
La grandeur de l’homme se mesure à ses actions
Né à Montréal le 11 avril 1925, Pierre Péladeau a été président-fondateur et chef de la direction de Quebecor inc. jusqu’à son décès, le 24 décembre 1997. Il y a, tout juste, dix ans. En 1965, il fonde Quebecor inc., une entreprise de communication qui s’étendra dans l’édition de journaux (Le Journal de Montréal, 1964 ; Le Journal de Québec, 1967), d’hebdomadaires, de magazines et de livres, en même temps que ses ramifications atteignent le secteur de l’imprimerie.
Et ce dixième anniversaire est célébré de bien triste façon. Une branche de l’empire s’effondre. Quebecor World a obtenu la protection de la cour au Canada et aux États-Unis. Quebecor World n’a eu d’autre choix que de se mettre à l’abri de ses créanciers, en vertu de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies. Cette branche de l’empire est en faillite. Elle compte environ 28 000 employés, à l’œuvre dans plus de 115 imprimeries et ateliers de services connexes aux États-Unis, au Canada, en Argentine, en Autriche, en Belgique, au Brésil, au Chili, en Colombie, en Espagne, en Finlande, en France, en Inde, au Mexique, au Pérou, au Royaume-Uni, en Suède et en Suisse. Pour son président, Jacques Mallette : « Les mesures que nous prenons permettront à la société de faire les changements nécessaires pour assurer la viabilité à long terme de la société dans le cadre d’un processus qui garantit un traitement honnête et équitable de toutes les parties prenantes ».
Au cœur de ce tumulte, vient de paraître chez Québec Amérique une biographie non autorisée de celui qu’on appelait le Baron de la presse et de son empire, Pierre Péladeau. Dans son communiqué de presse, Québec Amérique tisse à grands traits le caractère du fondateur : « Séparatiste, maniaco-dépressif, ex-alcoolique et antisémite, voilà comment Pierre Péladeau fut introduit par certains journalistes de la presse anglophone. Au Québec, ses nombreuses conquêtes amoureuses et les journaux à potins qu’il publiait retenaient davantage l’attention ».
« Péladeau, une histoire de vengeance, d’argent et de journaux » est signé Julien Brault, également rédacteur à Centpapiers. Collaborateur au magazine Commerce, il occupe le poste de rédacteur en chef du magazine Livre d’ici et tient une chronique mensuelle dans l’hebdomadaire Ici Montréal. L’auteur s’est intéressé à la vie et à l’œuvre de Pierre Péladeau, bâtisseur hors du commun : « Contrairement aux conglomérats médiatiques gonflés par acquisition, l’empire Péladeau doit son envergure à la volonté et à la vision de son créateur. Selon l’homme d’affaires, seuls les tabloïds avaient de l’avenir ; le temps lui donne chaque jour un peu plus raison », écrit Julien Brault.
Fait intéressant à noter, comme l’indique l’auteur, le père de Pierre Péladeau, Henri, avait réussi à mettre sur pied une usine à bois franc qui s’avéra plus coûteuse que prévue. Une fois les travaux terminés, il ne restait à Henri Péladeau que sa maison familiale, des dettes et une usine prête à recevoir d’énormes quantités de bois. Mais voilà. Les fournisseurs ont lâché en cours de route Henri Péladeau qui ne put ni exploiter son usine ni faire ses paiements. Le 11 janvier 1924, Henri Péladeau s’est placé sous la protection de la Loi sur les faillites.
Et c’est un 21 janvier 2008, 84 ans plus tard, que la société Quebecor World Inc. annonce qu’elle demande la protection contre les créanciers en vertu de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC) au Canada.
Au plan familial, la naissance de Pierre Péladeau, nous apprend Julien Brault, aurait coïncidé avec l’effondrement de la fortune paternelle. Pierre Péladeau n’avait que dix ans lorsqu’il perdit son père. Plus tard, beaucoup plus tard, le fils, Pierre Péladeau, aurait conditionné sa réussite à la seule idée de « venger son père », victime de deux coquins qui n’ont point tenu leurs promesses. Au gré des ans, Pierre Péladeau affine son caractère. Il disait que s’il ne s’était pas lancé en affaires, il serait devenu un repris de justice. Et l’auteur écrit, à juste titre : « Même s’il l’avait voulu, Pierre Péladeau n’aurait pas pu se fondre dans le moule de la société. […] Jamais il ne fut perçu comme un homme ordinaire ».
Durant ses études à Brébeuf, le jeune Péladeau épouse la cause nationaliste dans laquelle, écrit Julien Brault, il retrouvait en quelque sorte sa lutte contre l’humiliation. D’autant plus, semble-t-il, que les hommes d’affaires peu scrupuleux qui ont causé la chute et le déshonneur de sa famille étaient … de langue anglaise. Le nationalisme économique a très tôt habité le jeune Pierre Péladeau. Bien qu’inévitable, à ses yeux, la souveraineté était pour Pierre Péladeau moins pressante que le développement de l’économie québécoise. Il croyait fermement que les Québécois devaient en premier lieu contrôler les commerces de détail.
C’est en 1950, alors âgé de 24 ans et vivant toujours chez sa mère, que Pierre Péladeau, apprend d’une amie, qu’un propriétaire désire se départir de son journal de quartier, Le Journal de Rosemont. Sans intérêt particulier pour ce milieu, Pierre Péladeau savait qu’il avait trouvé son « affaire ». Ayant frayé auparavant dans le domaine du spectacle en produisant des conférences humoristiques, Pierre Péladeau oriente sa carrière vers la gestion du Journal de Rosemont, qu’il paya 1 500 $ (le propriétaire en exigeait 5 000$). Pierre Péladeau sut en faire un hebdomadaire de quartier riche en contenu. De feuille de chou exsangue, le Journal de Rosemont devint un tabloïd de 16 pages qui traitait de la vie des gens du quartier. Et c’est ce même journal qui, sous l’impulsion de son nouveau propriétaire, lança le concours Miss Rosemont !
Pour les plus vieux qui liront cette biographie, l’auteur, Julien Brault, revient sur un épisode de la vie Pierre Péladeau qui a marqué les esprits. Les Journaux jaunes, publications qui, aux yeux du clergé, remettaient en question l’ordre établi dans un style populiste. Durant la période qui s’étendit entre 1954 et 1957, rien n’était moins sûr, écrit l’auteur, que la fortune de Pierre Péladeau. En même temps, les Ligues du Sacré-Cœur faisaient campagne contre les journaux jaunes, qu’elles jugeaient contraires à la morale chrétienne. Pierre Péladeau, avec sa publication Nouvelles et Potins, incarnait une figure à abattre. Et cette campagne était appuyée par le maire de Montréal, Jean Drapeau. Retour du bâton : Pierre Péladeau et son équipe de rédacteurs narguaient ce jeune maire prétentieux ainsi que son chef de l’escouade de la moralité, Armand Courval.
C’est au courant de l’année 1959, au jeune âge de 34 ans, que Pierre Péladeau franchit le cap du million de dollars. En 1964, le jeune éditeur lance Le Journal de Montréal. Grâce à des profits considérables de ses autres publications, Pierre Péladeau réussit à maintenir à flot le quotidien de Montréal. Et pour venir en aide à ce dernier rejeton, Pierre Péladeau crée en 1965 Quebecor qui entre en Bourse en 1972.
Au plan personnel, Pierre Péladeau connut des problèmes d’alcool dès le collège classique. Le 11 avril 1974, il perdit le contrôle de la voiture qu’il conduisait, en état d’ébriété, et qui appartenait au juge Jean-Paul Saint-Louis. Les passagers s’en sortirent indemnes mais Pierre Péladeau eut quatre côtes cassées. Après cet accident, il devint membre des Alcooliques Anonymes. Le 20 mai 1974, Pierre Péladeau prit la résolution de ne plus boire une goutte d’alcool. Sa décision était tranchée.
La fin des années 1980 et le début des années 1990 ne furent pas de bonnes années pour Québécor. Malgré le rythme des acquisitions, l’entreprise n’innovait plus. Les cadres se bousculaient à la porte des congédiements. Le numéro deux de l’entreprise, André Gourd, bras depuis plus d’une décennie de Pierre Péladeau, reçut une note en 1991 lui signifiant son congé : « Mettez tous vos dossiers à la disposition de Pierre-Karl Péladeau et ne dites pas un mot de la stratégie de l’entreprise ».
Autant la presse spécialisée de Pierre Péladeau égratignait, au passage, des artistes et des personnalités du Québec, autant le président de Québécor subit les mêmes outrages de la part de la revue L’Actualité. Jean Blouin, un journaliste mandaté par son rédacteur en chef pour dresser un portrait de Pierre Péladeau, écrivit en toutes lettres : « Il admire chez Hitler la volonté de fer et la discipline ». Le Congrès juif canadien, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et la Ligue des droits et libertés du Québec ont condamné ces propos. L’Actualité, une semaine plus tard, se rétractait. Trop tard. Les contrecoups financiers ont été terribles puisque l’entreprise subit le boycott de la part de sociétés contrôlées par des juifs, que ce soit à Montréal ou à Toronto, et même à New York.
Le 24 décembre 1997, Pierre Péladeau s’est éteint à 21 h 45 d’une insuffisance cardio-respiratoire. À partir de ce moment, commencent la saga testamentaire du fondateur de Québécor et la succession à la tête de l’empire que documente, avec détails, l’auteur, Julien Brault. Une biographie intéressante, documentée, bien structurée.
Péladeau - Une histoire de vengeance, d’argent et de journaux
Julien Brault, Éditions Québec Amérique
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