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L’école aujourd’hui est-elle malade ? L’espace éducatif est-il désormais en retrait de son ambition première, celle d’uniformiser chez les élèves un savoir moderne, diversifié et sophistiqué ?
L’école aujourd’hui est-elle malade ? L’espace éducatif est-il désormais en retrait de son ambition première, celle d’uniformiser chez les élèves un savoir moderne, diversifié et sophistiqué ? À vrai dire, on constate à l’interne des murs de l’école que ce ne sont plus les élèves qui importent, mais l’élève seul, saisi comme le sujet ultime de son potentiel de savoir. L’étudiant n’écoute plus, mais se fait écouter, il ne consomme plus la connaissance qui s’offre, mais expose son savoir. L’impact de cette rénovation de l’enseignement propose-t-il un recul de la culture prise dans son sens large ? Autrement dit, y’a-t-il aujourd’hui déculturation dans les écoles ? Penser l’école aujourd’hui est-il réfléchir sur l’individu au lieu de penser le savoir essentiel ?
Une pédagogie du recul ?
L’essentiel à l’école n’est plus appris. Mis de côté, il laisse place à un savoir qui, suspendu dans l’air, doit en quelque sorte être rattrapé par l’écolier. Depuis l’émergence de la nouvelle pédagogie éducative dans années quatre-vingt-dix, l’élève s’est vu devenir un sujet puissant, le centre même de l’attention pédagogique. Nu de connaissance, mais seigneur des lieux, l’élève y est maître et il y restera. C’est ce qu’entend la Réforme dans l’éducation, qu’elle soit en France ou ici. À l’école, c’est l’élève qui mène et c’est exactement ce à quoi les ajustements de la réforme scolaire ont contribué à créer en prenant la porte de la nouvelle doctrine pédagogique constructiviste de l’individu-élève, qui comprend l’étudiant isolément, séparé du groupe et qui reconstruit différemment une nouvelle matière éducative.
On donne d’une certaine manière les outils à l’enfant, on exemplifie leurs utilisations, et on lui demande par la suite de construire (déjà) son monde. Comment peut-on contribuer à cultiver un esprit sans lui permettre de se confronter à la difficulté de l’exigence, de la rigueur et d’une méthodologie ?
L’affinement de l’apprentissage initié à l’intérieur même de la conversion théorique du renouveau pédagogique devait permettre humblement d’accompagner l’élève dans la construction de ses connaissances et dans l’acquisition de son savoir, alors que malencontreusement, c’est l’effet contraire qui est survenu. L’élève, pris comme autre chose qu’un élève, est soumis à l’examen de sa propre démarche, c’est-à-dire qu’il doit s’évaluer constamment, et à son propre rythme. Cette multiplicité de cas où l’absorption du savoir est expérimenté différemment chez chaque étudiant vient dénier l’objectif fondamental de l’école et désaccorde la cadence de cette dernière. L’école est plus maniable, plus large, plus permissive. En fait, ce constat montre l’évolution du milieu scolaire qui autrefois circonscrivait clairement l’apprentissage, voire l’imposait même violemment. Maintenant, on permet plus et ce, jusqu’à laisser l’élève construire l’école, jusqu’à le laisser produire lui-même le format scolaire. Ce pivotement des responsabilités ne met-elle pas en danger la mission absolue de l’établissement éducatif, à savoir diffuser la connaissance sans contrainte, sans filtre, sans rejet ? Alors que le rigorisme scolaire impérieux d’il y’a longtemps a fait peur et s’est par la suite progressivement doté d’une flexibilité contrariante laissant luire une abondance des possibilités pédagogiques, n’avons-nous pas étouffé la notion d’encadrement efficace ? Ainsi, le rapport entre l’enseignant et l’élève se distancie non seulement en individualisant l’apprenti lui-même, mais en extirpant de chez lui le peu qu’il connaît pour façonner son savoir. Si cette vision de l’éducation prévaut ainsi, il y aura échec. Nous le voyons ainsi par divers témoignage : « si les modèles constructivistes et consorts donnent de moins bons résultats […] c’est qu’ils s’intéressent davantage à la manière dont les élèves apprennent – au processus d’apprentissage autrement dit – qu’à l’enseignement systématique et à l’évaluation rigoureuse de leurs apprentissages [1]
En effet, se pose cette question de l’encadrement dans la mesure où l’on constate que les frontières de l’apprentissage de la vieille école, rigides par ses méthodes et par son anti-pédagogie, se sont élargies et perméabilisée donnant lieu à une incontrôlable diversité dans le rythme de l’absorption des acquis. Là n’est pas la question du surdoué ou du mauvais élève. Deux choses l’une. Premièrement, il y a toujours eu des retardataires scolaires, certes, mais le problème s’impose dès que l’on constate qu’il y a de plus en plus de désintérêt face au savoir, de plus en plus de retard dans l’acquis de l’essentiel et un rejet de la culture générale au profit de sa propre culture, ses propres intérêts. Paradoxalement, cette situation se retrouve alimentée par l’école elle-même. Secundo, l’urgence n’est pas dans l’enseignement proprement parlé, c’est-à-dire la compétence des professeurs directement, mais dans l’inversion du lien d’apprentissage entre le maître et l’élève et surtout dans le choix de la culture qui articule l’espace éducationnel.
La constitution de cette nouvelle pédagogie occidentale de la fin du XXe siècle a insisté sur l’écoute de l’initiative de l’enfant. Lui, comme le propre constructeur de son savoir -comme s’il était déjà acquis- et capable d’intégrer la vie qui l’entoure. L’élève est donc perçu comme un sujet possible et sensible au changement de son environnement. Ainsi, « nous n’apprenons plus, nous faisons, découvrir » expliquait Alain Finkielkraut. Ainsi, on fait fi des notions au profit des observations : on n’apprend plus la grammaire, on l’observe. Ces reconfigurations du cadre scolaire permettant une liberté inégalée à l’enfant anticipent l’élaboration de sa propre démarche, celle de s’emparer lui-même de la culture. Or, ce n’est pas le cas puisque les chiffres signalent une baisse du savoir.
L’école par essence doit restreindre une certaine liberté dans l’espace qu’elle offre et dans son activité pour permettre de concerter l’étude et la réflexion, c’est-à-dire la réunion dans un lieu commun où chaque étudiant se reconnaissant et se confirmant comme étudiant prêt à s’instruire, et où s’affrontent la curiosité de ces derniers et le respect à l’égard du professeur.
À ne pas confondre avec le désir d’un retour à un conservatisme strict de l’enseignement et de l’ancien système qui prédispose une méritocratie en fonction de la sélection et de la disposition sociale familiale, les plus riches vont dans les bonnes écoles, et vice versa. En revanche, la crainte d’une renaissance d’un enseignement soutenu, ne supportant pas les différences sociales en les séparant de plus en plus par une accessibilité aux services contingente n’est pas une solution. Le hic est de se gargariser l’idée d’une possible émancipation du sujet-élève dans la structure scolaire que lui seul désormais construit.
Déculturation ?
L’école dans cette nouvelle ère de l’enseignement vise les intérêts des enfants au lieu d’en créer chez eux. Ce leurre articule donc une démission du scolaire et un début du rejet des fondamentaux de la culture.
Par ailleurs, cette nouvelle notion de « transversalité » issue de la réforme scolaire depuis 2000 entend la découverte des compétences expérimentées pour pallier les exigences de notre siècle en développant des savoirs fonctionnels et technologiques qui laissent croire à une séparation de la technique et de la culture. La pratique et l’agir prévaut sur l’assainissement de la connaissance globale, du général dans la culture. On concentre l’école vers la mobilité et non vers l’inculcation. Vulgairement, on demande de construire un projet quelconque en utilisant une panoplie d’instruments et de méthodes –Internet en est un exemple probant- qui permettrait d’augmenter le potentiel du savoir par l’acquisition autonome des connaissances en omettant de les diffuser par l’enseignant. L’enseignant ne donne plus le goût du beau, de l’esthétisme, de la curiosité. Internet sans charge. Le rapport légitime professeur-élève cède donc l’urgence à un rapport étudiant-Internet, élève-technologie, etc. en coupant le lien dévoué entre l’enseignant et l’enseigné.
Un décalage se fait ainsi nettement sentir depuis quelques années. Parce que depuis l’avènement de la réforme, la réussite des étudiants en français a drastiquement chuté, notamment ceux de la 6e année du primaire. Pour redresser la réforme des « pistes de réflexion » ont été élaborées pour repenser la réforme dans la réforme, et ce, sans la changer, sans proposer de solution. Un article du Devoir souligne bien « l’importance pour l’enseignant de choisir la pédagogie qui lui convient, le défi que représente l’évaluation des compétences disciplinaires et transversales, les efforts particuliers à consentir auprès des élèves en difficulté, le caractère prioritaire de la formation des enseignants […] [2] ». On tend ainsi à modifier la méthode d’enseignement, la réflexion de la réforme de l’intérieur, sans pour autant la réfléchir de l’extérieur. On ne veut rien y changer et l’insistante face à « l’attente des résultats » produit un retard considérable. Il y’a donc en quelque sorte le prolongement d’un écart entre la sphère de la culture et celle de l’éducation, une asymétrie des priorités.
Puisque le redoublement des classes n’est plus possible, il y’a là une tentative d’égaliser le niveau des élèves ou plutôt de leur permettre d’évoluer à leur propre vitesse. Alors qu’on tentait une harmonie dans la diffusion du savoir, on a créé un démantèlement complet de l’efficacité du modèle d’apprentissage. Cette désorganisation n’est pas sans inquiéter les protagonistes ce souciant de l’impact d’une nouvelle refonte scolaire, c’est-à-dire les parents directement. Cette crainte ne met-elle pas en veilleuse la pertinence de l’école publique pour repenser la possibilité de placer l’élève dans l’espace privé moins troublé par le régime pédagogique ? Cette angoisse n’est-elle pas l’alerte d’une prochaine défaite de l’espace public au profit du privé ?
Pour la culture
La refonte du système scolaire est primordiale et nécessaire dans nos sociétés. Par ailleurs, n’est-il pas noble de penser l’école comme un corps se rénovant et grandissant au cœur de l’histoire en permettant l’existence et la pérennité de la culture et de la connaissance. Or, le piège est dans le « comment » doit se penser l’établissement scolaire ; l’idéal versus le possible. Si l’école n’est plus lieu d’exigence, il est probable que l’échec qui vient ce soit celui de l’éducation avant d’être celui des étudiants.
/BOUCLE_video>[1] M’hammed Mellouki, Clermont Gauthier, « Sauver la réforme scolaire : contre le décalquage pédagogique des constructivistes », Le Devoir, 12 mai 2005. »
[2] Marie-Andrée Chouinard, « Réforme scolaire : résultats décevants », Le Devoir, 20 juin 2006
Plusieurs arguments de votre texte me semblent fondés sur des prémisses plus que douteuses...
1- « ... la nouvelle pédagogie éducative dans [sic] années quatre-vingt-dix » ; Piaget, Freinet et les constructivistes dans leur ensemble ne sont pas nés dernièrement. De plus, si la réforme actuelle au Québec et celle tentée en France accordent une grande place à ce courant de pensée, les changements que nous vivons donnent encore une très grande place aux connaissances dans un programme d’État, prescriptif pour tous les étudiants. L’approche actuelle souhaite des élèves compétents, donc savants...
2- Différencier les itinéraires pour arriver à une destination commune, c’est respecter davantage les étudiants ; ça ne veut pas dire « qu’à l’école, c’est l’élève qui mène » comme votre propos le laisse entendre. C’est le modèle d’avant qui a créé le décrochage (et l’appauvrissement culturel), celui de l’itinéraire unique en dehors duquel il n’y a que bien peu de salut.
3- « Par ailleurs, cette nouvelle notion de « transversalité » issue de la réforme scolaire depuis 2000 entend la découverte des compétences expérimentées » ; personne ne parle de « découvrir » des compétences. On devient compétent par l’effort, l’acquisition de savoirs, l’expérience pratique et la rigueur du temps requis pour apprendre de ses erreurs. La notion de « transversalité » n’est pas nouvelle... On parlait avant de « formation fondamentale ». Le programme d’éducation internationale valorisait ce type de formation et les médias (combiné à l’incapacité du MEQ de bien communiquer) ont réussi à « brûler » le concept qui fait l’unanimité quand on le présente sous la forme « d’apprendre à apprendre ».
4- « L’école dans cette nouvelle ère de l’enseignement vise les intérêts des enfants au lieu d’en créer chez eux » ; d’où sortez-vous cette idée que l’école d’aujourd’hui ne voudrait que s’abaisser à ce que veulent les élèves ? Tenir compte de leurs motivations ne veut pas dire d’oublier que les éducateurs savent généralement mieux que les enfants ce qui est bon pour eux.
5- « Si l’école n’est plus lieu d’exigence, il est probable que l’échec qui vient ce soit celui de l’éducation avant d’être celui des étudiants » ; les échecs des systèmes d’éducation viennent de la pensée unique qui dicte trop souvent que ce qui est bon pour les uns est aussi ce qui est le meilleur pour tous. Personne dans l’école d’aujourd’hui ne croit que rénover, c’est « ne plus exiger »... Le croire, c’est se conter des peurs !
Vous me semblez faire partie de ces nostalgiques qui voudraient qu’à l’école d’aujourd’hui, tous apprennent les mêmes choses en même temps, à la même vitesse, à la queue leu leu.
Que c’était le bon temps celui où la parole du maître faisait le bonheur de tous et produisait richesse et épanouissement de chacun...
Si l’école est malade (et elle l’est), il nous faudra regarder vers cette tendance à éloigner le pouvoir du vrai lieu où l’action se trouve : la classe et l’école !
Rectifions donc cet article si douteux...
À vouloir tout commenté, je m’attarderai sur les points plus pesants.
Que Jean Piaget ai explique le développement chez l’enfant dès 1930, sachez que l’absorption de sa théorie en psychologie a été plus évidente qu’en éducation, il a bien fallu attendre les années quatre-vingt-dix pour pouvoir intégrer une partie de ses postulats dans la pratique éducative à travers l’État. Différencier les itinéraires en vue d’une convergence savante oui, mais pas si tôt. L’enfant et je dis bien l’enfant – l’adolescent par la suite — se voit être sujet à l’impératif de la recherche, de la curiosité sans même qu’on permette l’alimentation d’une culture fondamentale a priori. L’essentiel est discarté au profit de la technique, du savoir tout fait (Internet) dans une multitude d’encadrements les plus flexibles les uns les autres dissipant ainsi la rigueur intellectuelle et non pas la rigueur cléricale d’autrefois. Voilà la nuance.
On devient justement compétent par l’effort, l’effort d’écouter avant tout, puis d’appliquer ce qu’on absorbé, non pas l’inverse.
L’école s’abaisse aux exigences de l’élève dans la mesure et dès que le désintéressement s’accroît chez lui. On a permis à l’élève de subvenir aux moyens de ses connaissances par quoi ? Pas par Platon, le Cid ou encore moins Nelligan, mais par leur intérêt hors de l’école : musique, sport, Internet. Le désintéressement est venu de loin, et la réforme l’a accentué. Baisse du niveau de français, augmentation du décrochage, l’envie d’intégration au marché du travail plus tôt, etc.
Finalement, la doctrine pédagogique fait partie de la pensée unique dont vous spécifiez le spectre, comme l’enseignement confessionnel l’a tout aussi bien été. Dès lors qu’on a tenté de rénover à bien et à mal l’école, celle-ci s’est substituée en une aire de pratique sociale, d’amusement et de désintéressement. L’école n’est plus l’école, elle est lieu de désertion, de fuite de la culture essentielle
Ce que j’aurais à dire serait ici bien trop long. Pour une autre approche radicalement différente de l’Éducation, voir ICI
Pierre JC Allard

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