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    L’oubli : entre mémoire et histoire

    le 24 novembre 2007 | 499 visites | 4.86 / 5 | 0 commentaire(s)
    L'oubli : entre mémoire et histoire
    photo : ihsan* (Flickr)

    Histoire et Mémoire. D’une proximité certaine, ces termes semblent voués à vivre une relation éternellement chimérique. L’antagonisme de ceux-ci est toutefois récent dans la conscience humaine. Notamment en France, où coexistent une grande vénération pour la commémoration et aussi une certaine tendance visant la remise en question des dogmes fondateurs de la société française. Ces mots sont aussi source de débats. Se pencher sur leur définition permet d’éclaircir le sens de chacun.

    Il est nécessaire de les définir pour mieux apprécier leur différence et l’objectif que chacun recherche. La mémoire est l’action de se rappeler, tandis que l’histoire est la recherche du passé. L’oubli est la frontière commune que partage ces deux expressions. En effet, si l’une tente d’effacer des éléments pour faire la promotion de ce qu’elle souhaite garder, l’autre semble déterminée à déterrer un ensemble de faits pour contredire ce qui semble établit.

    Plusieurs définitions peuvent expliquer les concepts de mémoire et d’histoire. Voltaire exprime bien le phénomène de la mémoire par tout ce qui touche le cœur et se grave dans l’individu . Il s’agit aussi des fonctions internes à celui-ci permettant d’effectuer une représentation du passé. Tandis que l’histoire est un ensemble de connaissance et surtout une méthode de recherche. Une telle comparaison permet de faire ressortir la différence majeure entre ces deux entités. La mémoire fait appel à la subjectivité et à l’émotion, elle est dépendante de la réalité du moment. La recherche historique se veut objective et bien déterminée à trouver la réalité qui a existé.

    Subjective, sélective, photographique et s’intéressant à fixer un lieu à une époque , la mémoire se construit de manière irrationnelle. Elle n’est pas le fruit d’une réflexion mais bien une émotion fixée dans l’esprit. Elle est un enchaînement de faits ayant impressionné les individus. La commémoration est la prolongation physique, mentale et spirituelle de la mémoire. En opposition, l’histoire se veut objective, impartiale, représentative et cherche dans les causes l’origine des phénomènes. Si la mémoire est un mécanisme organique, l’histoire serait plutôt une démarche rationnelle visant la production et la diffusion d’une connaissance retrouvée.

    La mémoire et l’histoire sont interdépendantes et étrangères l’une à l’autre. Cette liaison est source de friction. Elle peut être confuse, synonyme de malaise et conflictuelle. Comme l’explique Pierre Nora « la mémoire s’accroche à des lieux comme l’histoire aux événements » . L’espace qu’un corps occupe n’explique en rien une date, une phase ou un épisode, il s’agit d’une exposition superficielle qui ne laisse pas apparaître ses racines. De plus, le lien mémoire-position géographique est spontané. Il peut apparaître subitement et disparaître de la même manière.

    Ensuite, un autre élément de cette discorde est cette tendance de la mémoire à rendre immuable les événements qu’elle choisit. Cet absolu est vivement combattu par la relativité historique. Il s’agit d’une confrontation du doute envers l’image sacralisée. Souvent, ces dogmes sont répétés inlassablement. Ils biaisent l’opinion. Ils sont sources d’une interprétation préétablie où la critique n’a plus sa place. Cette imposition de valeurs fondamentales pèse lourd sur le jugement des individus, en particulier sur ceux voués à retrouver les traces du passé. Finalement, s’il y a conflit, c’est essentiellement parce que l’histoire suspecte maintenant la mémoire d’édifier une construction sociale influencée par l’imagination et la propagande politique.

    Cette vigilance qui semble animer les historiens contemporains rappelle le but premier de l’opération historique : passer outre les valeurs et les perceptions pour rendre vivace ce qui n’est plus. Ce désir de démasquer les intrusions de l’émotion dans la rationalité apparaît dans le processus d’historicisation de l’histoire. L’imagination laisse ainsi place à la méthodologie. La causalité est alors mise à l’avant plan de l’histoire, on passe de l’histoire-récit à l’élaboration d’une histoire-problème. Ce « progrès » n’est pas un gage en soi, un retour en arrière est toujours possible, une union trop intime entre la mémoire et l’histoire peut toujours remettre en cause cette impartialité historique.

    À la lumière des éléments exposés, il apparaît que ces deux phénomènes partagent des racines communes. Malgré des caractéristiques différentes et une union parfois tortueuse, l’histoire a une obligation envers la mémoire. Cette reconnaissance ce traduit dans l’utilisation des témoignages. L’exemple de la Grande Guerre fait foi du recours à la mémoire des combattants. L’historiographie de ce conflit est une preuve démontrant que l’interprétation des témoignages sera l’objet d’une critique de plus en plus sophistiquée. Les théories de « brutalisation des sociétés » et de « culture de guerre » ont été rendues possibles grâce à une remise en question de cette mémoire qui semblait pourtant absolue et touchant les tabous des individus. À un autre niveau, nous devons rester vigilants sur la « révision » d’événement. Les holocaustes sont souvent matière à controverse malgré des tonnes de témoignages suffisants et crédibles. L’histoire a un devoir de ne pas pervertir la mémoire ou encore de nier une réalité. Ce débat singulier entre histoire et mémoire est possible dans notre société. Il est un privilège de pouvoir réfléchir sur cette question car elle remet en doute les fondements et les certitudes. Toujours faut-il être suffisamment éclairé pour décoder les témoignages et sources écrites du passé fortement empreintes de notre propre falsification de la réalité. L’essence de ce débat démontre combien nous sommes libres de penser et aussi prisonniers de nos jugements de valeurs

    POST-SCRIPTUM :

    Bibliographie

    COLIN, Denis. Histoire ou mémoire ? [En ligne]. Evreux, 2005. Adresse : http://perso.orange.fr/denis.colin/histoire.htm. Consulté le 15 novembre 2007.

    De CERTEAU, Michel. Écriture de l’histoire, Éditions Gallimard, Paris, 1975, 527 pages.

    NORA, Pierre. Les lieux de la mémoire. Éditions Gallimard, Paris, 1984.

    NOIRIEL, Gérard. Sur la « crise de l’histoire », Éditions Belin, Paris, 1996, 343 pages.

    MÜLLER, Bertrand, dir. L’histoire entre mémoire et épistémologie, autour de Paul Ricoeur. Genève, Éditions Payot Lausanne, 2005, 220 pages.

    VERLHAC, Martine, dir. Histoire et mémoire. Grenoble, Centre régional de documentation pédagogique de l’académie de Grenoble, 1998, 99 pages.

    Mots-clés : international , europe et Société

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