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    • Philippe Renève
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    J’ai tenté de tester être de droite

    le 23 août 2007 | 409 visites | 3.18 / 5 | 2 commentaire(s)

    La version originale de cet article a été publiée à cet endroit.

    Devant Dieu et les hommes, je le jure : ce que j’ai fait, aucun animal ne l’aurait fait. Ce n’était pourtant qu’un petit test, un testicule, en quelque sorte. Eh bien croyez-moi, il faut en avoir pour tenter l’expérience d’être un gendedroite.

    J’avais pourtant mis tous les atouts de mon côté : j’ai lu Guy Sorman, Jacques Marseille, Eric Besson (après le virage), Jean d’Ormesson, Villepin, De Gaulle mais pas trop non plus, Chirac, Monsieur Sarkozy beaucoup. Non, pas Heidegger, qui a dit ça au fond de la salle, bande de gauchistes ? C’était, je pense, une mise en condition raisonnée, soigneuse et efficace. Tellement que j’ai eu envie de lire le courrier des lecteurs du Figaro : vous voyez si j’étais bien.

    De bons débuts

    Je suis passé ensuite à des exercices pratiques : lecture des Echos, audition de Jean-Marc Sylvestre le matin sur France-Inter – là j’ai souffert, en tant qu’économiste –, deux heures de TF1 le soir, dont PPDA, bien sûr. Oui, je sais, c’est méritoire, merci. J’ai cessé d’écouter Bach, Mozart ou Beethoven, non point qu’ils fussent politiquement suspects, mais de crainte que cette esthétique par trop intellectuelle ne mine ma capacité toute nouvelle à m’émerveiller spontanément de Koh Lanta, Gala et Michel Sardou. J’ai du reste, à partir des Œuvres Complètes de ce dernier, gravé un CD d’une heure quinze que j’écoutais en boucle dans ma voiture, où j’avais, afin d’en mieux entendre toute la finesse sémantique, renforcé les haut-parleurs de basses.

    Il m’a fallu beaucoup de patience et, oserai-je le dire, d’abnégation, pour simplement tenter d’expérimenter la pensée de droite. Il s’agissait pour moi, afin d’en saisir toute la subtilité et l’esprit de haute tenue morale, de parvenir à penser sincèrement par exemple que seul le mérite et non les besoins doivent être considérés dans la répartition des richesses et que l’économie et les consommateurs se portent d’autant mieux que les subventions aux entreprises privées croissent.

    De même, pour un pauvre handicapé par une longue et pernicieuse habitude d’humanisme et de sympathie pour les moins chanceux, certains réflexes dextrophiles sont peu aisés à acquérir : ainsi de ce principe qui veut que la réussite sociale et matérielle ne peut provenir que de l’intelligence, de la valeur personnelle et surtout du labeur opiniâtre –, et réciproquement. De même, le concept basique pauvre = incapable fut-il long à entrer dans ma tête farcie de prétendues idées nobles et généreuses depuis des lustres.

    En disciple fidèle de la pensée libérale, j’ai créé mon entreprise, puisque le salut s’y trouve. Auprès de banquiers adorables, j’ai levé des fonds propres et obtenu des emprunts à un coût ridicule. Une soigneuse analyse de marketing, quoique un peu coûteuse, réalisée par un bureau d’études proche de l’UMP, a montré l’existence d’un vaste marché pour le produit concerné. Avec un plan de financement aisé, des ratios d’endettement satisfaisants, un cash-flow abondant, d’excellents eps pour un PER modéré et un système de filiales évitant les comités d’entreprise et les représentants syndicaux, le groupe a vite prospéré, y compris en bourse. Oh, bien sûr, on escamote parfois un peu de TVA et de cotisations sociales, les contrats de travail sont souvent un peu virtuels et les menaces de délocalisation font taire les fortes têtes ; il faut bien vivre. C’était quand même une bonne idée de traiter directement avec les Colombiens : c’est de la pure à 95% à la livraison. En bon libéral, je ne mélangeais jamais affaires et morale.

    Ce qui est plaisant quand on est de droite, c’est qu’il ne faut pas trop s’inquiéter des contrôles fiscaux, de la lutte contre les fraudes diverses, etc. : on comprend vite que ce ne sont pas les plus aisés qui sont visés.

    Des efforts couronnés comme des genoux

    Avec le courage des esprits forts d’eux-mêmes, j’ai détourné ostensiblement le regard en croisant des Noirs, des Arabes et des SDF, sans doute allogènes, qui manquaient visiblement tous de papiers. Non mais. Joignant la parole au geste, je n’ai pas manqué de fustiger la scandaleuse paresse de tous ces parasites qui nous tondent la laine sur le dos et viennent manger le pain et la Sécurité Sociale des bons Français. Ainsi ai-je tancé un cul-de-jatte culotté qui prétendait mendier : « T’as qu’à travailler, feignant ! » En passant devant les Restos du Cœur, lamentable entreprise , j’ai lancé : « Salauds de pauvres, en plus, ils bouffent ! » Bien, non ?

    En revanche, j’ai travaillé longuement une immense sympathie naturelle et un profond respect inné envers les Dames et les Messieurs « venant de l’immigration » qui ont rallié avec chaleur et émotion les idées généreuses de Notre Président : Madame Dati (courbette), Madame Amara (regard admiratif), Madame Yade (compliment appuyé mais de bon ton), et d’autres, très nombreux, euh , non, pas tant que ça.

    Bien sûr, j’ai salué dans les rues les policiers, nationaux et municipaux, les CRS et les gendarmes avec le respect, la considération et le sérieux qui doit s’appliquer aux représentants de l’ordre. Heureusement que je suis blond aux yeux bleus : plusieurs m’ont regardé avec un œil torve et porté la main à leur arme. Il faut les comprendre : ils manquent d’habitude. Les vrais gendedroite ne doivent pas être si nombreux, ou bien ils hésitent à montrer leurs généreuses idées : c’est inquiétant, quand même ; serait-ce un ghetto de plus ? Moi, je n’ai pas craint de montrer ma satisfaction devant les forces de l’ordre, ni de leur indiquer consciencieusement tous ces stationnements illégaux sous prétexte d’invalidité, tous ces RMIstes resquilleurs de parcmètres : je n’arrivais même plus à garer mon Cayenne, qui est un peu encombrant. Et puis j’ai signalé à Monsieur le Commissaire le cas de la femme de ménage métisse, visiblement en situation irrégulière et employée au noir, de mon voisin du dessus, qui fait la java jusqu’à des point d’heures : on est patriote ou pas. Je n’ai pas signé ma lettre : je ne voudrais pas être pris pour un mouchard.

    J’ai même été à une réunion, pardon un meeting électoral de Nicolas Sarkozy. Si, si. Avec les cafetiers-limonadiers, les mémères permanentées et les jeunes Sup de Co imberbes, c’est bien ça. J’ai eu du mal : déjà, la sono… Wagner et Saint-Saëns à la musique, Péguy et Déroulède aux paroles, il faut aimer. Et puis le style « il faut changer, évoluer, réformer », et patin-couffin : on est conservateurs, à droite, quoi. Ce sont des idées dangereuses. Mais bon.

    J’ai tenté aussi de m’intégrer à la bonne société de Neuilly : non, vraiment trop compassé. Mais sans compassion. Et quand je dis compassé, entendons-nous bien : c’est aussi pour le présent et le futur. Le Jockey-Club au galop, les Rolex taillées dans un lingot, les lévriers, afghans mais sans talibans, les mondanités d’un ennui létal, j’ai tout essayé.

    Une honteuse impossibilité

    Mais non, rien à faire. Même avec des trésors d’égoïsme – je connaissais un peu, pas de problème –, des monceaux de cynisme et des torrents de mépris pour le genre humain, surtout modeste, il y a des choses que je n’ai pas pu penser ou faire, et qui étaient pourtant indispensables à mon éducation néodextrienne.

    La sueur froide de la honte baigne mon front en le rapportant : non, je n’ai pas pu. Je n’ai pas pu donner raison aux boîtes qui licencient au seul but de faire plus de bénéfices pour des actionnaires mafieux. Je n’ai pas pu croire aux bienfaits de l’archilibéralisme, Nibor sed Siob qui prend aux pauvres pour donner aux riches. Je n’ai pas pu considérer comme juste et équitable le « bouclier fiscal » qui permet aux plus aisés, les amis de l’UMP, de payer moins d’impôts en creusant un peu plus le colossal déficit des comptes publics, que je ne peux pas non plus négliger comme il conviendrait pourtant, après l’avoir tant fustigé avant les élections. Ni qu’il faut se garder de lutter contre l’emploi au noir, la fraude fiscale et les paradis fiscaux qui sont à nos portes, au nord comme au sud.

    Impossible aussi, horresco referens, de trouver normale la surpopulation des prisons, de considérer les criminels comme des animaux à parquer, les immigrés, même réguliers, comme des tâcherons à payer moins et à exploiter plus. Exclu, de lécher, même moralement, le postérieur des grands capitaines d’industrie, tous engagés dans le secteur des médias, pour obtenir les faveurs de figurer sur les plateaux TV aux côtés de prestigieux Doc Gynéco et Pascal Sevran, ou en couverture de torche-cul glacés.

    Et même, oserai-je le dire, malgré des efforts surhumains, monstrueux de fauxculterie et de voilerlafacerie, je n’ai pas pu considérer Monsieur Sarkozy comme un président de la République social, généreux et soucieux avant tout du bien-être matériel des Français les plus défavorisés. Vous voyez bien que l’entrée dans ce paradis de la dextre moderne m’était interdite à jamais.

    J’ai renoncé aussi pour des raisons financières : sans compter la dispendieuse frime – les Breitling sont vraiment hors de prix –, sont ruineuses les dépenses induites, pour :

    • nettoyer les vêtements trop souvent souillés en vomissant de dégoût de moi-même ;

    • remplacer quotidiennement le miroir de mon armoire de toilette, que je brisais le matin, ne pouvant supporter de m’y voir ;

    • les indulgences : aumônes à mes pauvres soigneusement choisis, denier du culte, quêtes à la messe, qui ne parvenaient pourtant pas à apaiser mes scrupules.

    Cette expérience douloureuse montre finalement qu’il est impossible de changer profondément sa personnalité : malgré de constants efforts, je n’ai jamais pu abolir quelques restes de moralité, de compassion et de sympathie. Non, je n’étais pas fait pour être de droite.

    Philippe Renève et Léon

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    Mots-clés : france , Nicolas Sarkozy et Politique

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  • 2 COMMENTAIRE(S) | Répondre à cet article

    Cette expérience ne vous a peut-être pas permis d’adopter définitivement un mode de pensée de droite. Seulement, croyez vous qu’en flirtant avec l’autre côté de la médaille, cette aventure vous a permis de développer votre sens de la répartie et de voir le monde d’une façon plus juste ? Ce genre d’exercise est pafois très utile pour mieux comprendre la bétise humaine, mais également pour y constater toute sa beauté.

    23 août 2007 | répondre | permalien

    Bien sûr. J’ai assez de bon sens pour ne mépriser personne, et la caricature, même vacharde, n’est que de l’excès de dérision.

    Mais une certaine indifférence, un certain égoïsme "de droite" heurtent ma conviction qu’il n’est point de bonne société sans une vraie solidarité.

    Cordialement.

    23 août 2007 | répondre | permalien

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