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    Paul Gérin-Lajoie - Entrevue avec l’homme qui a mis Québec au monde

    le 9 février 2008 | 212 visites | 3.11 / 5 | 0 commentaire(s)

    Cet article de Thomas Gerbet est gracieusement offert par Agence de Presse Étudiante Mondiale (APEM). La version originale a été publiée à cet endroit.

    Paul Gérin-Lajoie - Entrevue avec l'homme qui a mis Québec au monde
    Photo : caribb (Flickr)

    Paul Gérin-Lajoie n’est rien de moins que l’un des pères de la Francophonie, le tout premier ministre de l’Éducation du Québec et l’instigateur d’une doctrine qui a mené à l’émancipation internationale de la province. Après avoir marqué la Révolution tranquille, il se dévoue depuis 30 ans à l’aide au développement, à travers la fondation qui porte son nom. Entretien avec un sage de 88 ans qui n’a pas seulement écrit une page de l’histoire du Québec, mais plusieurs chapitres.

    Quartier Libre : Il y a 40 ans, presque jour pour jour, le gouvernement du Québec prenait une décision directement inspirée de votre doctrine [voir encadré] en envoyant, sans en aviser Ottawa, un représentant à la Conférence des ministres de l’Éducation au Gabon. Peut-on dire que cet événement est précurseur de la prise en main par Québec de sa destinée internationale ?

    Paul Gérin-Lajoie. : Il est vrai que pour la première fois, Québec prenait une décision internationale d’importance sans l’aval d’Ottawa, mais ce n’est qu’un élément dans le cheminement vers l’affirmation internationale de la province. Il y a d’autres évènements importants, comme la participation au premier Sommet de la Francophonie [1986] où l’on a eu une place en tant que gouvernement distinct. Mais vous savez, les relations internationales du Québec remontent au 19e siècle, quand les représentations du Québec à l’étranger avaient un objectif beaucoup plus commercial que culturel.

    Q. L. : Les idées énoncées dans votre discours et le fait que vous ayez mentionné « l’État québécois » ont fortement inspiré les souverainistes. En tant qu’ancien ministre libéral, cela vous gêne-t-il ?

    P. G.-L. : Pas du tout, j’en suis très heureux, car cela signifie que mes actions, je veux dire les actions internationales du Québec, correspondaient aux intérêts de tous les Québécois et non à ceux d’un parti.

    Q. L. : On parle plus souvent des relations internationales du Québec avec les pays francophones qu’anglophones. La mise en place des Délégations du Québec à New-York, en 1961, et à Londres, en 1962, a-t-elle été chose aisée ? P. G.-L. : Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les pouvoirs publics se sont opposés à des Délégations du Québec qui auraient tous les privilèges consulaires et une portée culturelle. C’est tout le contraire à Paris, où l’ouverture du Bureau a été une véritable révolution. Le Québec a presque une ambassade en France. Dans les années 1960, c’était Charles de Gaulle qui chapeautait tout. Aujourd’hui, le Quai d’Orsay [nom donné au ministère des Affaires étrangères français] a toujours l’esprit gaullien, mais les idées de la présidence ont changé. En vérité, il est assez difficile de prévoir quelles vont être les idées de Nicolas Sarkozy.

    Q. L. : Lorsque vous étiez ministre de l’Éducation du Québec (1964- 1966), vous exprimiez votre « rêve d’une éducation sans obstacle financier, sans barrières géographiques, sans carcan pédagogique…  ». On en est encore loin aujourd’hui.

    P. G.-L. : Les circonstances ont changé et les gouvernements successifs ont pris des décisions pour aider les personnes dans le besoin. Les bourses ont permis de faciliter l’accès à l’éducation. Je pense que la gratuité pure et simple, comme en France, n’est pas dans les façons de faire ici et je doute fort que les gouvernements qui se succèderont dans l’avenir l’adoptent.

    Q. L. : Depuis 1977, à travers votre fondation, vous luttez pour favoriser l’éducation dans les pays en développement. Condamnezvous la fuite des cerveaux vers le Canada et le Québec ?

    P. G.-L. : C’est en effet une situation regrettable. Les gouvernements essaient d’empêcher la chose en donnant des bourses pour lesquelles les récipiendaires s’engagent à retourner dans leurs pays. Je sais cependant que beaucoup tentent de rester ici. Il faudrait tout mettre en place pour que ces pays puissent conserver ces jeunes qui sont venus étudier chez nous.

    Q. L. : Le Québec a-t-il une voix différente à faire entendre en Afrique, comparativement à celle du Canada ou de la France, par exemple ?

    P. G.-L. : Cela dépend, c’est du cas pas cas. Ce qui est important, c’est la possibilité d’exprimer sa voix.

    Q. L. : Fin 2006, le Québec a obtenu un représentant à l’UNESCO auprès de la délégation canadienne. Ce n’est pas vraiment ce que vous espériez…

    P. G.-L. : C’est en effet loin d’être l’idéal, mais c’est un pas dans la bonne direction. Je pense que nous devrions avoir un siège propre. À l’heure actuelle, même les règlements de l’UNESCO ne le permettent pas. Le chemin est encore long.

    Q. L. : Depuis près de 20 ans, une dictée porte votre nom et vous êtes fermement attaché aux liens de la Francophonie. Avec votre recul, comment percevez-vous l’avenir du français au Québec et dans le monde ?

    P. G.-L. : Dans le monde, je pense qu’il faut s’inquiéter. Quand on voit ce qu’il se passe aux Nations unies lors des réunions internationales où des non francophones ont tendance à parler anglais et même les pays francophones font de même. Au Québec : je suis plus optimiste. La population québécoise a suffisamment de ressort pour non seulement maintenir, mais aussi donner plus d’ampleur à la place du français au Québec. Cela n’empêche pas qu’il faut être constamment aux aguets. La question vaudrait la peine d’être posée de manière plus formelle et plus directe que cela n’a été le cas.

    Q. L. : De plus en plus, l’action internationale et la voix des nations émanent de leurs organisations non gouvernementales (ONG), comme votre fondation. Y voyez-vous un bon moyen pour le Québec de s’émanciper d’Ottawa en évitant les freins politiques ?

    P. G.-L. : Je crois que oui. J’ai même dit dans le manifeste [publié en avril 2007] que les gouvernements ont bien tort de ne pas leur attacher plus d’importance. Il ne faut pas oublier qu’elles participent à des forums internationaux. De façon générale, l’action des ONG s’exerce sans intervention d’Ottawa, ce qui est un avantage pour le Québec.

    Q. L. : Dans votre manifeste, vous vous inquiétiez d’une possible intégration de l’Agence canadienne de développement internationale (ACDI) au sein du ministère des Affaires étrangères fédéral. Qu’en est-il aujourd’hui ?

    P. G.-L. : L’ACDI a été conçue et a vécu en autonomie par rapport aux autres ministères. On se rend compte aujourd’hui que ses actions sont orientées par les intérêts commerciaux et même militaires du Canada. Je condamne cette situation, car les objectifs de développement des pays les moins favorisés doivent se faire indépendamment de ce type d’intérêts.

    Q. L. : Vous êtes l’unique représentant, avec Claire Kirkland-Casgrain, des ministres de la Révolution tranquille. Êtes-vous nostalgique d’une certaine manière de faire de la politique ?

    P. G.-L. : Dans les années 1960-1970, nous étions plus guidés qu’aujourd’hui par les principes fondamentaux. La création du régime de retraite allait dans ce sens. La Révolution tranquille avait toujours comme objet l’intérêt spécifique du Québec, mais avec une vision plus globale. Donc oui, je suis nostalgique de cette façon de faire de la politique.

    Q. L. : Comment percevez-vous l’avenir du Québec ?

    P. G.-L. : Je préconise le prolongement des idées de la Révolution tranquille et je l’ai exprimé dans le manifeste de ma fondation qui se base sur la collaboration internationale [il y dénonce notamment « les dépenses militaires folles » au dépend de l’aide à l’éducation ou aux réfugiés et recommande une augmentation de l’aide publique au développement et une participation de chaque citoyen à hauteur d’un dollar par jour]. Si l’on considère tout l’argent affecté à des frivolités, mes recommandations sont raisonnables et réalisables par la population du Québec.

    Propos recueillis par Thomas Gerbet


    " Le 12 avril 1965, le vice-premier ministre du Québec et ministre de l’Éducation, Paul Gérin-Lajoie, prononce un discours historique devant le corps consulaire de Montréal. Pour la première fois de l’histoire du Québec, un ministre important du gouvernement québécois affirme, devant des dignitaires étrangers, la volonté du Québec d’être un acteur de la scène internationale dans ses domaines de compétence constitutionnelle. Ce discours explicite deviendra la doctrine Gérin- Lajoie du « prolongement international des compétences internes du Québec », qui guide encore aujourd’hui la politique internationale du Québec. Dans son discours, Paul Gérin-Lajoie affirme « la détermination du Québec de prendre dans le monde contemporain la place qui lui revient ». Depuis, tous les gouvernements du Québec, qu’ils aient été libéraux, unionistes ou péquistes, ont toujours appuyé cette doctrine. La doctrine Gérin-Lajoie est le fondement de l’action internationale du Québec depuis 1965. "

    Source : Les relations internationales du Québec depuis la doctrine Gérin-Lajoie (1965-2005), sous la direction de Stéphane Paquin aux Presses de l’Université Laval.

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