
L’explosion d’une bombe placée sous les voies d’un chemin de fer a fait dérailler un train « Nevskii Express » entre Moscou et Saint-Pétersbourg lundi soir, blessant environ 25 personnes et ne faisant, heureusement, aucun mort. Les autorités russes tentent depuis de trouver les auteurs de cet attentat. Les soupçons sont dirigés vers trois groupes : les islamistes tchétchènes, les groupes ultranationalistes et… l’administration de Poutine.
Les combattants tchétchènes sont certes pointés du doigt dans une Russie victime d’une série d’attaques terroristes en raison des deux guerres de Tchétchénie et de la djihadisation des musulmans radicaux dans le Caucase du Nord. En effet, à cause du bourbier tchétchène et des actes sanglants qui en ont découlé, le pays connaît le niveau de terreur le plus élevé depuis la fin de l’époque stalinienne. Le pic s’est produit durant l’été 2004 surnommé « l’été de la terreur » : 2 attaques en mai, 1 en juin, 1 en juillet, 3 en août et finalement, en septembre, le monde entier a été subjugué par la prise d’otage dans une école de Beslan en Ossétie du Nord, faisant 344 morts dont 186 enfants.
En 2005-2006, les actes terroristes perpétrés à Moscou ont drastiquement diminué, laissant croire à un changement de stratégie de la part du réseau de combat islamiste qui a alors concentré ses attaques dans les républiques du Caucase du Nord. Ainsi, peut-on croire à un retour du terrorisme en zone moscovite ? La chose est possible, surtout qu’un homme se disant membre du groupe islamiste Riyad As-Salahin revendique la responsabilité de l’attentat. Selon l’analyste Alexander Khramchikhin de l’Institut d’analyse politique et militaire, si tel est vraiment le cas, le déraillement du « Nevski Express » démontrerait l’échec de Moscou dans ses tentatives armées de stabiliser le Caucase du Nord et d’éliminer le réseau terroriste.
Pourtant, malgré la plausible responsabilité des islamistes tchétchènes, les autorités blâment plutôt les groupes d’extrême droite en raison de la ressemblance de la bombe en question avec celle utilisée en juin 2005 par deux ultranationalistes. Ces derniers ont fait dérailler un train entre Groznyï et Moscou dans le but de tuer les passagers tchétchènes à bord. Selon les experts, les bombes utilisées par les ultranationalistes ont en commun un système de détonation par câbles électriques, alors que les combattants tchétchènes optent habituellement un système de déflagration par radios ou téléphones mobiles.
Toutefois, l’expert en terrorisme Irina Borogan croit que si cet attentat est l’oeuvre des ultranationalistes, il n’est pas un acte xénophobe pour autant. Elle soutient son point en affirmant que le « Nevsky Express » est un train très dispendieux et que, conséquemment, ses passagers ne sont pas des migrants d’Asie et du Caucase, mais plutôt des bureaucrates et des hommes d’affaires. Selon elle, le but visé par cet acte est la déstabilisation politique du pays à la veille des élections parlementaires en décembre 2007 et du vote présidentiel en mars 2008.
Khramchikhin pousse encore plus loin cette idée en disant que les coupables sont des alliés de Poutine cherchant à légitimer un troisième mandat pour leur chef en exhibant le spectre de la menace terroriste. En effet, n’oublions pas que c’est l’incursion islamiste de combattants tchétchènes au Daghestan en août 1999 pour y implanter un État islamique qui a consolidé le pouvoir d’un Poutine jusqu’alors inconnu du public et qui lui a donné le support populaire nécessaire au lancement de la deuxième guerre en Tchétchénie. Ainsi, le terrorisme serait une carte électorale de l’administration de Poutine.
Néanmoins, Dmitrii Orlov, analyste de l’Agence des Communications politiques et économiques à Moscou, ne croit pas qu’il soit dans l’intérêt de Poutine de jouer cette carte, tout simplement parce qu’il jouit déjà d’une forte popularité et n’a pas besoin de recourir à la peur pour que le peuple russe accepte sans trop broncher un changement dans la constitution lui permettant de faire un troisième mandat. De plus, ne serait-il pas stupide de la part du président russe de déstabiliser son pays alors qu’il fait de la stabilité et de la sécurité ses principales réalisations politiques ?
L’enquête est ouverte, les théories se font nombreuses… Retour des actes terroristes des islamistes tchétchènes, acte xénophobe ou politique de groupes ultranationalistes, complot et stratégie machiavélique d’une élite assoiffée de pouvoir… qui dit mieux ? Ce qui est certain, c’est que la situation explosive de la Russie qui met en danger la vie des civils fait relativiser quelque peu l’importance accordée par les médias québécois au problème des algues bleues de notre belle province.
/BOUCLE_video>@ Catherine
Nous n’en sommes pas à un mystère près au pays de Vladimir Poutine. Très intéressant. Merci.
Pierre R.
Le mot mystère n’aurait pas pu être mieux choisi, car j’oserais même dire que le mystère fait partie de l’imaginaire identitaire collectif des Russes tant au plan individuel qu’étatique. En effet, qui n’a jamais entendu parler de la "mystérieuse âme russe ?" Ou encore, qui n’a jamais entendu la célèbre phrase de Winston Churchill prononcée en 1939 disant que "la Russie est une devinette enveloppée dans un mystère à l’intérieur d’une énigme" ? Bien que les Russes souffrent souvent de l’aspect mystérieux et du manque de transparence de leur vie politique, et bien que la souffrance soit un des éléments de la "mystérieuse âme russe", ils en sont aussi très fiers. Les Russes aiment à cultiver leur aspect mystérieux, poétique, passionné. C’est entre autres dans ces éléments qu’ils disent se distinguer de nombreux autres peuples. Du moins, c’est l’impression que mon séjour là-bas m’a laissée.

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