophie Mascolo (1995).
[8] Étant sélectif, ce mouvement vers le centre n’empêche pas la construction de bungalows neufs en périphérie de plus en plus éloignée.
[9] La crise du logement qu’a récemment connu Québec serait à comprendre dans et par cette dynamique de rassemblement des acteurs. Ce rassemblement a eu pour conséquence de pousser à la hausse le prix des loyers (incluant aussi la transformation d’appartements locatifs en condos), faisant en sorte que certains acteurs plus « fragiles » ont été refoulés en dehors de certains quartiers. Dit autrement, la crise du logement n’aurait pas été « absolue » mais relative à certains quartiers animés d’une dynamique de rassemblement réduisant l’offre de logements abordables (Guertin, 2006).
[10] Il s’agit là d’une impression qui nécessiterait d’être validée.
[11] Il est à souligner qu’en soit la gentrification peut-être fort intéressante dans la mesure où elle entraîne souvent la rénovation des logements, donnant au cadre bâti un nouveau souffle.
[12] Quelques enseignes, comme Les Salons d’Edgar, le Scanner, la Cuisine électronique, le Cercle, seraient de ces lieux qui ont émergé en marge — au propre comme au figuré — du « Saint-Roch des subventions » et qui seraient peut-être des reflets, même partiels, de ce Saint-Roch désiré par certains acteurs spécifiques. Quoique, certaines de ses enseignes — celles de la rue Saint-Vallier — ne sont peut-être pas tant en marge de Saint-Roch que tournées vers Saint-Jean-Baptiste ? La question reste ouverte.
[13] La rue Saint-Joseph a récemment été intégrée à un parcours piétonnier visant à faire circuler les touristes du Vieux-Québec le long des principales artères commerciales du centre-ville : Grande-Allée, Cartier, Saint-Joseph, Saint-Paul. Ne risque-t-on pas, ce faisant, d’amplifier cette rupture entre le nouveau et l’ancien, en transformant Saint-Joseph en extension du Vieux-Québec ? Une telle fréquentation touristique ne pourrait-elle pas, à long terme, consacrer (ou amplifier) le côté artificiel du Nouvo Saint-Roch ?
[14] Il est à souligner que certains étudiants sont contraints de se localiser dans Saint-Roch à cause de la localisation dans ce quartier de certaines institutions d’enseignement et de résidences universitaires.
Références
Blanchard, Raoul (1935), L’est du Canada français : province de Québec, tome II, Paris et Montréal, Masson et Beauchemin.
Dechêne, Louise (1981), « La rente du faubourg Saint-Roch à Québec — 1750-1850 » dans la Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 34, n°4, mars, pp. 569-597.
Fréchette, Louis (1972), Originaux et détraqués. Montréal, éditions du Jour.
Guertin, Rémi (2006), Québec, Morphogenèse d’une ville. Thèse de doctorat déposée à l’université de Montréal, Québec.
Hare, John, Marc Lafrance et Thierry-David Ruddel (1987), Histoire de la ville de Québec, 1608-1871, Montréal, Boréal.
Hulbert, François (1994), Essai de géopolitique urbaine et régionale. La comédie urbaine de Québec (deuxième édition). Éditions du Méridien, Laval.
Mélançon, Yves (1997), L’aménagement des Parcs des Champs de Bataille et Victoria à Québec : une hypothèse structurale. Thèse de troisième cycle, Québec, Université Laval.
Mercier, Guy (1998), « Le jardin Saint-Roch ou la centralité perdue » dans Guy Mercier et Jacques Bethemont (sdr), La ville en quête de nature, Québec, Septentrion, pp. 129-155.
Mercier, Guy et Sophie Mascolo (1995), « La place commerciale et la mythologie de l’urbanisme contemporain. Le témoignage de la rue Saint-Joseph à Québec » dans Noppen, Luc (sdr), Architecture, forme urbaine et identité collective. Québec, Septentrion, pp.53-102.
Morisset, Lucie K. (1996), Patrimoine du quartier Saint-Roch. La mémoire du paysage, histoire de la forme urbaine. Québec, Ville de Québec.
Moss, William (sdr de Marcel Moussette) (1994), Une archéologie du paysage urbain à la terressa Dufferin. Rapports et mémoires de recherche du Célat, Québec, CELAT, Ville de Québec.
Noppen, Luc, (1974), Notre-Dame-des-Victoires à place Royale de Québec. Série architecture, Ministère des affaires culturelles, Québec.
Ritchot, Gilles ; François Charbonneau, Pierre Gascon et Gilles Lavigne (1977), Rapport d’étude sur le patrimoine immobilier. Montréal, Centre de recherches et d’innovations urbaines (CRIU).
Ritchot, Gilles ; Guy Mercier et Sophie Mascolo (1994), « L’étalement urbain comme phénomène géographique : l’exemple de Québec » dans les Cahiers de géographie du Québec, vol. 38, n°105, pp. 261-300.
Taylor, Charles (1998), Les sources du moi. La formation de l’identité moderne. Montréal, Boréal.
Ville de Québec (1987.1), Saint-Roch. Un quartier en constante évolution. Québec, Ville de Québec.
Je suis allé sur le site original pour consulter votre article. Il est beaucoup trop long pour un médium tel Cent papiers, mais il n’en est pas moins fort intéressant. Je vis dans Saint-Roch depuis trois ans et je ne quitterais pas ce quartier. Toutefois, il y a de sérieux problèmes à régler et il faudra que la Ville intervienne pour y améliorer la qualité des lieux et de vie dans les zones résidentielles. Le défi est faire un milieu de vie agréable sans chasser ceux qui y vivent en ce moment. Je crois à la mixité sociale, sinon je ne me serais pas installé ici. Le prochain plan directeur de développement du quartier devra être tourné vers les besoins de la population résidente. J’aime bien votre idée : « En cherchant à relancer Saint-Roch autour de, et avec ceux qui désirent et vivent Saint-Roch, il serait peut-être envisageable d’assurer un meilleur arrimage entre l’ancien et le nouveau, contribuant à rendre le nouveau centre-ville plus « viable » parce que plus conforme aux aspirations de ceux qui se le sont approprié. » Je participe aux consultations et je m’implique politiquement justement pour qu’une telle relance se produise.
Je suis d’accord avec Michel, cet article aurait pu garder son intérêt tout en étant beaucoup plus court.
Pour ma part, j’ai habité le cartier St-Roch il y a de cela une dizaine d’années. L’époque ou les junckies et les prostituées menaient le bal, se réchauffant de temps en temps sous ce qui était jadis, la plus longue rue couverte au Canada !
J’ai quitté le Québec pour quelques années et, à mon retour j’ai, à ma grande surprise, redécouvert un cartier complètement changé. Malgré mon enthousiasme face à cette évolution, quelque chose clochait. On peut changer le cartier, mais on ne peut changer (aussi rapidement) la vision des québécois sur le cartier. Je trouve que la population n’a pas été assez sensibilisée, n’a pas été préparée à ce changement. On a misé sur les relations publiques, oui ! Mais la Grande-Allée restera, dans la tête des gens de Québec, la place pour sortir. Il faut laisser, selon moi, le temps au citadins d’apprivoiser ce secteur, peut-être même les inciter, par le biais d’activités ou encore provoquer leur présence, par le biais d’évènement, ou mieux, en investissant sur une bonne campagne publicitaire, ce qui pourra, le cas échéant, pousser la population à fréquenter ce milieu et enfin offrir à St-Roch tout le cachet qu’il réclame.
Je peux témoigner, puisque je demeure à deux rues de Saint-Joseph, que celle-ci est de plus en plus fréquentée. Le problème que vivent les marchands (pour en avoir jasé avec le président de leur association), c’est que les gens ont beau être nombreux, ils n’achètent pas assez pour faire vivre les commerces. Il y a aussi le problème de stationnement. J’avais suggéré deux avenues lors des consultations sur le plan directeur du quartier : soit un stationnement sur un vaste terrain inoccupé au sud le long de la Saint-Charles avec un mode de transport léger et gratuit, soit un stationnement sous la bretelle de l’autoroute Dufferin, recouvert d’un parc, un peu comme le jardin Saint-Roch sous lequel se trouve un stationnement.
La prostitution, ce n’est pas fini. Je viens d’ailleurs d’écrire au maire à ce propos et à propos de l’intense circulation automobile dans ma rue qui est pourtant une rue résidentielle.
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