16 octobre 2007 |
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Quartier Libre : Le dopage a été au cœur de l’actualité ces dernières semaines avec l’affaire Geneviève Jeanson. Regrettez-vous que les médias ne se soient concentrés que sur ce cas et n’aient pas analysé en profondeur le phénomène du dopage ?
Christiane Ayotte : Tout à fait. On est vraiment désolés de ne pas pouvoir décortiquer plus des cas d’école comme celui-là. Toute la mécanique du dopage y est pourtant présente. J’aurais aimé qu’on passe de la psychologie individuelle à des questions traitant de la « psychologie » de notre société. J’ai l’impression qu’il faut être patient avant que les changements ne viennent dans la population. Une prise de conscience et une compréhension doivent être faites et pour l’instant, ce n’est pas vraiment le cas.
Q. L. : Pourriez-vous justement donner une définition du dopage ?
C. A. : Il existe une définition technique qui est l’administration, la prise ou le trafic de substances ou de méthodes qui sont listées par l’Agence mondiale anti-dopage (AMA). Mais il existe aussi, et de façon beaucoup plus intéressante, des attitudes dopantes dans notre société qui connaît une banalisation du médicament, des suppléments… On est dans un monde où l’on nous a persuadés qu’on pouvait modeler notre corps et le forcer à être ce que nous voulons : il y a la chirurgie esthétique, les pilules pour la mémoire, pour le sommeil, pour surmonter un deuil… On ne laisse plus notre corps ou notre esprit surmonter les épreuves par lui-même. C’est pernicieux car ça nous laisse vulnérables à toute espèce d’industrie, mais ça risque aussi de nous déposséder de nos aptitudes personnelles. Les athlètes ne sont donc que la pointe de l’iceberg de cette culture dopante dans notre société.
Q. L. : Y a-t-il un portrait type de l’athlète dopé, un cheminement particulier que l’on retrouve souvent dans sa carrière ?
C. A. : Il peut y en avoir plusieurs, mais vous faites bien de mentionner le terme « cheminement ». On ne se dope pas la veille des premiers Jeux olympiques ou du premier 100 mètres. C’est un processus qui se fait dès les plus jeunes années. Quand on demande à nos jeunes d’atteindre des standards qui ont été eux-mêmes établis par des athlètes dopés, on tire vers le dopage. Dans les échelons supérieurs, quand ce sont les dopés qui se retrouvent en majorité, on fait du dopage une nécessité. L’influence du milieu familial joue aussi beaucoup, dans le rapport aux médicaments par exemple.
Q. L. : Selon vous, le milieu a une importance capitale. Vous avez même été jusqu’à dire que vous n’êtes pas « l’ennemie de l’athlète mais sa partenaire ». Faites-vous du sportif une victime innocente ?
C. A. : Absolument pas, il a une responsabilité première. Les gens disent souvent que les athlètes sont des victimes, moi je tiens à ce qu’ils soient responsables de leurs décisions. C’est à eux de veiller à conserver leur santé et leur intégrité. Cependant, il ne faut pas oublier que d’autres ont une part de responsabilité : le médecin qui administre les produits, l’entraîneur qui pousse toujours plus à la performance, les commanditaires, les parents…
Q. L. : En partant de ce postulat, ne pensez-vous pas que la lutte anti-dopage se concentre plus sur des aspects chimiques plutôt que socio-culturels ?
C. A. : Ce qui est frustrant, c’est que ces études existent. Aujourd’hui encore, des jeunes sortent des pharmacies les bras pleins de comprimés contre le rhume [contenant des stimulants] sans que personne ne les arrête. La population n’est pas assez éduquée face à ce problème, et ce n’est pas à la lutte anti-dopage de tout faire. Il y a une responsabilité de la société qui n’est pas prise. À l’école, il y a des cours d’informatique, de mécanique, d’économie, mais pas un jeune n’apprend à bien utiliser les médicaments usuels. Regardez comment les gens sont démunis devant les étalages de pharmacies pour trouver le produit dont ils ont besoin.
Q. L. : Le problème le plus grave n’est-il pas ces médecins qui fournissent les athlètes en faux certificats médicaux ? Aux Jeux olympiques de Lillehammer [1994], 70 % des athlètes étaient déclarés asthmatiques, alors que la moyenne de la population n’est que de 3 %.
C. A. : À Lillehammer, lorsqu’on s’est rendus compte du grand nombre d’athlètes utilisant des pompes à asthme, on s’est mis à les suivre et à leur demander des examens de santé avant de leur donner l’autorisation de concourir. Ce n’est qu’à partir de là que leur nombre a baissé de façon drastique. Le médecin doit être mieux informé qu’il ne l’est présentement. Il n’y a aucun athlète qui se fait arrêter pour utilisation de corticostéroïdes [utilisés pour lutter contre l’asthme, ces substances ont aussi pour vertu d’atténuer la douleur] car ils ont tous des autorisations. Qu’est ce qu’on fait à partir de là ? Même ceux qui n’ont pas d’autorisation peuvent en obtenir par la suite. C’est très frustrant.
Q. L. : N’est-ce pas décourageant de voir que les fédérations luttent de manière inégale contre le dopage et que les commanditaires et grandes marques n’investissent pas dans cette lutte ?
C. A. : Il ne faut pas se décourager. Il y a 25 ans, je pensais qu’on était tout près de la solution et que le fait d’en parler et de trouver quelques cas positifs serait suffisant pour qu’il y ait un recul. Malheureusement, on n’en est pas du tout rendu là. Aujourd’hui, je suis plus réaliste, je sais que ce ne sont pas les tests anti-dopage qui vont régler le problème, il faut un consensus dans la société.
Q. L. : Il y a aujourd’hui du dopage dans le golf, le tir à l’arc, dans le sport paralympique et même dans la lutte qui n’est qu’une compétition factice. Le phénomène a-t-il pris une ampleur irréversible ?
C. A. : Je pense que c’est tout simplement plus visible et que le fait d’attraper plus de sportifs rend le phénomène plus spectaculaire. Malheureusement, on a beau effectuer 200 000 contrôles par année dans les labos accrédités [contre 30 000 il y a 15 ans], cela n’empêche pas des affaires insensées de se produire. Prenez le cas du Tour cycliste de Californie qui a lieu chaque année. Le vainqueur reçoit son prix des mains d’Arnold Schwarzenegger qui est un l’exemple même du succès par le dopage. Mais ce n’est pas le pire : cette compétition est sponsorisée par Amgen, la compagnie pharmaceutique qui produit l’EPO. Chaque année, je regarde ça et je suis dépitée, il faut dénoncer des conneries pareilles. Parfois, on a l’impression qu’il faudrait que l’athlète explose pour forcer les gens à arrêter.
Q. L. : Avez-vous déterminé la proportion de sportifs dopés ? Certains experts avancent 25 %…
C. A. : On aimerait tellement le savoir. Ce chiffre (25 %) correspond à peu près, mais ce n’est qu’une moyenne. Tout dépend du sport. En culturisme, professionnel ou amateur, le taux monte à 99 %. Le problème est aussi majeur en cyclisme. Lorsque le vainqueur du Tour de France est contrôlé positif deux années de suite, ça commence à faire beaucoup. Et en même temps, ça reste peu car on ne détecte que 1 % de positifs chaque année. Ce chiffre n’est pas représentatif de la prévalence du dopage car les athlètes savent très bien comment déjouer les tests, Geneviève Jeanson nous l’a décrit. À quoi cela sert-il d’avoir tant de moyens pour la lutte si ce n’est jamais au bon moment que nous récoltons les urines ? C’est à l’entraînement et non en compétition qu’il faudrait le faire.
Q. L. : Qu’est ce qui est le plus efficace : les tests à partir d’urine ou de sang ?
C. A. : Cela dépend des substances à détecter. De toute façon, en Amérique du Nord, nous ne sommes pas autorisés à prélever du sang. C’est pathétique, on est en retard de dix ans sur l’Europe. Il faut dire aussi que les laboratoires ne décident pas de tout, on reçoit les flacons d’urine et les codes [la détection est anonyme] mais c’est ailleurs que les stratégies de contrôle sont décidées. On aimerait avoir de l’influence sur ces politiques là.
Q. L. : Quelles solutions préconisez-vous pour enrayer le fléau du dopage ?
C. A. : L’idéal serait un suivi biologique des athlètes. Cela consisterait, pour tous, à référencer les paramètres urinaires et sanguins qui sont les marqueurs les plus sensibles. Dès qu’une différence marquante se produirait chez un athlète, même sans positivité, on serait ainsi capables de réagir rapidement et de suivre ce sportif. Au lieu de faire dix tests au hasard, on ferait alors dix tests sur ce même athlète pour rendre le dopage impossible ou en tout cas plus difficile qu’il ne l’est maintenant.
Q. L. : Êtes-vous optimiste face à l’avenir de la lutte anti-dopage ?
C. A. : Je suis une optimiste persistante. Il ne faudrait pas qu’on devienne cyniques au point de jeter le sport de compétition aux vidanges. Mais on ne peut pas avoir des héros à tous les coins de rue. Quand votre génétique ne vous le permet pas, il faut accepter cette décision de votre corps et trouver un autre choix de carrière. Il faut de la patience, le changement des mentalités va prendre du temps, mais nous n’avons pas le droit d’abandonner, pas plus que pour l’environnement, la santé ou l’éducation.
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