16 août 2007 |
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Les « Grands Travaux » : lors de la longue phase d’élaboration du programme de la « Grande Bibliothèque » qu’a voulu François Mitterrand, bien des réflexions ont été avancées par les conservateurs sur les principes qui devaient prévaloir pour la conservation des ouvrages ; ils étaient nombreux à rejeter les édifices de grande hauteur pour défendre des solutions de stockage souterrain - raisons de sécurité que d’aucuns jugeaient alors fantaisistes (on était au début de la décennie 90). Mais le projet des quatre Tours de Dominique Perrault l’a emporté ; François Mitterrand a décidé que des “Tours transparentes en verre blanc ouvertes comme des livres” seraient du meilleur effet le long de la Seine, et rappelleraient au monde émerveillé sa longue présidence pendant longtemps… La décision du Prince s’est donc imposée sur des critères esthétiques, avec l’appui des courtisans qui ont fait ce qu’il fallait en terme de communication pour « faire passer » le projet dans l’opinion en faisant litière des objections sur la vulnérabilité des édifices de grande hauteur. Le chantier terminé, on peut constater que les Tours de « la BFM » ne sont pas transparentes, et ne sont pas plus des « livres ouverts sur les bords de la Seine » (à côté des célèbres bouquinistes), que ne le sont les HLM de la proche banlieue ; mais peu importe la réalisation, ce qui importe en architecture c’est le concept ! Et n’est-il pas dans les prérogatives du Prince de le formuler !
Bill Gates a-t-il suivi ce débat franco-français ? Rien ne le prouve. Mais il a retenu la deuxième solution pour entreposer le fond photographique qu’il a constitué – incluant la collection Khan -, en aménageant une ancienne mine désaffectée. Le stock enfoui sous terre est à l’abri de toute variation d’hygrométrie, de température, de la pollution (y compris en cas de défaillance des systèmes de climatisation), et même, dit-on dans les milieux bien informés, des radiations (mais Il n’est pas certain que le fond photographique ressorte intact d’une attaque nucléaire, ce qui ne serait pas très important car on sera tous morts), et, effet collatéral positif, des crashs d’avions suicides ! Ce choix paraît aujourd’hui sinon prémonitoire, du moins très pertinent.
A la suite des attentats de New York et de Washington du 11 septembre, les considérations de sécurité reviennent au premier plan, avec des exigences encore plus fortes : aujourd’hui nous ne pouvons écarter l’hypothèse d’un avion-suicide qui viserait la Grande Bibliothèque pour tomber les Tours comme autant de quilles sur une piste de Bowling !
Doit-on alors considérer que la situation actuelle de conservation est définitive ? certainement pas ! D’autant que le coût de fonctionnement de la Bibliothèque est tel, qu’un calcul économique rapide démontrerait qu’il est plus intéressant de déplacer le fonds sur un autre site qui offrirait des capacités de stockage souterrain importantes. Vidées de leur contenu, les quatre Tours (Four Towers) retrouveraient la transparence inscrite dans le projet initial – qui, pour le bonheur du poète, se reflètent dans l’eau grise et sale de la Seine… –, et on aurait là une expérience unique : la « pure réalisation d’un concept ». L’œuvre, réalisée selon les désirs du Prince, libérée de toute fonction d’usage, n’aurait d’autre fin que d’exprimer une esthétique, et d’immortaliser ce Prince - qui aimait tant rêver à l’au-delà sur les bords du Nil -, comme les pyramides des Pharaons, elles aussi vides de tout usage…
Mais soyons réalistes, le temps de l’émotion esthétique pure ne durera pas toujours. Bien des dangers guettent cet idéal ; par exemple les SDF squatteront les Tours comme tout immeuble laissé vacant. Et bien d’autres périls les guetteront ! Il faudra donc trouver une destination à cette œuvre architecturale unique (des livres ouverts etc., etc.) lorsque les bouquins auront été mis en lieu sûr. Gageons que les idées ne manqueront pas aux architectes qui aiment avant tout le détournement d’usage, du symbole, du sens ; mais gageons aussi que les marchands du temple sauront en tirer partie dès qu’on leur proposera un bail - ce qui permettra de rétablir les équilibres économiques mis à mal par tant d’avatars, et d’alléger le budget du Ministère de la Culture.
Les idées viennent d’elles-mêmes à l’esprit : on y organisera, par exemple, des visites avec des éclairages multicolores, on distribuera du fast-food dans les jardins, il y aura des Casinos dans les vastes salles de lecture, des nurseries dans les luxueux bureaux de l’administration, une Grande Roue et des manèges sur le parvis en bois précieux, un Hôtel de luxe avec des Salles de Congrès modulables, un restaurant tournant gastronomique avec des prix astronomiques, de la balnéothérapie et de la remise en forme autour d’une Piscine olympique, des boîtes de nuit et des call girls, etc. ; on y pratiquera le tennis le golf et le squash ; on tournera des films dans cette nouvelle Cineccita qui abritera le plus grand multiplex d’Europe ; il y aura un Centre commercial Duty Free pour le commerce de luxe, des Théâtres d’Art et d’Essai, un Opéra populaire, une Ecole de commerce, une Caserne de pompiers, etc., etc.
Une destination aura été enfin donnée à l’ouvrage, qui s’avérera alors judicieusement conçu et rentable. Il ne sera plus une cible digne des nouveaux kamikazes qui veulent détruire les symboles de la culture occidentale ; on se croira à Dubaï… dira le touriste en passant par Paris.
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