1 octobre 2008 |
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Publications universitaires – L’argument automatique qu’on entend pour expliquer la guerre en Irak est celui des intérêts américains pour les gigantesques réserves de pétrole qu’on retrouve en Irak. Cette explication tient-elle la route ?
Julien Tourreille – Dans sa partie de notre livre, Charless-Philippe David démontre assez clairement la vacuité de cette thèse. C’est explication est assez simpliste. Pour avoir accès au pétrole irakien, il aurait été beaucoup plus simple de retirer les sanctions imposées par l’ONU qui interdisaient à l’Irak d’exporter son pétrole contre autre chose que de la nourriture. Il aurait été tout à fait possible de faire affaire avec le régime Saddam Hussein. Les États-Unis ont souvent entretenus ce genre de relation avec des dictatures ou des régimes autoritaires ; leur lien avec l’Arabie saoudite constitue un bon exemple de cette réalité.
Le pétrole n’explique pas l’invasion. Profondément, les plus grandes motivations qui expliquent l’invasion de l’Irak relèvent de l’idéologie.
P.U. – Donc, du point de vue de l’administration, quels étaient les arguments en faveur de l’invasion ?
J.T. – Initialement, il faudrait le rappeler, George W. Bush s’opposait à l’idée d’entrer en guerre avec l’Irak ; et ceci, malgré les incitations de sa garde rapprochée. Ce qui a achevé de le convaincre est l’argument du vice-président Dick Cheney qui craignait de voir le régime de Saddam Hussein fournir des armes de destructions massives à des groupes terroristes comme Al-Qaïda. C’est la crainte de les voir dotés de telles armes qui a fait basculer l’avis du président en faveur de l’invasion. L’idée était donc d’envahir pour neutraliser un tel scénario.
L’autre volet idéologique qui explique l’invasion est la présence des éléments néoconservateurs au sein de l’administration américaine. Ils expliquaient, entre autres, que l’origine des attentats du 11 septembre découlait de la présence de régimes autoritaires dans le Moyen-Orient ; où les formes d’oppositions politiques ne pouvaient s’exprimer autrement que par le terrorisme. L’idée était donc d’installer des régimes démocratiques dans la région pour briser cette fécondité structurelle entre régime autoritaire et groupes terroristes. L’Irak était donc la première étape de ce processus de démocratisation.
P.U. – Comment se définit l’idéologie néoconservatiste ?
J.T. – Le néoconservatisme est une des chapelles du conservatisme américain. Cela peut paraître étonnant, mais on compte parmi ses activistes beaucoup de gens qui, initialement, étaient de gauche. Ces gens ont été déçus du tournant qu’a pris par le parti démocrate au courant des années 1960-70. Il reprochait au Parti démocrate, notamment à Jimmy Carter, d’être trop humble – voire passif – sur la scène internationale. Ils ont donc commencé à se structurer pour favoriser un interventionnisme américain sur la scène internationale dans le but d’universaliser les valeurs qu’ils croyaient universelles. Grosso modo, l’idéologie néoconservatrice juge qu’il est légitime d’intervenir en dehors du territoire des États-Unis pour instaurer les valeurs démocratiques.
P.U. – Dans le cas de la guerre en Irak, est-ce que les civils de la Maison Blanche ont respecté les besoins logistiques minimaux pour que les militaires puissent atteindre leurs objectifs ?
J.T. – Au sein de l’administration Bush, il y a eu un grand débat entre militaires et civils à propos des effectifs à déployer en Irak. Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense, voulait montrer à la face du monde la puissance des États-Unis en envoyant très peux d’hommes. Au départ, il estimait que 50 000 hommes étaient suffisants.
De l’autre côté, des militaires estimaient qu’il fallait jusqu’à 500 000 soldats, dix fois plus, pour renverser le régime de Saddam Hussein et pour ensuite occuper efficacement le territoire. Finalement, ce sont 130 000 soldats qui ont été mobilisés au début de la guerre en 2003. Cette ingérence des civils de la Maison Blanche dans le champ de compétence des militaires n’a pas été sans effets sur le déroulement des opérations lors de l’occupation.
P.U. – À combien s’élève maintenant l’estimation des coûts de la guerre en Irak ?
J.T. – Selon l’économiste Joseph E. Stiglitz les coûts globaux s’élèvent à 3000 milliards de dollars. C’est en fait le titre de son dernier livre (The Three Trillion Dollar War). Cette estimation inclut tout : de la reconstruction de l’Irak aux soins médicaux à vie qui devront être prodigués à tous ceux qui ont été touchés par la guerre. Mais en termes pratiques, les coûts de la guerre en Irak s’élèvent à 500 milliards pour le gouvernement américain ; donc environ 100 milliards par année depuis 2003. Cette somme est énorme, mais relativement au PIB des États-Unis, c’est peu ; et en proportion, ça ne se compare pas du tout aux coûts qu’a eu la guerre du Viêt Nam.
P.U. – La plupart des données convergent : la violence a énormément diminué en Irak depuis 2007. Qu’est-ce qui est à l’origine de cette amélioration ?
J.T. – Trois éléments. Le premier, c’est la stratégie adoptée par l’administration Bush annoncée en décembre 2006 et appliquée depuis 2007 : la stratégie du Sursaut (The Surge). Contre l’avis du rapport Hamilton-Baker qui préconisait des retraits, le Sursaut favorisait l’ajout de troupes supplémentaires en Irak. Ce sont donc 30 000 soldats de plus qui ont été mobilisés en Irak depuis 2007. Ces effectifs supplémentaires élèvent à 160 000 le total des effectifs. En plus de cet ajout, la stratégie du Sursaut s’articulait comme ceci : nettoyer, tenir et construire. Antérieurement à cette stratégie, les opérations américaines attaquaient des éléments hostiles pour ensuite se retirer. Les éléments hostiles reprenaient donc place assez rapidement.
La deuxième cause de l’amélioration de la situation s’explique par le retournement d’une partie des tribus sunnites qui, au début, soutenaient des éléments d’Al-Qaïda. Les chefs de l’armée américaine ont réussi à obtenir l’appui des chefs de tribus en leur donnant de l’argent. Mais l’argent n’est pas la seule explication de ce revirement. La réalité est aussi que les tribus ont fini par rejeter le mode d’action d’Al-Qaïda qui, selon eux, est allé trop loin dans ses violences à l’endroit des populations civiles, dont les chiites.
Le dernier élément qui a contribué à diminuer la violence en Irak est la trêve respectée par la milice chiite de Moqtada Sadr. L’armée du Mahdi n’attaque donc plus l’armée américaine ; ce qui se traduit en une baisse notable des pertes américaines.
Ce sont ces trois éléments qui expliquent la diminution de la violence, mais il est important de préciser que cette amélioration reste très fragile.
P.U. – On ne peut s’empêcher de se demander pourquoi l’armée la plus puissante du monde n’a pas réussi à vaincre ses ennemis en Irak ; eux qui étaient pourtant nettement moins redoutables…
J.T. – La raison essentielle est que l’armée américaine n’avait pas planifié la phase d’occupation. Des gens de l’administration comme Donald Rumsfeld ou Paul Wolfowitz étaient convaincus que le pays allait se réorganiser une fois Saddam Hussein évacué du pouvoir. Comme par magie, ils croyaient que l’Irak allait se reconstruire et devenir une démocratie modèle en quelques semaines. Bref, l’administration américaine avait planifié l’offensive ; mais n’avait pas préparé le reste ! Il aura fallu passer à travers des années terribles comme 2004 et 2005, où énormément de soldats ont été tués, pour que les États-Unis repensent le mode d’action sur le terrain. Ce qui clochait dans leur mode d’action initial était l’absence de prise en considération de la dynamique des guerres non conventionnelles.
P.U. – Qu’est-ce qui différencie une guerre régulière d’une guerre non conventionnelle ?
J.T. – Vous aimez les questions à développement ! Pour faire simple, une guerre régulière se fait entre deux armées étatiques qui respectent les règles du « jeu » telles que définies dans les traités internationaux. Leurs soldats sont en uniformes. Ils sont donc identifiables, on ne les confond pas avec les civils. Les guerres napoléoniennes et les deux guerres mondiales ont été des guerres régulières, conventionnelles.
Une guerre non conventionnelle, comme celle dans laquelle les États-Unis sont engagés en Irak, oppose une armée étatique à des corps armés difficiles à identifier. Ces groupes sont souvent des insurgées ou des terroristes qui se fondent dans la population et emploient des tactiques de guérilla ou d’embuscade. Ces modes de combats sont souvent très meurtriers contre des forces régulières. Le but fondamental de ces tactiques est d’influencer le vote de la population dans le pays de l’armée occupante ; ce qui donne du souffle aux voies qui prônent des retraits de troupes – ou qui visent la fin de la guerre.
P.U. – George Bush père avait refusé d’envahir l’Irak dix ans auparavant. Une fois devenu président, George W. Bush (le fils) n’avait-il pas un bon conseiller dans la famille pour lui faire comprendre les risques d’une invasion en sol irakien ?
J.T. – George Bush père avait effectivement refusé d’envahir l’Irak comme le voulait certains néoconservateurs à l’époque. Ceux-ci auraient aimé qu’une invasion de l’Irak suive la libération du Koweït qui venait d’être réalisée. Les deux raisons qui l’ont empêché d’agir dans ce sens étaient, d’un, que le mandat de l’ONU ne le permettait pas ; et, de deux, que cela exigerait trop d’efforts, trop de troupes et qu’il n’était pas question pour les États-Unis de faire du « nation building ».
P.U. – Mondialement, dès le début de la guerre, on a pu observer un contraste très net dans le discours médiatique par rapport à la légitimité de la guerre. Tous les médias occidentaux, sauf ceux des États-Unis, étaient extrêmement critiques – voire totalement opposés – à l’idée de faire la guerre. Pourquoi les médias américains ont-ils tant tardé à devenir critique envers les arguments de l’administration Bush ?
J.T. – L’effroi engendré par le 11 septembre 2001 a unifié la population américaine autour de leurs dirigeants. Les journalistes n’ont pas été épargnés par l’effet. Ils ont considéré comme argent comptant tout ce qu’avançait la Maison Blanche. Cet hébétement prolongé a neutralisé les fonctions critiques des médias américains par rapport au discours l’administration américaine.
Un autre élément de réponse qui explique cette paralysie contestataire est l’effet fulgurant du patriotisme américain. Au lendemain du 11 septembre, quiconque osait contredire les moyens employés pour défendre les États-Unis était automatiquement stigmatisé comme étant antipatriote. Ce symbole est particulièrement difficile à porter, surtout en période de guerre.
P.U. – En matière de politique étrangère, les États-Unis ont fonctionné selon plusieurs doctrines. Entre autres, il y a eu la doctrine Washington, la doctrine Monroe, la doctrine Powell, etc. Depuis quelques années, on a également entendu parler de la doctrine Bush…
J.T. – C’est lors du discours sur l’état de l’Union de janvier 2002 qu’on a vu apparaître les assises de la doctrine Bush. Cette doctrine dit que, dans un monde dangereux tel que caractérisé par le 11 septembre, les États-Unis ne peuvent tolérer que leur marge de manœuvre soit limitée par les organisations internationales. Cette doctrine considère légitime de renverser et d’intervenir unilatéralement partout dans le monde, là où ils jugent qu’une menace existe. Mais, l’ère Bush est terminée et nous verrons si sa doctrine sera consacrée par son successeur…
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