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    Le Journaliste, l’Étranger et les Musulmans

    le 28 août 2007 | 283 visites | 3.20 / 5 | 2 commentaire(s)

    La version originale de cet article a été publiée à cet endroit.

    Le Journaliste, l'Étranger et les Musulmans
    photos : Xavier-Antoine Lalande

    À 40 ans, il fait son deuil et cherche à fuir une famille qui le regarde de haut et une société qui n’apprécie pas ses décisions personnelles. Piteusement, il m’avoue penser mourir puceau, résigne à ne jamais pouvoir partager le bonheur sexuel.

    La Terre de Gandhi est supposément la plus grande démocratie au monde. Cette opinion, elle est diffusée partout. Une idée, franchement, qui vient probablement de gens qui n’y ont jamais vraiment mis les pieds ou bien du pays lui-même qui s’amuse à s’ignorer et vendre une fausse image.

    Oui, le pays respecte bel et bien les grands principes démocratiques. Les élections sont régulières, le Parlement est représenté par plusieurs partis politiques qui peuvent tous aspirer au pouvoir, il existe une Cour Suprême responsable de gérer les nuances de la Constitution et il existe plus de médias que nulle part ailleurs pour rapporter l’information. Comme dans toute bonne Constitution issue d’une ancienne occupation anglaise, les libertés fondamentales telles le droit d’expression, le droit d’association et surtout le droit de pratique religieuse y sont incluses. Ces droits, qui agissent en terme de lois, existent pour assurer la survie de tous les types de minorités. Politiquement, seulement le fait de supprimer ces libertés peut transformer une démocratie en une tyrannie fasciste.

    Qu’arrive-t-il lorsque le social prend le dessus sur la politique ? Qu’arrive-t-il lorsque la population décide majoritairement d’oublier de prôner les valeurs du texte qui qualifie leur patrie ? Qu’arrive-t-il lorsque la tolérance et le respect de la différence se soumettent devant un puissant nationalisme et ses valeurs unitaires ? Il arrive l’Inde, enfin l’Inde sous la religion hindoue, l’Inde imaginée par le parti d’extrême droite BGP.

    Ici, l’hindouisme n’est plus une religion, il est dorénavant un style de vie. L’hindouisme ne se pratique pas, il s’applique. Par la lecture de ses Brahms sacrés, il s’avère possible d’adopter l’attitude parfaite qui mène lentement mais sûrement à la divination. Ceci implique la diffusion de valeurs communes et englobantes qui se répercutent assez bizarrement dans des activités banales et quotidiennes.

    La magie de l’hindouisme " style de vie" permet de fournir qu’une seule vision de la vie, la vision demos, la vision de la majorité. Voici trois cas indépendants qui illustrent cette montée du nationalisme hindou.

    Le journaliste

    Le journaliste, c’est Santosh Patidar. Depuis 1 an, il bosse pour le quotidien Madyah Pradesh Chronicle. Il peut enfin jouir d’un salaire convenable, 15000 rupees par mois (395$/mois). Chaque jour, il sillonne la ville d’Indore à la recherche d’histoires à écrire. L’homme s’intéresse aux problèmes sociaux. Il veut promouvoir des causes et non des faits divers, mais les règles du marché de la presse dicte la démarche à suivre. Il doit survivre, il a besoin d’un salaire, il doit plier.

    Santosh veut aider, peu importe la manière, mais rien ni personne ne lui fait signe. Il se sent seul et condamné, le personnage désespère. Il désespère d’autant plus parce que son métier, il l’a choisi au détriment de l’avis de ses parents. En rejetant la destinée parentale, il disait adieu à toute forme d’aide fournie par ses géniteurs. Son geste rebelle lui a coûté un mariage puisque ses parents n’ont pas daigné lui trouver de femme. De plus, parce que s’opposer à ses parents est pratiquement impensable dans la société hindi, l’image dégagée nuit et influence la décision des parents des femmes disponibles. Face à un futur gendre apparemment irrespectueux, personne n’ose présenter de candidate.

    À 40 ans, il fait son deuil et cherche à fuir une famille qui le regarde de haut et une société qui n’apprécie pas ses décisions personnelles. Piteusement, il m’avoue penser mourir puceau, résigne à ne jamais pouvoir partager le bonheur sexuel. Au cours de cette poignante conversation, il s’informe au sujet du Canada : les conditions de la presse, la liberté féminine, la société, le respect des différences, la tolérance et l’influence de la famille dans le déroulement de la vie personnelle. À chaque réponse donnée, je lui enfonce un pieu au coeur. Certes, je nuance chaque affirmation en disant que le Canada est loin d’être parfait dans tous les domaines. Rien à faire, je sens que je lui enfonce un poignard dans le coeur, je peux sentir son mal de vivre. Finalement, il s’avance et s’informe au sujet de la façon à laquelle il pourrait immigrer au Canada. Je déteste ce moment. Désole Santosh, le Canada est un pays privilège. Il faut payer sa liberté et son statut de citoyen. Malheureusement non plus, à ce jour, il est impossible d’être en asile social et réclamé un statut équivalent à celui de réfugié politique.

    L’étranger

    L’étranger, c’est moi. Moi est un personnage qui a toujours su apprécier jouer avec les conventions sociales et qui, sauf quand il est concerné, se fout pas mal des actions quotidiennes d’autrui. Je m’adapte très facilement à tout style de vie et essaie de tracer ma voie dans le bric-à-brac mondial. En Inde, j’ai mangé tout ce que l’on m’a servi, j’ai tenté d’apprendre trois langues, j’ai appris a jouer les tablas d’un maître à Jaipur, je me suis fait des amis dans 5 provinces, je n’ai visité que quelques endroits touristiques, j’ai travaillé, j’ai ri, j’ai parlé politique et société avec des Indiens. Éternellement, un constat est revenu de chacun d’entre eux, Grâce à toutes les actions énumérées précédemment, je n’étais pas un étranger comme les autres, j’étais un étrange indien. Étrange non pas nécessairement pour étranger, étrange parce que j’ai les cheveux croches, je n’applique ni huile ni aucun produit dedans non plus, je les coupe moi-même, je porte des chemises avec des épingles, je peux vivre deux jours sans prendre un bain(enfin un bain ici consiste à s’appliquer un sceau d’eau sur la tête), je ne suis pas marié, j’ai plus de « girlfriends » que tout un quartier de gars, je déteste me coucher le soir, j’adore dormir le matin, je cuisine moi-même mes repas, j’adore enfiler une paire de « short » quand il fait 35 degrés Celsius et ce, même au travail, je fume, je mange de la viande, je bois de l’alcool et selon eux, malgré tout, je suis intelligent.

    J’avoue, j’ai retiré un certain plaisir à jouer le provocateur, je l’ai été toute ma vie. Par contre, après que la 89e personne que tu estimes te demandes encore : « No oil ? », en regardant mes cheveux d’une manière qui tend davantage vers une incompréhension quasi-méprisante que vers une simple question, l’esprit tiraille et le doute s’installe. Devrais-je me conformer et faire comme tout le monde pour avoir la paix ?

    Les musulmans

    Les musulmans, c’est la minorité pauvre. La minorité qui, regroupée dans un quartier commun, habite plus souvent qu’autrement des ghettos sales et délabrés. À l’exception du Cachemire, peu importe la ville du pays, la situation se ressemble partout. Survivant dans ce contexte de nationalisme hindou très puissant, l’entraide entre les deux groupes religieux est quasi-inexistante. La solidarité entre deux individus pratiquant chacun leur religion respective est aussi très peu fréquente.

    Les médias indiens jouent le jeu et nourrissent le clivage et la haine religieuse. Ils ne ratent jamais une occasion de rapporter un crime impliquant musulmans versus hindous. Que ce soit par le viol, le meurtre ou le vandalisme, le lien avec l’extrémisme religieux et le terrorisme se tisse rapidement au détriment des musulmans.

    Les conséquences s’avèrent désastreuses. Dans la rue, rien n’est visible ou presque puisque les communautés ne se côtoient pas. Les effets se mesurent plutôt dans les paroles de la prochaine génération, les enfants. Après tout, la vérité ne sort-elle pas de leur bouche ?

    Chuutu, 10 ans, est le fils d’une activiste que je côtoie dans le cadre du travail qui consiste, entre autres, à élever le niveau d’éducation des musulmans dans les milieux reculés de la province du Rajasthan. Ce dernier est un jeune étudiant très performant, il est premier de classe dans plusieurs matières. Parlant mieux anglais que ses parents, il est le modèle d’étudiant de cet âge sur lequel l’Inde compte miser pour assurer son avenir. Très articulé, il aime parler. Chuutu, hindou, appartient à la caste des Rajputs. Les Rajputs sont les dignes descendants de la famille royale. Cette caste jouit d’un immense respect au sein des sociétés hindoues et indiennes.

    Alors, ensemble, nous discutons de tout et de rien. À un moment de la discussion, il me raconte son quartier, ses amis, sa demeure. Je prends le soin de m’informer si des musulmans habitent le coin et s’il en compte parmi ses amis. Sa réponse me coupe le souffle :

    « Non il n’y a pas de musulmans ici et c’est bien comme ça. Les deux sociétés ne peuvent se côtoyer ni même se mélanger. De toute façon, si je vois un musulman dans la rue, je le tue. ».

    Dix ans, il blague, il ne doit pas vraiment comprendre la signification et les conséquences de ses paroles. Après avoir affiché un sourire jaune, je clarifie :

    « Tu ne veux simplement pas lui parler, c’est ça ? ».

    « Non, non je le tue avec mes mains ! », ajoute-t-il en mimant un étranglement avec ses mains.

    Même son visage ne trahît pas son intention. Que pensent ses amis ? Sa réponse est brève. Selon lui, ils n’hésiteraient pas à faire la même chose. Pourquoi ? Chuutu n’a pu répondre clairement donnant l’impression que ce comportement lui est inné depuis la naissance.

    Deux semaines passent, je rapporte l’information à sa mère dans une discussion banale, elle répond :

    « Ne t’en fais pas avec ça, il ne fait que rapporter les propos qu’il entend, surtout ceux provenant de son père. Ce ne sont pas mes valeurs et non plus celles que je veux inculquer. ».

    Êtes-vous rassurés ?

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    Mots-clés : inde , Médias et Société

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  • 2 COMMENTAIRE(S) | Répondre à cet article

    • Jacques Nadeau

    Il me semble que l’auteur oublie de mentionner que la haine du père à l’égard des musulmans transmise à et par l’enfant reflète un état d’esprit qui lie les musulmans de l’Inde à la République islamique du Pakistan, l’ennemi nucléaire.

    Les musulmans sont perçus comme une cinquième colonne par les non-musulmans indiens.

    L’on ne peut pas faire abstraction de la dimension politique régionale qui est sous le contrôle d’intérêts qui n’ont ni les religions ni le bien-être des populations à cœur.

    29 août 2007 | répondre | permalien

    M. Nadeau, je vous remercie de votre commentaire. La principale conséquence de cet état d’esprit découle de la couverture médiatique faite par les médias indiens. Bien que le pays possède plus de médias que quiconque, la couverture médiatique n’est pas tant diversifiée.

    Il y a un parallèle boiteux entre criminalité et musulman en Inde. Les gestes à caractère haineux perprétrés par des hindous ne sont pas couverts avec la même intensité que les gestes posés par des musulmans.

    Des exemples :
    - Attentats à la bombe de Mumbai 1993 seraient une réaction musulmane causée par des gestes haineux envers la communauté musulmane durant les mois précédents l’attentat. Aucun hindou n’a été accusé des meurtres durant ces événements.

    - Viols et meurtres collectifs de musulmans au Gujarat en 2004 ont causé l’explosion d’un train dans la même année où quelques dizaines d’hindous sont morts. Les indiens ont vu davantage d’images du train que du quartier musulman où des femmes, enfants ont été violés et les hommes brûlés vifs.

    - Les deux bombes qui ont explosé dernièrement au Bangalore sont survenues après que des hindous aient brûlé une mosquée à Hyderabad même. Qui a entendu parler de la mosquée ?

    - Les dernières révoltes au Cachemire sont en réaction avec la destruction par les paramilitaires d’une mosquée historique hindoue, les photos d’un photographe cachemiri rapporte l’évenement. Là-dessus, une partie de mon prochain papier y est consacré

    Ce type d’info est beaucoup plus ardu à trouver en Inde et ceux qui se nourrissent des canaux principaux ne sont pas en mesure d’analyser l’étendue du conflit et souvent trouver les causes des répliques musulmanes. Ceci cause les comportements rapportés. Mon papier ne se voulait pas une analyse du problème, je ne voulais que rapporter la violence des propos d’un bambin innocent de 10ans.

    Je suis certain que vous connaissez l’obsession indienne pour l’information, ça dépasse de loin l’obsession américaine.

    Pour avoir des amis musulmans en Inde, je peux affirmer que le Pakistan n’est pas mieux vu par ceux-ci que par les hindous et il est parfois étrange de voir que des hindous qui travaillent avec des musulmans les traitent en exception parce qu’ils les connaissent et continuent de perpétrer des préjugés racistes et simplistes.

    29 août 2007 | répondre | permalien

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