
Je suis d’un would be pays, de François Godin, mise en scène de Gervais Gaudreault, jusqu’au 29 septembre au Théâtre d’Aujourd’hui
C’est la rentrée théâtrale, et c’est aussi le retour de Serge Dupire sur les planches montréalaises après une absence d’une vingtaine d’années. Le comédien ne boudait pas son pays natal, il était simplement trop occupé à tenir son rôle dans la série française Plus belle la vie, suivie quotidiennement par… 6 millions de téléspectateurs ! La possibilité de tenir seul la scène avec un texte dans lequel il se reconnaît lui a fourni le prétexte de ce retour – provisoire – au Québec. « Ce monologue, c’est un vrai défi, un texte dense, compliqué, chargé de sens. Je dirais même que c’est la corde raide. Après bientôt 30 ans de métier, c’est une belle manière de procéder à un bilan », confie-t-il.
Un titre comme Je suis d’un would be pays semble annoncer une couleur politique. La pièce tient-elle cette promesse ? Oui, à condition de la prendre avec un recul grand comme l’Atlantique. Le texte éclaté de François Godin tourne autour du grand pot des nationalités et tarde un peu à québéciser son propos. Et pour éviter d’endosser une étiquette qui pourrait diviser, le metteur en scène et le comédien clament d’une même voix que si le fond est politique, c’est le cheminement du personnage qui prime. Soit.
Je suis d’un would be pays est donc un monologue, un essai minimaliste, sans entracte ni musique, présenté sur un dispositif scénique impressionnant de simplicité. On pourrait presque dire que le personnage central vit sur un aiguillage.
William Dubé est un citoyen du monde au sens extrême : né Québécois, il vit dans les trains européens sous l’identité du Français Richard Dubé ou encore de l’Allemand Wilhelm Stouffer. Sa vie est mouvante comme un express, il n’a ni identité, ni patrie, ni domicile. On ne saura pas ce qui a jeté cet homme dans son errance ferroviaire, mais après vingt années passées à se fuir, il devra poser ses valises et procéder à un examen de conscience.
Le propos est clair : il s’agit de l’identité sous ses multiples déclinaisons. Personnellement ou collectivement, en quoi sommes-nous liés à notre nom, notre pays, notre histoire ? Sommes-nous vraiment « tout nus » sans un passeport ? Dans ce cas, est-ce qu’en posséder trois nous tient au chaud ? Loin de chez soi, abandonne-t-on « pudeur, honte et nostalgie », comme le prétend le personnage ?
Pour poser la question identitaire sans y répondre, l’œuvre prend une forme assez libre, contrariant le long rail du monologue par des flash-back, des ruptures de ton et, surtout, des personnages multiples. Le héros vit sous trois identités, mais l’acteur en incarne pas moins de sept, et avec un plaisir évident. Serge Dupire occupe la scène sans interruption, donnant vie à cette galerie de voyageurs en les distinguant autant par leurs accents – français, québécois, roumain, allemand – que par leurs attitudes, qui tranchent avec le côté trop lisse de Dubé. Ce gênant manque d’expressivité pourrait être résumé par les termes « white face », empruntés au texte. Mais Dupire a du métier, et la constance de son jeu compense partiellement la fadeur de son Dubé.
Je suis d’un would be pays est une œuvre insaisissable, une fable politique cachée dans un destin individuel, lui-même caché dans une multitude de trains. Dans son sillage, une idée inquiétante qui dépasse l’individu : n’avoir pas de vrai pays nous rendrait-il « poreux » aux autres nations ?
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