
En tant que résidents canadiens, et québécois de surcroît, nous jouissons d’une chance immense quant à nos ressources hydriques. En effet, le Canada possède à lui seul le cinquième des réserves d’eau de la planète. On retrouve principalement cette eau dans les Grands Lacs et au nord du pays, bien gelée et, si on se fit aux définitions des spécialistes, presque encore à l’état naturel. On parle également beaucoup des réserves d’eau que possède tout spécialement la Colombie-Britanique, notamment grâce à ses nombreux glaciers.
En 2005, on rapportait qu’au moins 300 millions d’hommes vivaient avec un problème de pénurie d’eau. Et ce n’est rien puisqu’aux environs de 2030 ce nombre s’élèvera à 3 milliards, ce qui, à ce moment, représentera le tiers de la population mondiale. Pour l’instant, les pays les plus touchés sont bien sûr les pays sous-développés comme ceux du continent africain.
Selon les rapports de l’Organisation des Nations Unies, au moins 30 pays manquent d’eau, donc exploitent plus de 50% de leurs réserves hydriques. En effet, parmi ceux-ci on retrouve l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, les Émirats arabes unis, Gaza, Israël, la Jordanie, le Koweït, la Libye, le Qatar, qui exploitent leurs réserves d’eau à cent pour cent.
Le problème du commerce de l’eau qui touche le Canada n’existe pas à cause de ces pays. Le problème a réellement pris forme lorsque nos voisins du sud ont offert d’acheter notre eau. C’est un peu ironique, quand on sait que les États-Unis font parti des neuf pays les mieux nantis quant à l’eau sur son territoire. Bref, ces derniers désirent importer notre eau vers leurs États de l’ouest pour, principalement, soutenir l’expansion des villes comme Phoenix, construites en plein désert et qui, on s’en doute, consomment une quantité phénoménale d’eau. En plus de bloquer l’expansien du désert américain, notre eau servirait également à l’agriculture. Devant cette occasion d’affaires intéressante, un grand débat se dresse à savoir si l’eau canadienne est une denrée commercialisable à l’échelle internationale.
D’abord, il faut dire que le débat de l’eau ne serait jamais né s’il n’y avait pas eu le scandale de la Sun Belt International, une histoire d’échange commercial bien simple. Cette histoire prend forme lorsque Fred Paley, un Canadien originaire de la Colombie-Britanique qui possède la compagnie Snowcap Waters Ltd., s’associe avec un certain Jack Lindsay, de la Sun Belt International. Selon l’entente commerciale, Lindsay paie Paley pour qu’il lui livre de l’eau dans le sud-ouest des États-Unis.
Cependant, en cours de route, le gouvernement de la province de la Colombie-Britanique a décidé d’imposer un moratoire sur l’eau et, finalement, l’échange commercial n’a jamais eu lieu parce qu’on a jugé que l’eau n’était pas une ressource commercialisable à aussi grande échelle et encore moins aux non-résidents. Se voyant bien mal prit, monsieur Lindsay intenta des poursuites d’une valeur de 10,5 milliards contre le Canada, invoquant l’Article 11 de l’ALENA. La poursuite a été intentée en 1999 et depuis, l’affaire n’a pas encore été résolue puisqu’il semble que les deux pays concernés, les États-Unis et le Canada, n’interprètent pas de la même façon le Chapitre 11 de l’ALENA.
En effet, l’article 11 de l’ALENA fait des investisseurs des sujets de droit international, statut réservé jusque-là aux États. En vertu du principe de traitement proportionnel, toute restriction qu’un gouvernement voudrait imposer à des compagnies de l’extérieur doit être assortie de restrictions identiques sur le plan national. Le Canada se retrouve donc pénalisé par cette loi. Ainsi, la signature de l’ALENA en 1987 a permis une plus grande intégration économique avec les Américains, mais nous nous retrouvons piégés, en quelque sorte, pour ce qui est du contrôle que nous exerçons sur nos ressources hydriques. En effet, lors de la signature de l’accord de libre-échange entre les États-Unis et le Canada, ce dernier a du céder le contrôle de ses ressources énergétiques et l’on craint maintenant qu’un autre accord de l’ALENA ne se fasse sans que nous cédions le contrôle de notre eau. Bref, nous sommes forcés de constater que selon l’ALENA et, surtout, l’interprétation américaine, l’eau est, autant que le bois d’œuvre, un produit commercialisable au niveau international.
L’Avidité des Américains
Cette histoire d’un américain qui veut à tout prix s’approprier les ressources hydriques du Canada n’est pas un cas unique. On relate d’autres cas d’avidité de la part de nos voisins du sud, mais qui, cette fois, ne nous affectent pas, mais affectent plutôt son autre voisin, le Mexique. En effet, le premier cas est celui du Rio Grande qui est à la fois une possession américaine et mexicaine. Comme chacun des pays en possède une part, il est bien évident que la répartition ne se fera pas également. Dans ce cadre, les États-Unis abusent des ressources du Rio Grande à un tel point que la partie du Rio Grande contenue au Mexique en est à sa huitième sécheresse, parce que le besoin d’irrigation des terres n’est comblé qu’à vingt pour cent. Bien sûr, tout cela est dû au fait que les Américains détournent l’eau dans les canaux irrigués du côté de la frontière américaine. Il existe également un second cas de « vol d’eau » où s’opposent les États-Unis et le Mexique. Celui-ci concerne le fleuve Colorado où, cette fois-ci, les Américains pompent toute l’eau du fleuve à l’aide de canaux et de barrages, de telle sorte qu’il ne reste pratiquement plus rien pour le Mexique.
On peut tenter de comprendre ce comportement en étudiant les éléments géographiques et climatiques de ce pays. D’abord, le climat naturel que l’on retrouve dans le Sud-ouest américain (là où une grande partie de la population vit) est qualifié de steppique, ou désertique. Ainsi, comme les gens désirent vivre à un endroit où c’est l’été et où il fait beau en permanence, les villes sont carrément construites dans le désert. L’eau est donc d’une très grande importance si on veut arrêter l’avancement du désert ou bien encore si l’on veut pratiquer l’agriculture. Selon de récentes statistiques, on estime que dans vingt ans, l’état de la Californie aura un déficit de 4 millions d’âcres par année.
Au Canada
En ce qui concerne le Canada, tout indique que la commercialisation de l’eau existe depuis plusieurs dizaines d’années, et ce, sur une base internationale. En effet, on dénote que l’industrie de l’eau embouteillée est en croissance fulgurante. En novembre 1995, 42 milliards de litres d’eau ont été consommés dans le monde, pour une valeur de 14 milliards de dollars US. La production québécoise, avec ses 327 millions de litres embouteillés, représente 0,7% du marché. Une croissance rapide est donc prévisible pour le Québec, où l’eau embouteillée est un produit d’exportation. Les compagnies que l’on retrouve au Québec sont Danone, Parmalat, Naya et Neslé. Dans le cas de l’embouteillage, on parle souvent d’eau de source que l’on puisse à même la nappe phréatique. Cette opération est pour l’instant gratuite et sans retour à la population. Aussi, aucun contrôle n’est exercé au niveau des compagnies d’embouteillage : ils n’ont qu’à fournir une étude d’impact faite à 1 km de la source où l’eau est pompée et le tour est joué. Pourtant, de récentes études prouvent que les impacts négatifs peuvent se faire sentir jusqu’à 10 km de la source en question. En somme, l’industrie de l’embouteillage laisse croire que l’eau est une denrée commercialisable, mais, en réalité, tout ceci n’est pas sans danger pour l’environnement.
Dans un article publié dans la revue Eau Secours, madame Martine Ouellet, présidente d’Eau Secours donnait deux solutions à la commercialisation de l’eau pour que la collectivité puisse profiter de son exploitation. Le premier moyen proposé se base sur la proposition qu’a faite le Bureau d’audience publique sur l’environnement (BAPE) dans son rapport en 2000. On proposait ici qu’une redevance soit payée pour toute utilisation d’eau, à l’exception de l’utilisation domestique ou agraire. Cette mesure s’appliquerait principalement aux agriculteurs industriels, aux industries de production et de transformation et, bien sûr, aux embouteilleurs. Cette proposition est actuellement à l’étude.
La seconde solution envisageable est l’étatisation du commerce de l’eau. Au Québec, l’eau turbinée est sous la juridiction provinciale d’Hydro-Québec. Si l’alcool est régi par une société d’État, la SAQ, pourquoi ne pas instaurer une société d’État qui se chargerait de la vente de l’eau douce ? De cette façon, nous pourrions accroître les revenus de l’État. Mais attention, pour madame Ouellet, cette solution a des visées beaucoup plus que monétaires. Il s’agit en effet d’un débat de société. Selon elle, « La déprivatisation du commerce de l’eau assurerait que les profits de cette activité reviennent à l’ensemble de la population et non pas à quelques groupes ou individus. L’étatisation permettrait une plus grande transparence : l’entreprise publique doit rendre compte à la population. »
Afin de découvrir si, légalement, l’eau du Canada est à vendre, il faudra attendre la décision du juge au sujet de l’affaire de la Sun Belt International et cela risque de durer encore des mois, voire des années. Pendant ce temps, le président Bush, ou son successeur aura peut-être réussi à mettre au jour son pacte continental sur l’eau, ayant pour but d’acheminer l’eau canadienne par pipeline vers le sud-ouest des États-Unis. À première vue, il semble que l’exportation d’eau par canalisation à partir des Grands Lacs vers le sud soit le genre de commerce hydrique le plus rentable pour les entreprises canadiennes. Il y aurait bien sûr création d’emplois temporaires pour la construction des pipelines en Ontario. Cependant, la demande des États-Unis dépasse annuellement le débit du fleuve St-Laurent. La Commission Mixte Internationale (Canada/États-Unis) croit qu’il serait trop dangereux de se passer de cette ressource, car qu’on enregistre jamais de surplus d’eau dans le réseau des Grands Lacs. Après tout, le choix nous appartient, lutterons-nous pour que conserver notre eau en gage d’investissement pour l’environnement et pour les générations futures ?
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