Le président du petit pays qu’est la Bolivie, qui a vaincu les obstacles de l’oppression des grands, est furieux. Il dénonce et menace les 27 pays de l’Union européenne. Le Parlement européen votera le 18 juin l’accord conclu le 5 juin sur la « directive retour ». Si cette directive obtient le soutien des eurodéputés, elle pourra entrer en vigueur à partir de juillet 2010, et elle serait équivalente à un rideau de fer le long des frontières de l’UE. À partir de 2009, les étrangers devront soumettre leurs données biométriques partout en Europe, même s’ils ne viennent que pour un séjour de courte durée.
La république de Bolivie est composée de près de 9,2 millions d’habitants en 2008 dont 43 pour cent sont des locuteurs espagnols. Comme l’indique l’Université Laval, du Québec, sur l’aménagement linguistique dans le monde, la Bolivie est un pays multilingue, avec une bonne quarantaine de langues, presque toutes amérindiennes. En effet, dans l’autre tranche de 57 pour cent, les locuteurs se partagent 40 langues américaines réparties ainsi : le quechua (36,4 %), l’aymara (22,5 %), le guarani (0,2 %) et le chiquito (0,2 %). Pays d’environ un million de kilomètres carrés (deux fois l’Espagne ou la France, mais 36 fois la Belgique), la Bolivie se divise en trois régions distinctes : l’Altiplano, une partie septentrionale et les plaines du Chaco.
Les populations locales furent soumises à la christianisation et à la castillanisation, sans trop de succès dans ce dernier cas. Les Espagnols ont non seulement exploité les indigènes, mais ils les ont spoliés et ont supprimé tous leurs droits humains, les réduisant à l’état d’esclaves dans les haciendas. Des millions d’indigènes, majoritairement issus de Bolivie et du Pérou, furent déportés vers le plus grand gisement d’argent jamais découvert. Six millions d’Indios y périrent de froid et d’épuisement. Les langues indigènes furent interdites dans toutes les manifestations officielles de l’État espagnol mais, malgré tout, les autochtones résistèrent à la tentative d’assimilation (castillanisation).
En décembre 2005, Evo Morales, un Indien aymara, est élu à la présidence de la Bolivie, une première dans un pays où près de 70 % de la population est indigène. C’est un tournant vers la gauche qui se dessine pour la Bolivie, au grand dam des 20 pour cent de Boliviens qui se partagent la moitié du revenu national, regroupés au cœur de La Paz et dans les provinces de l’Est. Evo Morales veut mettre fin à « l’État colonial » et aux privilèges des multinationales, il s’oppose à l’impérialisme américain et se veut le porte-parole des populations défavorisées (c’est-à-dire non blanches).
Evo Morales s’indigne du comportement de l’UE : « promouvoir la liberté de circulation des marchandises et des capitaux, alors que dans le même temps on emprisonne nos frères sans jugement, revient à nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques ». Le président bolivien a adressé une lettre ouverte aux autorités européennes qui n’a été publiée que quatre jours après que les ministres de l’Intérieur de l’UE se soient entendus sur le contenu de la « directive retour » des immigrés illégaux.
Selon un rapport de la BBC, publié par Hactivist News Service, l’« UE dispose de 1 792 points officiels de contrôle frontaliers extérieurs, 665 points de contrôle aériens, 871 frontières maritimes et 246 frontières terrestres, 300 millions de passages annuels sont enregistrés à ces points, 160 millions de passages par des citoyens européens, 60 millions par des citoyens non-européens sans visa et 80 millions par des citoyens non-européens disposant d’un visa. L’on estime que 8 millions d’immigrés illégaux séjournent dans l’UE, dont la moitié est entrée légalement et a dépassé la date limite de séjour ».
Evo Morales rappelle des vérités que voudraient occulter bien des dirigeants politiques européens : « Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en masse, sans visa, ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent américain, qui absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les peuples premiers de l’Amérique ».
Et sur cette « directive retour », Morales pose un jugement géostratégique d’importance : « Si nous concevons que chaque État ou groupe d’États puisse définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient déniés à nos compatriotes et à nos frères latino-américains ». […] Et Morales de poursuivre : « le réchauffement global, la pollution, la disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors qu’augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient sans papiers ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est en rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, mais le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes ».
Et la menace tombe : « Si l’Europe rapatrie les Boliviens, la Bolivie pourrait demander des visas aux citoyens européens et suspendre les négociations d’un accord commercial entre l’UE et la Communauté andine des Nations (CAN) », avertit Evo Morales.
Notons au passage que l’International Herald Tribune rapporte qu’« il y aurait maintenant 224 camps de détention pour les migrants dans toute l’Union européenne. Ils peuvent accueillir au total plus de 30 000 personnes, demandeurs d’asile et immigrés sans permis de séjour en attente d’expulsion, et qui se trouvent souvent en détention administrative pendant des périodes pouvant aller jusqu’à 18 mois. Dans beaucoup de pays communautaires, il n’y a aucune limite à la durée de détention ».
Evo Morales en appelle à la conscience des dirigeants européens : « Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte. J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’Homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos politiques d’intégration comme vous avez échoué avec votre supposée mission civilisatrice du temps des colonies ».
Cet appel d’Evo Morales ne doit pas nous faire oublier qu’il est lui-même aux prises avec des problèmes intérieurs graves. Le président bolivien a accepté de remettre en jeu son mandat au cours d’un référendum révocatoire : « Je propose aux neuf gouverneurs du pays, conservateurs et non conservateurs, que nous nous soumettions ensemble à un référendum révocatoire, afin que le peuple dise s’il est pour ou contre le changement, s’il est pour ou contre le modèle néolibéral, la privatisation, la vente aux enchères de nos ressources naturelles et de nos entreprises. Il n’y a aucune raison d’avoir peur du peuple ». La seule façon de sortir de la crise dans laquelle s’enfonçait le pays. Le 10 août prochain, la population bolivienne pourra donc, si elle le désire, remettre en jeu les mandats du président, du vice-président et des neuf gouverneurs. Comme l’indique La Prensa, relayée par Courrier International : « la participation au référendum doit être supérieure à celle des dernières élections et les opposants à l’exécutif doivent réunir un nombre de suffrages supérieur au score obtenu aux dernières élections par l’autorité faisant l’objet d’une demande de révocation ». Comme Evo Morales a été élu avec 53,7 pour cent des voix en 2005, il devra démissionner si l’opposition obtient 53,8 pour cent le 10 août. Il en va ainsi pour les préfets, élus avec des appuis variant entre 37,98 et 48,03 pour cent.
Les habitants des régions de Beni et de Pando s’étaient majoritairement prononcés, fin mai début juin, par référendum, pour un statut d’autonomie administrative et économique plus grande. Les populations de Beni et de Pando, régions amazoniennes qui vivent principalement d’agriculture et d’élevage, sont partagées entre les paysans pauvres, favorables au président Morales, et les résidents riches des grandes villes, qui soutiennent l’autonomie. Les deux scrutins ont été considérés comme illégaux par le gouvernement central du président Morales et n’ont pas été reconnus par la Cour nationale électorale.
Selon l’ancien porte-parole d’Evo Morales, Alex Contreras, cité par le quotidien La Presse : « C’est une lutte entre deux cultures, la vieille et la nouvelle. Elle se fait par des moyens démocratiques, d’où la riposte d’Evo Morales qui a décidé de mettre son poste et ceux des neuf préfets en jeu le 10 août à un référendum révocatoire ». Toujours selon Alex Contreras : « les élites coloniales, soutenues par le capital local et étranger, veulent refonder le pays à leur manière, en reprenant les pouvoirs qu’ils ont perdus aux élections nationales de 2005 ». Advenant une victoire pour le président bolivien : « Morales soumettra alors la nouvelle Constitution à un référendum national, pour que la démocratie continue de baliser le changement en Bolivie ».
Et c’est ce même Evo Morales qui vient d’adresser une lettre d’indignation aux 27 grands de l’Union européenne. S’en trouverait-il beaucoup, parmi ces mêmes 27, pour soumetttre cette décision à un référendum populaire ?
Sources : AFP, Cyberpresse, Courrier International, Hactivist News Service, Presse canadienne)
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