
Avec une rare unanimité, les détracteurs de Gilles Duceppe, le chef du Bloc québécois, se concertent pour remettre en question l’orientation du chef et de son parti, allant jusqu’à s’interroger sur sa pertinence à Ottawa.
Il ne semble faire aucun doute que l’issue de la prochaine élection scellera le sort des bloquistes. Les attaques viennent de tous les fronts : les anciens du collège qui s’en prennent au préfet de discipline, les conservateurs qui voudraient occuper le terrain des bloquistes au Québec (majorité oblige), la désaffection de l’électorat à l’égard de l’option souverainiste.
Stephen Harper, plus politicien que les cinq anciens du collège, lance sa tirade : « Le Bloc ne peut rien faire adopter, ne peut livrer aucun programme à personne et ne peut rien empêcher. Donc je crois que des gens commencent à se poser des questions. Nous croyons quand même que le Bloc demeurera un joueur important pour cette élection ». Jacques Brassard, avec l’aide du quotidien La Presse de Montréal, lance la première salve : « Il me semble que le Bloc est désemparé d’avoir perdu ces fringants chevaux de bataille qu’étaient le scandale des commandites et le déséquilibre fiscal. Alors, il sort de l’écurie les vieilles picouilles de gauche (Kyoto, la paix, la haine des Américains, la droite nazifiée, la diabolisation des armes à feu, l’Alberta dégueulasse, etc.). Je ne suis pas certain que ces vieux canassons vont se rendre au fil d’arrivée dans la course électorale qui commence ».
Puis Nic Leblanc et Ghislain Lebel accusent : le Bloc n’est plus que le porte-parole des centrales syndicales. Richard Belisle en rajoute : « Il y a tellement d’anciens syndicalistes de la CSN qui se sont recyclés comme militants ou députés du Bloc que je me demande parfois si le Bloc n’est pas en fait le Sénat de la CSN à Ottawa ». Selon ces derniers, les hauts dirigeants du Bloc – Gilles Duceppe, Pierre Paquette, Francine Lalonde, Claude Bachand, Yves Lessard – sont tous issus du milieu syndical.
Odina Desrochers donne dans la nuance : « Dans mon cœur, je ne suis plus du tout bloquiste. Je ne suis plus un souverainiste, mais un nationaliste ». Nationaliste, oui. Mais conservateur également, à ce qu’il semble : « Je pense que les Québécois veulent réintégrer le giron d’un parti au pouvoir à Ottawa. M. Harper répond beaucoup aux valeurs québécoises en ce qui concerne la famille. La reconnaissance de la nation québécoise rejoint beaucoup les gens. Compte tenu que le Bloc québécois et le Parti québécois ont décidé de mettre la souveraineté en veilleuse – leur raison d’être –, je ne comprends pas pourquoi le Bloc québécois continue de rester à Ottawa ».
Mécontente à l’époque de la façon dont Gilles Duceppe dirigeait le parti, Louise Thibault dénonce aujourd’hui le fait que le Bloc québécois en est rendu à demander que la reconnaissance des Québécois soit enchâssée dans la Constitution canadienne. « Je trouve cela absolument aberrant et insultant pour les citoyens québécois ». Madame Thibault complète ainsi sa pensée : « la souveraineté ce n’est pas un enjeu. Ça ne l’était pas en 2004. Ça ne l’était pas en 2006. Et ça l’est encore moins aujourd’hui ».
Il n’y a pas que les anciens du collège qui règlent leur compte avec le préfet de discipline. Dans une lettre ouverte au quotidien Le Devoir, dix anciens députés de la formation affirment au contraire lundi que « le Bloc est plus pertinent que jamais » pour s’opposer aux conservateurs au pouvoir à Ottawa. « Le Bloc est la seule formation politique québécoise à Ottawa. La seule qui ne défend que les intérêts du Québec, sans jamais devoir faire des compromissions au nom des intérêts du Canada », écrivent ces anciens députés.
Il est vrai que le discours du chef du Bloc québécois ne porte pas, pour l’essentiel, sur l’indépendance. Gilles Duceppe se présente comme le rempart incontournable pour éviter une majorité conservatrice à la Chambre des communes. « Aux Québécois tentés de voter pour le Parti libéral pour battre les conservateurs en raison de leur idéologie, pour vous, il y a une place au Bloc québécois ». Le chef bloquiste tente de se glisser entre l’impopularité chronique de Stéphane Dion et une certaine crainte, qui se glisse dans la population, de voir Stephen Harper hésiter d’un gouvernement majoritaire. Et cette appréhension se manifeste bien au-delà, selon Gilles Duceppe, des frontières du Québec : « Il y a des Canadiens qui espèrent fortement que le Bloc québécois batte les conservateurs parce qu’ils savent bien que, si on les prive d’une majorité, ça va rendre service aux Canadiens et à tout le Canada ».
Les conservateurs rappellent constamment qu’ils ont réglé le déséquilibre fiscal et reconnu que les Québécois formaient une nation. Est-ce suffisant pour éliminer de la mappe québécoise le Bloc ? Duceppe répond : « les députés conservateurs élus au Québec en 2006 ont été « incapables de défendre le Québec à Ottawa ». Ils préfèrent se mettre « à genoux » au profit des « intérêts du Canada ». Et le chef bloquiste se plaît à répéter qu’il : « vaut mieux un député debout dans l’opposition qu’un député à genoux au pouvoir ».
Comme l’indique Radio-Canada, à sa première élection, en 1993, dans la foulée de l’échec du Lac Meech, le Bloc a recueilli 49 % des votes. En 1997, deux ans après la défaite du camp du oui au référendum sur la souveraineté du Québec, le vote a chuté à 38 %. Il se maintient à ce niveau jusqu’en 2004, où le scandale des commandites lui donne un nouvel élan. Le Bloc récolte alors près de 50 % des votes. En 2006, le Bloc perd des appuis et reçoit 42 % des votes. Selon les premiers sondages effectués pour la présente campagne, le Bloc récolte environ 35 % des intentions de vote.
Selon une étude Harris-Decima, réalisée pour le compte de La Presse Canadienne et la chaîne publique CBC, les conservateurs du Premier ministre Stephen Harper occupe cette semaine 38% des intentions de vote, contre 41% vendredi dernier. Le sondage a été mené du 11 au 14 septembre auprès de plus de 1200 personnes, et la marge d’erreur est de 2,6 points de pourcentage, 19 fois sur 20. Le parti libéral est crédité de 27% des intentions de vote, devant le Nouveau parti démocratique (NPD, gauche), 16%, et le parti vert 9%. Au Québec, le Bloc québécois domine ses adversaires avec 34 pour cent des intentions de vote, devant les conservateurs, ces derniers suivant de près avec une proportion de 31 pour cent. Loin derrière, les libéraux récoltent l’appui de 18 pour cent des répondants, devançant les néo-démocrates (neuf pour cent). Les verts ferment la marche avec cinq pour cent. Pour le sondeur Bruce Anderson, ce recul montre que les Canadiens craignant la perspective d’un gouvernement conservateur majoritaire. Le seuil de la majorité à la Chambre des Communes se situe autour de 40% des suffrages.
« Chaque fois que les conservateurs commencent à se retrouver en territoire majoritaire, il semble que les électeurs fassent marche arrière et reconsidèrent leur position », estime Frank Graves, président de l’institut Ekos. Un sondage d’Ekos montrait vendredi que les conservateurs avaient perdu du terrain et n’étaient plus à portée de la majorité, tout en conservant une bonne avance sur leurs adversaires libéraux.
Selon un autre sondage, celui-là de Nanos Research mené pour le compte de Sun Media et publié par Canoë, près de la moitié des Canadiens estiment que leur situation financière ne changera guère, peu importe lequel des partis politiques remportera les élections du 14 octobre. Les électeurs québécois fondent ainsi peu d’espoir sur un parti politique en particulier pour améliorer leur situation financière. « C’est probablement ce qui explique pourquoi de nombreux électeurs votent en faveur du Bloc québécois », croit le sondeur Nick Nanos. « Si la couleur du gouvernement ne change pas grand-chose, alors aussi bien voter pour le parti qui saura mieux défendre ses prises de position ».
Sources : Canoë, Cyberpresse, Le Devoir, Presse canadienne)
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