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Les gens qui vont à la commission Bouchard-Taylor pour se réclamer du catholicisme et demander qu’on conserve le crucifix (qui, contrairement à la simple croix, est un symbole catholique) à l’Assemblée nationale me font bien rire. Car ils méconnaissent leur histoire. Ils n’ont pas lu François-Xavier Garneau, entre autres.
De plus, pour certains droitistes comme la revue Égards, il fait bon prétendre que c’est un « fait, outrageusement dénié depuis quarante ans, que le catholicisme est la religion traditionnelle du Canada français. S´il est vrai qu´une société nihiliste est une contradiction dans les termes, combattre le catholicisme signifie, chez nous, se mettre au service du nihilisme. »
Nah. Je ne suis pas nihiliste. Mais je préfère me mettre au service de la vérité. Lionel Groulx a réécrit l’histoire de la « Laurentie » selon son optique, avec des affirmations pour le moins gênantes, telle que celle-ci : « Le petit peuple Canadien français possédait tous les éléments d’une nationalité : il avait une patrie à lui, il avait l’unité ethnique, l’unité linguistique, il avait une histoire et des traditions. Mais surtout, il avait l’unité religieuse, l’unité de la vraie foi et, avec elle, l’équilibre social et la promesse de l’avenir » (Groulx 1926). Or, c’était faux.
Le fait est que, dès les premiers jours de la colonie, il y a eu des protestants (voir le site de la Société d’histoire du protestantisme franco-québécois) et des juifs (dont un monsieur Ezekiel Hart, à Trois-Rivières) en Nouvelle-France. Et que le rôle de l’Église catholique a été pas mal moins glorieux que certains ne le croient : 1627 : Une proclamation royale imposée par le cardinal Richelieu, ministre du roi de France, Louis XIII, bannit les non-catholiques de la Nouvelle-France ; ce décret vise essentiellement à exclure les Juifs et les Huguenots. 1695 : Le roi de France, Louis XIV, sur recommandation de l’intendant Colbert révoque l’Édit de Nantes, fait de la religion catholique la seule religion tolérée sur le territoire de la France et de ses colonies, et interdit indirectement aux Juifs et aux huguenots (protestants) d’entrer en Nouvelle-France en imposant la condition d’être catholique pour s’y établir (source).
Je veux bien croire que les catholiques aux moins « nominaux » étaient majoritaires, mais parler d’unicité de la religion avant 1970, période où elle était censée exister (maintenant, les Églises de toutes dénominations sont bien implantées et les sectes comme les Témoins de Jéhovah sont présentes au Québec depuis pas mal longtemps ; petit rappel : Duplessis les a persécutés), c’est déformer et surtout occulter une réalité plus complexe et plus intéressante.
J’ai été protestante pendant près de 25 ans, en bonne partie par fidélité à cette Nouvelle-France pas si docile, libre-penseuse et... noceuse (voire libertine !) qui est bel et bien partie intégrante de ce nous dont on parle tant !
Je vous recommande notamment de lire Les huguenots en Nouvelle-France, par Michel Barbeau. Qui sait ici que Champlain avait été baptisé huguenot ? Il y a loin de l’esprit d’entreprise de Champlain à la soumission et à l’illettrisme des nés pour un petit pain !
Et voici ce que dit l’historien Michel Gaudette : « C’est ainsi que notre historiographie d’ici, à cause de cette emprise catholique sur nos premiers historiens, aura occulté tout l’apport huguenot et franco-protestant dans notre historique. Un des meilleurs exemples de cette ignorance volontaire ou non se situe dans tout l’apport franco-protestant et la quête du gouvernement représentatif et responsable aux XVIIe et XIXe siècles. C’est ainsi que notre historiographie aura occulté tout l’apport d’un Du Calvet, qui aura publié un manifeste politique important dans cette quête et intitulé Libre appel à la justice de l’Etat. Et que penser des Papineau père et fils dont nos historiens semblent tout ignorer de leur origine huguenote ! L’historien du protestantisme d’ici, Rieul P. Duclos, signale que le fameux Louis-Joseph Papineau “ne cachait à personne ses origines huguenotes”. Pour une historiographie d’ici fortement teintée de catholicisme, il apparaît fort difficile de présenter un de nos plus illustres politiciens comme un fils de la Réforme protestante ! »
C’est seulement depuis la Conquête que les Canadiens-français ont été aussi outrageusement tenus sous la coupe de l’Église de Rome, qui avait acheté le droit de rester ici contre ses prêches en faveur de la soumission à l’occupant. Soyons honnêtes, il y a avait aussi un certain désir de protéger le petit peuple illettré, puisque la noblesse française est retournée en France.
Les colons avaient une certaine tendance à être rebelles au message de l’Église ; d’ailleurs Mgr de Laval s’en est plaint dans une lettre restée célèbre.
Le premier établissement français en Amérique du Nord, l’Habitation de Port-Royal en Acadie, a été fondée en 1604 par un huguenot, Pierre Du Gua, sieur de Monts. Voir notamment ce qu’en dit la Bibliothèque du Congrès des États-Unis. Des huguenots français se sont installés aux États-Unis.
La Nouvelle-France a été en partie une terre de protestants fuyant la persécution jusqu’à ce que le roi de France s’inquiète de ce qu’il contribuait à fonder ici une colonie protestante et interdise aux huguenots d’émigrer ici. Les seuls registres d’état civil étant ceux des églises catholiques, la présence huguenote a été occultée et ce, jusqu’en 1924. Pourtant, rien qu’en Haute-Yamaska, on compte 14 cimetières protestants ! De plus, on a pratiqué les conversions forcées sur le lit de mort, notamment dans les hôpitaux.
L’Église du Québec a accueilli avec soulagement la Conquête, puis l’Empire britannique parce qu’elle nous a permis d’éviter la Révolution française dont l’héritage, avouons-le, a du bon et du mauvais : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen... et guillotine ; Encyclopédie et Déesse Raison ; prêtres « conventionnels » et République ; enseignement laïc, Lumières... et Terreur ; code Napoléon (sur lequel notre Code civil est basé. Notre droit fait partie de la tradition du droit romano-germanique.) et Empire décadent. Je ne nie cependant pas que le système parlementaire britannique a du bon.
Les Patriotes qui ont osé se rebeller contre le gouvernement britannique ont été excommuniés par ce cher Mgr Bourget et c’est l’Église réformée qui les a accueillis. Il y a eu longtemps à Pointe-aux-Trembles, où je suis née, un collège privé francophone protestant, l’Institut de la Pointe-aux-Trembles, que les gens appelaient « le collège des Suisses » (1846-1971). Allez visiter le cimetière protestant Hawtorn-Dale à Pointe-aux-Trembles et comptez les noms francophones sur les stèles ! Voir aussi Double traîtrise ou double appartenance ? Le patrimoine des protestants francophones au Québec.
Et qui, de nos jours, a entendu parler du fameux prédicateur Chiniquy ? Une figure controversée, pour dire le moins !
On vous a caché des choses, mes amis !
/BOUCLE_video>La guillotine est démontée, mais elle hante beaucoup d’esprits français comme un symbole de leur Disneyland à eux. C’est dire si les Français sont trop sérieux et qu’ils croient tant à la mort qu’ils en réclament la mise en scène et par des machines mêmes.
C’est comme si être Français était une religion en soi, avant la vaticanique et la protestante, et même la mahométane.
Mais la religion ne rend pas plus intelligent. Elle calme les angoisses et c’est déjà bien ce qu’on lui demande.
Excellente présentation du phénomène qui a fait en sorte que trop de Français se sont refugiés en Nouvelle-Angleterre pour fuir les persécutions dans les années 1600.
Notons aussi que le fils de LJ Papineau, Amédée Papineau s’est converti au protestantisme.
Au Québec, l’intervention de l’Église dans les affaires de l’État n’a pas été aussi loin qu’en Europe (il suffit de penser à Henry VIII et Anne Boleyn et il y a des exemples plus éminents encore) mais elle exerçait une influence bien réelle sur les esprits. Qui ne se souvient de « l’enfer est rouge (allusion au Parti libéral) et le ciel est bleu (allusion à l’Union nationale de Maurice Duplessis) » ?
Excellent texte, merci ! Je trouve également étrange qu’on cherche à associer mes racines françaises à une tradition religieuse. C’est un terrain glissant pour l’ADQ et le PQ. Vous vous souvenez du tollé soulevé par Boisclair lorsqu’il a suggéré de retirer le crucifix de l’assemblée nationale...
La description que Lionel Groulx a faite des « Canadiens-français » me fait immanquablement penser aux Gaulois d’Astérix, qui « résistent encore et toujours à l’envahisseur ». Je trouve qu’il s’agit d’une attitude fermée envers le monde extérieur. Il y a un décalage entre le Québec d’aujourd’hui et l’image qu’en ont les frileux passéistes, qui demandent le maintien d’icônes auxquelles ils ne croient plus depuis longtemps ; cette attitude me dépasse. J’ai peut-être tort, mais je ne vois pas ce que le crucifix a à voir avec ma culture, ici et maintenant. Il y a quelque chose d’agaçant à mes yeux dans le nationalisme agressif, défensif ; cependant, je n’adhère pas du tout à la vision négative des Trudeau père et fils.
une seule remarque relative à l’histoire de France. la révocation de l’Edit de Nantes a eu lieu en 1685. Colbert est mort en 1683. Il n’a donc pas pu recommandé la révocation au Roi. D’autant plus qu’il avait très bien compris la contribution des protestants dans l’économie de la fin du XVII eme siècle.
Soit il y a une erreur dans ma source, soit j’ai mal recopié. Je vous crois. Le fait demeure que l’Édit de Nantes a été révoqué, cependant.
Excellent papier. Vous avez songé à en faire un dossier plus étoffé pour la RHAF ? Je crois qu’il serait intéressant d’y voir cette facette de la Nouvelle-France.
@Aline Binette
Merci pour votre article, très intéressant, j’y ai appris beaucoup de choses ...
Juste une correction de date : l’Edit de Nantes a été révoqué en 1685 et non pas en 1695...
Pensez, j’avais vingt ans à l’époque, je m’en souviens parfaitement ...
Cordialement !
Excusez-moi de répondre aux énoncés de cet article tard, mais mieux vaut tard que jamais ! Personnellement, j’ai dû "fouiller" récemment la question des traditions religieuses au Québec et il faut avouer que la situation du protestantisme, malgré quelques lueurs au tout début de la colonie, ne fut pas des plus heureuses avant la Conquête anglaise. De cela, me semble-t-il, vous en convenez. Quant à Ezechiel Hart, cet héros du judaisme québécois a commencé son aventure aux lendemains de la Conquête anglaise justement (il vous faudrait donc réviser le fait de le situer parmi les arrivants de la Nouvelle-France). Il faut donc admettre que le premier pluralisme religieux québécois, si l’on fait abstraction de la période précédant la révocation de l’Édit de Nantes, fut de courte durée. La seconde période de ce pluralisme dut attendre 1760. Évidemment, le clergé catholique et le catholicisme, en situation de conquête par la Couronne britannique, jouaient gros. J’ai lu, au cours des mes recherches, les propos d’un ministre protestant anglican, un monsieur Mountain, qui s’avouait surpris du fait qu’on laissait ici un si beau rôle au clergé catholique après une conquête en bonne et due forme. Soyez assurée, madame, que mon intention n’a rien à voir avec le fait de réactiver un genre de messianisme associant religion et survivance, ou toute autre association. Je ne suis pas ceux qui font appel au "Je me souviens" sans se souvenir réellement des méandres de leur histoire. Continuons... Le "vade mecum", ou si vous préférez, l’imprimatur du pouvoir britannique, le clergé catholique l’obtint en refusant de suivre (cela est surtout vrai pour les plus hautes autorités) les « patriotres lors des troubles de 1837. (Cela me remémore le discours d’un primat catholique de Québec - Mgr. Villeneuve - qui, dans le film Les Plouffe, accepte l’idée de la conscription à l’encontre du sentiment de la majorité de ses ouailles). À ce que j’ai pu comprendre, ce nouvel épisode fut l’une des talons d’Achille qui permit à des missionnaires huguenots comme madame Henriette Odin-Feller, de "tâter" de plus près les convictions des ouailles catholiques déçues de la position de leurs pasteurs. De l’autre côté, avec la montée de l’idéologie ultramontaine, du clérico-nationalisme, etc., il est bien évident qu’on tentait de réécrire l’histoire en donnant une vision plus consensuelle des origines et des finalités de la nation canadienne-française. On ne peut donc nier la présence protestante aux tout-débuts de la colonie, un retour de celle-ci au moment de la Conquête ; les réussites d’un mouvement de mission suite aux troubles de 1837. Mais il n’y a pas un vecteur qui traverse l’histoire de la fondation à nos jours. Il y a des conditions défavorables (révocation de l’Édit de Nantes) et favorables (Conquête anglaise, positionnement des autorités ecclésiastiques catholiques lors des troubles de 1837) qui expliquent les aléas du pluralisme religieux en territoire québécois. Je suis un passionné du fait religieux, mais je dois admettre ici que de part et d’autre la joute eut une forte teneur d’opportunisme politique, tant chez les uns que chez les autres. Je vous remercie de la patience dont vous avez fait preuve en me lisant, surtout si l’on tient compte que j’interviens presqu’un an après la publication de votre texte.

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