• France - BernardTapie : La vengeance (première partie)

    19 septembre 2008 | 4 commentaire(s) | 85 affichage(s)

    L’audition de B. Tapie devant la commission des finances, que j’ai regardée en entier, n’a fait que me conforter dans ce que je savais déjà, à savoir que Tapie, à l’époque, s’est purement et simplement fait rouler par le Crédit Lyonnais via les personnes de Haberer et Peyrlevade.

    Ce qui est tout à fait étonnant dans cette histoire et éminemment scandaleux, c’est que nous ne sommes pas ici dans une simple péripétie des luttes féroces que se livrent ordinairement les acteurs du milieu des affaires, mais de quelque chose qui ressemble à une vengeance de classe, une sorte de punition sociale exercée contre l’homme d’affaire et éphémère ministre de la ville.


    Pour ceux qui n’auraient pas suivi le feuilleton, en voici un très bref et très sommaire résumé.

    Lorsque B. Tapie est nommé Ministre de la Ville, il décide de vendre Adidas, entreprise qu’il a achetée quelques temps auparavant, en déclin, et qui produit à nouveau des bénéfices. Il donne mandat à sa banque, la SDBO, filiale à 100% du Crédit Lyonnais alors nationalisé, de lui trouver un acquéreur.

    A partir de là les versions divergent.

    Selon la thèse de B.Tapie (et c’est, selon moi, la bonne d’autant que les décisions de justice comme celle de l’arbitrage vont dans ce sens) , le Lyonnais a un acquéreur potentiel en la personne de Luis Robert Dreyfus. La banque va alors utiliser une société off shore qui est en réalité une de ses filiales secrètes (la même qui servira à acheter plus tard Executive Life ) pour acheter les actions d’Adidas, permettant au passage à B. Tapie de faire déjà une bonne plus-value (l’entreprise est redevenue rentable, même si cela est contesté par les adversaires ) mais les revend dans la foulée avec un bénéfice, cette fois colossal, à Robert Louis Dreyfus.

    B. Tapie estime donc s’être fait rouler : le Lyonnais s’est comporté de manière déloyale en tant que mandataire, puisque non seulement il ne l’a pas informé de la proposition de R. L. Dreyfus, sans commune mesure avec le tarif auquel il a vendu ses actions à la filiale off shore du Lyonnais, mais en outre, le Lyonnais a fait ce que l’on appelle du « portage »en achetant le bien pour son compte pour le revendre, ce qui est formellement interdit par la loi française à un mandataire.
    (C’est exactement comme si vous donniez votre maison à vendre à une agence et que celle-ci, ayant dans ses fichiers un client intéressé, achetait votre maison pour son propre compte et la lui revendait avec un très gros bénéfice. Elle n’a pas le droit de le faire)

    Au bout de quinze ans de procédures, les deux parties, pour des raisons radicalement différentes, décident d’en finir et s’adressent à un tribunal arbitral qui a rendu la sentence que l’on connaît. Tapie a gagné, et toutes dettes payées pourrait se trouver à la tête d’un petit pactole de l’ordre de 40 ou 50 millions d’euros.

    La question qui me taraude est la suivante : comment une grande banque française nationalisée, à travers ses dirigeants, a-t-elle pu se comporter ainsi ?

    Question d’autant plus pertinente que comme pour l’affaire Executive Life, ce sont vous et moi, les contribuables qui allons payer des fautes gravissimes de « grands patrons » qui, non seulement continuent de toucher leurs salaires astronomiques, stock options et parachutes multicolores, mais en outre, ont le culot parfois de commettre des opuscules qui nous expliquent qu’il est temps de moraliser le capitalisme financier. Coupables donc, mais pas responsables ?…

    J’y vois deux explications.

    L’une est complexe et renvoie à la structure du capitalisme français tel qu’il résultera successivement de la vague des nationalisations avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, puis des privatisations avec la constitution des « noyaux durs » Balladuriens.
    Sans entrer dans le détail, ces deux éléments ont conduit à créer, on ne sait comment l’appeler, une « caste » ( ?) d’une cinquantaine de grands patrons qui se cooptent, naviguent d’une grande entreprise à une autre et qui ont la particularité de n’être que des cadres supérieurs à peu près totalement irresponsables : ni sur leur patrimoine puisqu’ils ne sont pas propriétaires des entreprises qu’ils dirigent, ni devant des actionnaires tant les participations croisées paralysent tout contrôle réel, et qui lorsque ces entreprises étaient nationalisées, bénéficiaient en outre de la connivence de l’Etat qui les mettait à l’abri de toute poursuite et de toute critique. Autrement dit, ces individus, se croient tout permis et l’expérience prouve qu’ils ont plutôt raison de le croire.

    L’autre explication tient à la personnalité de B. Tapie.

    Voilà un prolo peu instruit qui décrète qu’il n’est pas plus idiot qu’un autre et qui décide de se lancer dans les affaires. Jusque là, on ne peut qu’applaudir : vous voyez le capitalisme permet l’ascension sociale, la succes story est possible même en France ! Seulement voilà, il découvre qu’on est loin de la vision « bisounours » de l’entrepreneur méritant et courageux qui, grâce à son travail et son talent, devient riche. C’est le règne des coups tordus, de la fraude et de l’évasion fiscale, des arnaques en tous genres, de guerres impitoyables entre des requins et des voyous qui, par ailleurs, font le baise-main aux dames lorsqu’ils sont en société.

    Même le foot, tenez, lorsque l’OM perd en coupe d’Europe à la suite d’un arbitrage suspect, que dis Tapie en substance ? « C’est bon, j’ai compris, les arbitres sont achetés. Qu’à cela ne tienne, je sais faire aussi. » Et avec le plus grand cynisme il le fait, comme le révélera l’affaire OM-VA. Et c’est cela qu’on lui reprochera : pas d’appliquer les règles du milieu, mais de le faire en le disant, en révélant la turpitude du système. Voilà ce qu’on ne supporte pas de lui : ce monsieur qui n’est pas de notre monde et qui devrait nous être reconnaissant de rejoindre l’élite sociale de ce pays, nous trahit, crache dans la soupe, donne une image déplorable de l’entrepreneur capitaliste et ne se plie pas aux règles non écrites de notre milieu selon lesquelles on ne révèle pas au vulgum pecus la réalité du fonctionnement ordinaire du capitalisme, tellement en contradiction avec les contes de fées que nous servons habituellement aux masses laborieuses.

    Il devient donc essentiel que Tapie apparaisse comme un déviant, un cas isolé et non quelqu’un qui n’est que dans la norme du système avec juste une grande gueule.

    Le traitement dont il a été l’objet ne peut s’expliquer que ainsi. Car on a été bien au de là de ce qui est normal, par exemple, sur le plan médiatique. Si l’on a monté en épingle les cas où il a été condamné, il ne faut pas oublier toutes les fois où il a gagné, tant les plaintes déposées contre lui étaient sans fondement réel et relevaient souvent d’un acharnement judiciaire, d’une volonté manifeste de le ruiner, de ternir son image ou de le voir aller en prison.

    Alors, cette fois, la justice l’a aidé et reconnu la turpitude du Lyonnais et de ses dirigeants. Et les députés qui pour certains d’entre eux, croyaient lors de l’audition, régler son compte à un homme d’affaire marron, découvraient un véritable scandale d’Etat, ce qui n’a été en réalité que la tentative de la vengeance de la grande bourgeoisie contre un individu qui bousculait leur confort.

    Rien que pour cela Bernard Tapie me restera, malgré tout, un peu sympathique.

    Il faudra juste qu’on m’explique au nom de quoi, en tant que contribuable, je devrais payer pour des fautes commises par Messieurs Haberer et Peyrelevade , directeurs successifs du Credit Lyonnais à cette époque ?

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  • 4 commentaires

    • Brain Scratch

    J’ai regardé les 3h30. Et bien, y’a longtemps que j’aurais mis fin à mes jours si j’avais vécu pareille péripétie. J’ai même versé une larme sur les 5 dernières minutes quand M. Tapie dépose littéralement son auditoire.

    Et nos chers députés présents qui ne comprennent rien à rien et qui demandent sans cesse des précisions sur des aspects abordés 12 000 fois, la plupart du temps hors-sujet par rapport à la question de l’arbitrage (ils essaient plus de refaire le procès que ce soit en Cassation ou en appel) quand ils n’avancent pas des arguments dénués de sens et d’intérêts.

    Cahuzac (quel étron celui-là u_u’ ) et Bayrou en tête. D’ailleurs Modem moi-même, je perds de plus en plus espoir en les capacités de Bayrou.

    De Courzon qui se débat tel un enfant se noyant dans une piscine pour sauver la face comme il le peut.

    Goulard lui, on sent que même s’il est incisif et parfois véhément, il essaie d’éclaicir la chose et de faire avancer le débat.

    Enfin, 45 millions d’euros par rapport à ce qu’a perdu l’homme dans cette histoire, en mettant en plus de côté le préjudice moral, c’est vraiment la moindre des choses.

    Qu’on lui donne son argent et qu’on le laisse tranquille.

    • Leon

    L’audition des protagonistes principaux est instructive,mais c’est essentiellement les décisions de justice qui permettent de se faire une opinion.
    La sentence arbitrale peut être consultée ici
    Les deux arrêts (cour d’appel et cassation), ici

    • Le Furtif

    C’est d’abord rumeur légèr er euh

    Petit vent rasant la terr er euh

    • Jeremy

    Bonjour,
    Je suis TOUT à fait d’accord avec votre analyse Monsieur le Journaliste.
    Et D.ieu sait que je ne suis pas Sarkozyste, UMPiste, ni dentiste.
    Outre l’analyse pertinente de la personnalité de M.Tapie, de ses méthodes, du sort qui lui est réservé par la race aryenne politicienne française, je me pose EXACTEMENT la même question que vous, et j’avais l’impression d’être le seul à me la poser en lisant la presse : Comment peut on laisser des personnes au sein de banques nationalisées faire de tel montage ? On ne parle pas d’une petite banque ivoirienne, on parle du Crédit Lyonnais et du SDBO, alors Nationalisées !
    Et c’est surtout à cause de ses dirigeants, véritables crapules en col blanc, que le contribuable va encore payer X centaines de millions d’€ !!
    Que comptaient ils faire avec cette plus value ! On leur pose pas beaucoup de questions je trouve à ces gens là !

    En tout cas, Merci pour Cette Article !

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