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    • Philippe Renève
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    Beaumarchais ou Marivaux ?

    le 21 mai 2008 | 197 visites | 4.50 / 5 | 1 commentaire(s)

    La version originale de cet article a été publiée à cet endroit.

    Beaumarchais ou Marivaux ?
    photo : art_es_anna (Flickr)

    Un de mes lointains parents vient de découvrir dans des papiers de famille trois feuillets manuscrits visiblement anciens. Des érudits locaux les attribuent à quelque dramaturge du XVIIIe siècle ; malgré les imperfections de ce qui semble être un premier jet, ils les jugent d’assez bonne tenue pour que leur auteur soit un des grands du siècle, peut-être même Beaumarchais ou Marivaux.

    Le premier feuillet porte seulement la mention suivante en son milieu, ce qui semble être un titre :

    Nicolas ou le valet enrichi

    Voici le texte des deux autres feuillets.

    SCENE 2

    (Charlotte, le Comte de Bouygues)

    CHARLOTTE ah , Monsieur le Comte, je suis bien aise de vous voir.
    LE COMTE voyez-vous bien l’impertinente. Sache donc, ma fille, qu’une servante n’a pas d’aise, mais seulement des devoirs. Chanter des berceuses d’un frais minois en caressant une guitare ne fait pas de toi une dame de compagnie. Mes bottes.
    CHARLOTTE oui, Monsieur.
    LE COMTE tu veilleras à les cirer avec soin.
    CHARLOTTE comme à l’habitude, Monsieur.
    LE COMTE dis-moi, on m’a rapporté que Nicolas donnait des fêtes avec des paysans ?
    CHARLOTTE cela est possible, Monsieur.
    LE COMTE que sais-tu de ces fêtes ?
    CHARLOTTE peu de chose, assurément.
    LE COMTE (agacé) vas-tu bien parler ?
    CHARLOTTE Monsieur, je ne fus pas à toutes, loin de là.
    LE COMTE dis-moi donc ce que tu en sais.
    CHARLOTTE on dit qu’il en fut de très belles. Celles où j’étais furent charmantes.
    LE COMTE ha. Tu as bien dû faire ta Madame.
    CHARLOTTE oh, Monsieur le Comte, devant les paysans !
    LE COMTE les paysans ne sont point si stupides ; et ils parlent beaucoup entre eux, n’hésitant pas à médire. Je veux que tu n’y paraisses plus.
    CHARLOTTE oh, Monsieur !
    LE COMTE c’est ainsi. Où étaient-elles tenues ?
    CHARLOTTE tantôt dans nos appartements, tantôt dans des tavernes.
    LE COMTE des tavernes ? Soit. Et y avait-il de nos gens ?
    CHARLOTTE François, mais pas toujours, Claude, Jean-François, et d’autres.
    LE COMTE ont-elles été au moins de bonne tenue ?
    CHARLOTTE oh oui, Monsieur, tout le monde était bien habillé, avec des bijoux, des révérences, des élégances.
    LE COMTE des bijoux, tiens donc. Nicolas aussi ?
    CHARLOTTE oh, surtout Nicolas, Monsieur le Comte, des gourmettes, et puis des bagues, et beaucoup de belles choses.
    LE COMTE ah, tu finis par le dire. J’ai appris qu’il était tout bonnement couvert d’or et de pierreries, ton Nicolas. Quel aplomb ! Va-t-il se prendre pour un Monsieur, à cette heure ?
    CHARLOTTE Monsieur le Comte, il faut que je vous dise.
    LE COMTE quoi donc ?
    CHARLOTTE de vilaines gens cherchent à lui nuire. Toutes sortes de rumeurs méchantes courent la campagne. Et Nicolas a interdit les placards dans toute la Comté.
    LE COMTE (songeur) le sot ! Il apprendra que les murmures sont mieux à prendre que les cris.
    CHARLOTTE s’il vous plaît, Monsieur le Comte ?
    LE COMTE rien. (Plus fort) Ces bijoux ont un très mauvais effet sur les paysans, et Nicolas devra s’en défaire.
    CHARLOTTE (rembrunie) comme il plaira à Monsieur le Comte.

    SCENE 3

    (Nicolas entre côté jardin)

    LE COMTE ah, te voici.
    NICOLAS pour vous servir, mon maître.
    (Charlotte, derrière le comte, fait des signes à Nicolas, qui ne comprend pas)
    LE COMTE enlève donc ton bonnet.
    NICOLAS c’est qu’il fait bien froid, Monsieur.
    LE COMTE on se découvre devant son maître, effronté.
    NICOLAS mille pardons, Monsieur le Comte, je suis étourdi.
    LE COMTE plutôt qu’étourdi, tu es bel et bien enivré de ton succès, Nicolas, et les laquais qui te flattent te grisent davantage encore. N’oublie jamais, Nicolas, que tu n’es régisseur que par mon bon vouloir, et que tu n’as cette fortune que pour me servir, ainsi que nos amis seigneurs des comtés voisins.
    NICOLAS oui, mon maître.
    LE COMTE on m’a rapporté que tu t’es pris de querelle avec un pêcheur, est-ce vrai ?
    NICOLAS encore oui, mon maître.
    LE COMTE de même, que tu as fort vilainement traité un paysan à la foire, avec des mots de palefrenier.
    NICOLAS hélas oui, mon maître.
    LE COMTE de plus, que tu donnes des fêtes bien brillantes, tout empesé de brocart et scintillant autant de bijoux que de souci de l’apparence ?
    NICOLAS c’est un peu vrai, mon maître.
    LE COMTE tu cesseras tout cela, Nicolas, sous peine de rester à jamais le petit serviteur ne commandant qu’à un hameau reculé. Entends-tu bien ?
    NICOLAS sans doute, mon maître.

    Le manuscrit s’achève ici. Souhaitons que l’auteur en soit identifié et que le reste de la pièce soit un jour retrouvé.

    POST-SCRIPTUM : N.B. Précisons pour les lecteurs peu au fait des choses de la vie française qu’un descendant de ce comte de Bouygues est à la tête d’une très grande entreprise de BTP qui contrôle aussi, entre autres choses, la chaîne de TV la plus populaire (TF1), et est un ami personnel du président Sarkozy.
    Publie.ca!
    Mots-clés : france et Livres

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  • 1 COMMENTAIRE(S) | Répondre à cet article

    • Gilles

    […] ils les jugent d’assez bonne tenue pour que leur auteur soit un des grands du siècle, peut-être même Beaumarchais ou Marivaux.

    Une analyse graphologique pourrait résoudre la question, je pense. Voici un exemple de l’écriture de Beaumarchais, et de celle de Marivaux (difficile à lire, mais on peut observer la disposition et la forme).

    Je ne sais pas si Beaumarchais et Marivaux écrivaient eux-mêmes ou dictaient leurs premiers jets ; une « analyse de contenu » pourrait aussi donner une piste. Mais je suppose que les érudits dont vous parlez ont pensé à cette possibilité…

    Quoi qu’il en soit, vous avez là un petit trésor bien charmant.

    28 mai 2008 | répondre | permalien

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