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    Gilet, triangle et ronds-de-cuir

    le 18 juillet 2008 | 563 visites | 4.00 / 5 | 0 commentaire(s)

    La version originale de cet article a été publiée à cet endroit.

    Gilet, triangle et ronds-de-cuir

    Ne voilà-t-il pas dans notre bonne vieille France que des éminences, sans doute plus chenues que grises, viennent, dans un bel élan de compassion altruiste pour les « usagers » de la route, de nous ciseler finement un petit bijou de réglementation sur les conditions d’arrêt d’urgence des automobiles.

    Afin d’entériner cette merveille, un Comité interministériel de la sécurité routière (CISR), comprenant modestement le Premier Ministre et pas moins de six ministres plus ou moins concernés et attentifs, s’est réuni le 13 février 2008. Après avoir évoqué pieusement l’objectif fixé par le Président de la République « de passer sous la barre des 3 000 personnes tuées sur les routes d’ici à 2012 » et les orientations prioritaires qu’Il a définies à cet effet, le Comité a bellement décidé de rendre obligatoire la présence dans les véhicules d’un gilet « rétro-réfléchissant » et d’un triangle « de pré-signalisation ».

    Par bonté d’âme et économie d’indignation, n’insistons pas sur le somptueux pléonasme technocratique de « rétro-réfléchissant » ni sur la redondance rond-de-cuirienne de « pré-signalisation » ; le lecteur philologue en goûtera aisément toute la saveur et la longueur en bouche.

    Voici les explications que fournit l’administration sur http://www.service-public.fr/actualites/00905.html.

    « Le gilet de sécurité rétro-réfléchissant sera porté par le conducteur avant de sortir de son véhicule immobilisé sur la chaussée ou ses abords (on ignore en quoi ils consistent, NDLA) à la suite d’un arrêt d’urgence. Le marquage "CE" devra être apposé sur le gilet. Dès qu’il sortira du véhicule, le conducteur placera sur la chaussée, à une distance de 30 mètres au moins de lui-même (admirons ensemble l’oiseuse et ambiguë rédaction du texte, NDLA) ou de l’obstacle à signaler, le triangle de pré-signalisation. La conformité de ce triangle sera attesté (sic) par le marquage "E 27 R" apposé sur le triangle. Ce gilet et ce triangle sont disponibles dans les rayons accessoires automobiles des supermarchés, chez les équipementiers automobiles, dans les stations-service... »

    Imaginons un instant : vous tombez en panne subite sur une autoroute ; faute d’assistance de direction, votre voiture s’immobilise au beau milieu de la chaussée ou peu s’en faut, et est rasée de près à 130 km/h par des hordes de bolides aux klaxons hurlants. Gestes à accomplir de toute urgence : enfiler votre gilet rétroetc ., sortir gracieusement de votre abri précaire, en ouvrir le coffre, prendre le triangle de préetc. et, en esquissant une petite danse de joie, aller promptement le placer à plus de trente mètres (non, pas 29, 30). Voilà qui devrait sans nul doute combler d’aise vos héritiers si vous avez à peu près remboursé tous vos crédits.

    Et dans ces judicieuses mesures, s’il n’y a pas de carotte, sauf de colossales pour les fabricants, qui se frottent des mains manucurées devant ce marché pharaonique, le bâton est prêt. « L’entrée en vigueur des sanctions contre les automobilistes dont le véhicule ne sera pas équipé d’un gilet rétro-réfléchissant de sécurité et d’un triangle de pré-signalisation ne s’appliquera qu’à compter du 1er octobre 2008. À cette date, le non-respect de ces nouvelles obligations sera passible d’une contravention de 4ème classe (amende forfaitaire de 135 euros, minorée de 90 euros). »

    Résumons-nous : du jour au lendemain, des équipements de sécurité, jusqu’à présent à peu près inconnus et inutilisés, doivent être présents dans tous les véhicules. Bien mieux, le gilet devra être conservé dans l’habitacle et non dans le coffre, puisqu’il « sera porté par le conducteur avant de sortir de son véhicule » ; une chaîne d’arpenteur sera par ailleurs d’une précieuse utilité pour éviter de placer le triangle à moins de 30m. Si un citoyen aussi inconscient qu’incivique ne détient pas ces objets, il devra sortir de sa honteuse poche 135 euros, soit, rappelons-le pour les étourdis, 885 de nos bons vieux francs [1].

    Neuf cents balles [2] – 13% du SMIC [3] net, 30% du RMI [4] – pour deux bouts de plastique d’une laideur avérée, qui ne seront peut-être jamais d’aucune utilité, sinon après de nombreuses années qui les auront probablement mis dans un triste état. Il devient donc une infraction grave, presque un délit, de ne pas détenir des équipements susceptibles d’améliorer la sécurité d’un conducteur lors d’événements qui ne se produiront peut-être jamais : curieuse conception du Droit et de la liberté des citoyens.

    Par un douloureux effort pour éviter toute démagogie, on ne développera aucune allusion aux multiples points noirs qui agrémentent notre beau réseau routier, ni à la signalisation parfois aussi pléthorique qu’aberrante, ni à l’impunité dont jouissent les chauffards faute de répression puisque de surveillance « in situ ». Non. Chacun les connaît assez, sauf sans doute quelques centaines de hauts fonctionnaires de l’Intérieur douillet et du Ménagement du Territoire, et d’éminents policiers et officiers supérieurs de gendarmerie.

    Bien mieux, il est actuellement à peu près impossible de trouver ces équipements dans le commerce, la plupart des magasins étant en permanente rupture de stock : il est bien entendu matériellement exclu, sauf pour quelques ministres éthérés, de fournir en quelque mois plus de trente millions de ces accessoires, malgré le dévouement spontané de nos amis Chinois, qui n’hésitent pas à travailler jour et nuit avec autant d’altruisme que de coercition pour nous fabriquer tout cela en se gaussant de la pollution toxique et des salaires de misère.

    Et lorsque, comme l’auteur de ces lignes, vous détenez déjà ces babioles obligatoires polymérisées, votre satisfaction citoyenne et votre soulagement financier sont loin d’être assurés : le gilet porte bien le CE réglementaire (quoique sur une étiquette : est-ce bien « apposé sur le gilet » ?), mais le triangle arbore vicieusement un sibyllin « CE13 27R 030019 » où la chatte gendarmienne ne retrouvera peut-être pas ses petits « E 27 R » formellement exigés par notre génial aréopage.

    Que conclure de cette mascarade administrativoministérielle ? Bien des choses peu amènes évidemment, mais peut-être avant tout que certains de nos dirigeants, qui ne circulent bien souvent qu’au mépris du Code de la Route, creusent la tombe de l’Etat avec les stylos qui signent ce genre de calembredaine, et que tout cela renforce le sentiment, déjà assez naturel chez nous autres irréductibles Gaulois, d’un gâchis savamment organisé par les puissants afin de dégoûter de l’Etat l’honnête citoyen, même s’il a voté comme il fallait qu’il votât.

    [1] environ 215 dollars canadiens.

    [2] la "balle" était au franc ce que la "piastre" est au dollar canadien. L’euro, (lourde) monnaie imposée, n’a pas de désignation argotique à ce jour : la technocratie décourage l’inventivité.

    [3] salaire minimum en France.

    [4] Revenu Minimum d’Insertion, versé en France aux personnes sans emploi ni autres ressources.

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    Mots-clés : france et Politique

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