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    Le nombre d’élèves pour chaque enseignant : l’enjeu oublié

    le 1er juin 2007 | 2078 visites | 3.68 / 5 | 7 commentaire(s)
    Le nombre d'élèves pour chaque enseignant : l'enjeu oublié
    photo : flickr

    Si l’on s’intéresse un tant soit peu à l’histoire des idées pédagogiques, on remarque que celle-ci est ponctuée, périodiquement et depuis fort longtemps, de vigoureux rappels qu’il faudrait « peut-être » recentrer nos efforts sur l’élève et le remettre au centre de nos préoccupations. Accueillie tantôt comme une insulte à la vocation, tantôt comme une solution révolutionnaire, cette grande idée a été réaffirmée durant les vingt-cinq dernières années à travers l’idéologie constructiviste. Souvent prise pour autre chose que ce qu’elle est, cette manière bien spéciale de comprendre le développement des connaissances a tout de même lourdement influencé les mouvements universitaires, inspiré les gouvernements et galvanisé les troupes sur le terrain. Elle reconnaît un rôle actif aux apprenants et exige que l’on tienne compte de ce qui existe déjà dans leurs têtes avant de leur enseigner des choses nouvelles. Le constructiviste sait que se contenter d’enseigner « par-dessus » ce que les gens savent déjà ne produit qu’un empilage de connaissances sans cohésion qu’on finit par oublier rapidement une fois l’examen passé.

    Et donc, quand on examine les grands textes sur l’éducation qui ont ponctué l’histoire, on reste inévitablement sur l’impression que la société est condamnée à devoir régulièrement redécouvrir l’importance du rôle de l’élève dans l’apprentissage et à devoir constamment réinventer les façons de réaliser cela dans les classes. C’est donc qu’on n’y arrive pas. On peut réduire le problème à une question d’adhésion idéologique, ou de compétence professionnelle, on peut choisir d’imputer le non-événement constructiviste aux enseignants, mais cela ne saurait mener bien loin. Le problème doit être abordé de front : si on veut réaliser des enseignements qui souscrivent à ce que la didactique nous apprend, il faut que le prof connaisse tous et chacun de ses élèves, et pas juste par leur nom. Or, pour connaître ses élèves suffisamment, il faut pouvoir prendre le temps de le faire. Et, finalement, pour prendre le temps de le faire, il faut qu’ils soient moins. Voici que ressort l’enjeu véritable des systèmes d’éducation qui se veulent constructivistes et qui veulent faire de l’enseignant un « accompagnateur » plutôt qu’un « haut-parleur », la condition essentielle à cette formidable révolution : le nombre d’élèves par classe, par prof. C’est à la fois si simple et inexplicablement si tabou. Comment peut-on, dans une province où l’on souhaite une réforme basée sur ces principes, taire le problème fondamental du nombre d’élèves qui se retrouvent sous la responsabilité de chaque enseignant ? Comment se fait-il que l’on ne retrouve ceci ni dans les discours du pouvoir en place, ni dans les priorités syndicales (sauf entre deux négociations) ? (Et c’est à peine si l’on effleure le problème dans le numéro spécial du Québec Science sur l’école). Et ceci même dans le contexte crucial de négociations ? Faudra-t-il un jour y mettre de l’Ordre ? Qui donc protège l’élève au Québec ?

    Au secondaire, il est désormais courant qu’un enseignant soit responsable de plus de 160 élèves par année, répartis dans des groupes de 32 à 36. C’est bien plus qu’une statistique, à l’image de celles que l’on cite pour la gestion du bétail ; c’est un problème humain fondamental qui compromet gravement le progrès social. Comment l’enseignant pourrait-il, dans un tel contexte professionnel, établir les rapports cognitif et –simplement- humain indispensables au développement de ses élèves ? C’est tout simplement une impossibilité arithmétique ; il suffit de compter les minutes d’enseignement et de correction et de diviser par le nombre d’élèves pour s’en convaincre ! Parfois même, et plus souvent encore quand il commence sa carrière, le prof enseigne plusieurs programmes différents qui sont tous très chargés. Dans bien des cas, loin d’être le formateur qu’il souhaite être, il ne devient donc bien vite qu’un informateur qui fabrique à la chaîne des donneurs de réponses. C’est bien souvent tout ce qu’il a le temps de faire et il y arrive d’ailleurs à grand-peine. Si désormais on souhaite en faire un développeur de compétences, comme la Réforme le réclame, ne faudrait-il pas lui en donner les moyens ? Les « trucs pédagogiques » sont parvenus aux limites de leurs bienfaits. Il faut désormais travailler à développer une culture pédagogique. C’est l’instauration d’une telle culture qui fait défaut aux recherches qui nient l’effet du nombre d’élèves par classe. Car si le traitement didactique n’a pas le temps d’évoluer, comment peut-on prétendre mesurer ses effets sur la réussite ? Et d’abord, pourquoi va-t-on à l’école ? Pour apprendre des choses utiles et importantes ou pour réussir les examens qu’elle fabrique ? C’est peut-être d’ailleurs pour cela que l’enjeu du nombre d’élèves est un enjeu oublié. Parce que parfois, la cible est incertaine : faut-il éduquer ou sélectionner ?

    Dans nos expériences pédagogiques en formation des maîtres en sciences à l’UQAM, où l’on travaille activement et chaque jour à matérialiser les commandes pédagogiques des décideurs, on se heurte constamment au même obstacle : « et comment je peux faire ça, moi, dans ma classe de 35 élèves ? ». Parfois, la didactique a des éléments de réponse, mais très souvent, elle doit se taire devant l’évidence. Peut-être l’avènement constructiviste ne s’est-il toujours pas produit non pas parce que les éducateurs sont incapables de le matérialiser, mais bien parce qu’on ne leur en a pas encore donné les moyens. Et bien que ces moyens, nous l’assumons, réclament des investissements importants, il existe aussi des solutions organisationnelles simples et moins coûteuses.

    Quand les profs réclament de la reconnaissance, ils ne parlent pas d’obtenir de plus longues vacances, ou un meilleur salaire, ou un mot de remerciement pour les services rendus. Ils veulent juste arriver à réussir ce pourquoi il se sont engagés dans la profession et ce pourquoi l’école existe : faire découvrir et aimer la connaissance à des jeunes. S’ils s’épuisent et décrochent, comme c’est si souvent le cas actuellement, ce n’est pas tant à cause des longues heures de travail ou des élèves difficiles, mais bien parce qu’ils ont si souvent l’impression d’abattre tout ce travail pour rien.

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    Mots-clés : québec , Science et Technologie

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  • 7 COMMENTAIRE(S) | Répondre à cet article

    • ANONYME

    35... c’est beaucoup. Mais est-ce que le problème FONDAMENTAL n’est pas l’approche magistrale - plutôt que tuteurale - ce qui va de paire avec l’accent mis sur l’enseignement plutôt que sur apprentissage ? De paire, aussi, avec la notion absurde que la pédagogie puisse être la même pour tous, alors que c’est l’éducateur qui devrait en décider au cas par cas. je crois qu’un système d’éducation "préceptoral", idée qui avait été très bien accueillie au FME de Porto Alegre, collerait d’assez près à votre vision de l’éducation.

    Pierre JC Allard

    1er juin 2007 | répondre | permalien
    • Patrice

    M. Allard,

    Merci pour votre commentaire. Que dire si ce n’est que je suis d’accord avec vous ? Je ne souhaite répondre qu’une chose : l’idéologie (ou l’approche comme vous dites) n’est pas tout. Bien sûr, elle est indispensable, mais si les moyens pour réaliser ces idéologies ne sont pas au rendez-vous, alors les efforts consentis seront perdus. L’approche tuteurale dont vous parlez ne peut tout simplement pas être réalisée avec 35 élèves. J’ai vu des enseignants se brûler les ailes pour bien moins que cela... Et ces derniers souscrivaient pourtant à la "bonne" idéologie. En fait, je pense même que compte tenu des personnes en place (On ne devient pas prof pour amour de l’argent de nos jours, n’est-ce pas...), je crois que si les enseignants évoluaient dans des contextes plus "vivables", l’idéologie recherchée se réaliserait peut-être d’elle même...

    Encore merci pour votre commentaire...

    Patrice

    1er juin 2007 | répondre | permalien
    • ANONYME

    ... Et moi avec vous, bien sûr. Un système préceptoral renvoit les ressources en première ligne, en contact avec l’élève, et le plus bas le ratio elève :éducateur, le mieux. L’accent, toutefois, est sur la relation personalisée maître/élève de longue durée, une pédagogie discrétionnaire, un developpement énorme des outils autodidactiques, une diplomâtion par l’État, la mise a profit de l’interformation entre condisciples au sein de groupe permanents et la multiplicité des filières autour d’un tronc commun VRAIMENT essentiel. Système vulgarisé ici en quelques pages, ou développé de façon plus complète . Votre avis m"intéresse, quand vous aurez une minute...

    PJCA

    6 juin 2007 | répondre | permalien
    • Pierre Lachance

    M. Potvin, Je suis bien heureux de vous lire sur le web ;o)

    En effet, le nombre d’élèves est un facteur primordial pour que les buts pédagogiques soient atteints. J’oserais même ajouter que c’est un problème qui cause bien d’autres maux (sécurité en laboratoire, gestion de classe, espace de travail plus restreint pour les élèves, évaluation...).

    Merci pour ce texte.

    Au plaisir.

    5 juin 2007 | répondre | permalien
    • Eric

    La question du nombre d’élèves par classe est toujours d’actualité au fil du temps. Ce qui manque, à mon sens, c’est la volonté politique de mettre en place un contexte facilitant pour la mise en oeuvre de cette réforme... Qui plus est, le contexte est idéal... On vit présentement une baisse du nombre d’inscription au primaire et au secondaire... Il suffit simplement de maintenir le nombre d’enseignants... De toute façon, ils sont déjà là et on assume les dépenses encourues... Un tit peu plus endetté ou un tit peu moins, qu’est-ce que ça change ???!

    Un ratio fort intéressant pourrait être, par exemple, 24 élèves/prof. J’ai déjà donné un cours de science (faible échantillonnage, j’en conviens !) à 24 élèves et j’avais (enfin !) le temps de connaître mes élèves et d’aider de façon particulière ceux qui en avaient vraiment de besoin... Une année de rêve !

    Évidemment, agir sur la seule variable "élèves par groupe" ne suffit pas. Pour preuve (sic !), pensons à ces enseignants obstinés qui répètent 42 fois la même explication jusqu’à temps que "ça rentre"... Mais bon... en offrant un contexte favorable, il devient alors plus faicle de mettre de la pression sur les enseignants récalcitrants...

    5 juin 2007 | répondre | permalien
    • Philippe Savard

    • site

    Un modèle différent qui propose de prioriser le développement de la relation éducative existe au Québec. Ce modèle, dont l’école secondaire alternative Le Vitrail à Montréal est un exemple, a des fondements humanistes, constructivistes et socio-constructivistes. Elle existait avant la réforme et lui survivra sans doute. Au Vitrail, où j’ai le plaisir d’enseigner les sciences à 150 élèves de la 1re à la 5e secondaire, la notion de nombre d’élèves par classe perd un peu son sens puisque les élèves sont, au sens propre, responsables de leurs apprentissages et des moyens qu’ils mettent en place pour les réaliser. Le travail des enseignants est donc véritablement de les assister dans leur tâche. Ce modèle, c’est le modèle de l’autoformation assistée.

    Tout en respectant les conventions collectives et la LIP sous sa forme actuelle, il est possible de se doter d’une organisation scolaire différente qui permet d’humaniser les rapports entre les intervenants et les élèves d’une école, favorisant ainsi la réussite éducative, la persévérance aux études, la motivation intrisèque et un climat de travail beaucoup plus satisfaisant. Il faut simplement voir au-delà des quatre murs de la classe... Patrice (et les autres lecteurs), la porte du Vitrail t’est ouverte !

    6 juin 2007 | répondre | permalien
    • Fikry Rizk

    M. Potvin, cette analyse est toute à votre honneur ! J’enseigne au secondaire et le nombre d’élèves par classe fait LA DIFFÉRENCE. Chaque fois que j’ai un groupe de 26-27 élèves, pour une même matière, les résultats sont meilleurs et chaque élève reçoit mon attention. Réduire le nombre d’élèves par classe ferait économiser de l’argent en éducation. Les mesures d’appui et le redoublement coûtent chers et arrivent souvent trop tard. Les élèves qu’on veut sauver sont trop démotivés par leurs échecs et déçus du système. Lorsqu’un élève est perdu dans une grande classe (30-35 élèves) et qu’il n’arrive pas à avoir l’attention de son enseignant, il y a de fortes chances qu’il se démotive et qu’il soit en risque d’échec élevé. Pourquoi ne pas prévenir au lieu de saupoudrer des solutions après que les problèmes émergent. On semblait avoir compris au ministère. Après "Un Québec fou de ses enfants", on a réduit le nombre d’élèves par classe au primaire. Et le jeune ado du secondaire ? J’ai très hâte pour les jeunes du Québec, que l’on réduise le nombre d’élèves par classe afin que leurs enseignants puissent leur accorder l’attention qu’ils méritent. Plus que jamais, nos jeunes ont besoin d’un milieu à taille plus humaine.

    10 juin 2007 | répondre | permalien

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