• Au bout du pétrole, l’impasse

    7 octobre 2008 | 0 commentaire(s) | 21 affichage(s)

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    P.U. - Tôt dans votre livre vous soulevez le problème de crédibilité des chiffres officiels liés à l’état des réserves mondiales de pétrole. Pourquoi ces données posent-elles problème ?

    N.M. – Les données géologiques liées à l’état des réserves officielles de pétroles dans le monde sont souvent des secrets d’État. Au Québec, pour faire un parallèle, il est impossible de savoir combien il reste d’eau dans les barrages d’Hydro-Québec. Ces informations ont une grande importance économique. Sur la scène internationale, il est tout à fait possible qu’un pays puisse avoir des taux d’intérêt plus avantageux sur ses prêts si l’on croit que ses réserves énergétiques sont abondantes et qu’elles pourront générer de bons revenus sur une longue période. Surestimer la quantité des réserves est donc financièrement rentable à court et moyen terme.

    Cette surestimation avantage aussi les patrons et actionnaires des industries qui exploitent les gisements. Les capitaux sont moins volatiles lorsqu’on croit que les perspectives à long terme garantissent nos investissements…

    P.U. - Malgré les biais des chiffres officiels, peut-on quand même savoir pour combien de décennies il restera du pétrole dans le monde ?

    N.M. – La vraie question n’est pas de savoir quand la dernière goutte aura été puisée. Nous ne serons jamais vraiment à sec. La réalité est que les puits les plus faciles d’accès et où le pompage exige peu d’efforts, comme en Arabie Saoudite où on le trouve sous forme liquide, sont de plus en plus rares et vieillissants. On doit donc se tourner de plus en plus vers d’autres gisements beaucoup plus difficiles à exploiter – comme les sables bitumineux.

    Cette nouvelle réalité complexifie les défis de l’industrie puisqu’il faudra toujours plus d’énergie pour maintenir le niveau de production. Ajoutez à cela la hausse irréversible de la demande mondiale et vous vous retrouvez avec une augmentation des prix garantie.

    La question n’est donc pas de savoir quand le pétrole aura disparu. Il sera hors de prix bien avant qu’il disparaisse géologiquement.

    P.U. – Dernièrement, dans un de vos articles, vous vous en preniez à l’engouement populaire et politique envers la voiture électrique. Le titre de votre article était assez tranchant : Voiture électrique – toujours un mythe (Le Devoir, 17 juin). Pourquoi la voiture électrique est-elle toujours un mythe ?

    N.M. – C’est un mythe parce que nous ne possédons pas la technologie aujourd’hui pour que des voitures dotées d’une autonomie de 300 kilomètres – tout en permettant une conduite à 100 kilomètres-heure – puissent être vendues à prix abordable.

    Le problème est que nous ne pouvons pas faire les piles appropriées. Historiquement la pile n’est pas une nouvelle technologie. On en utilise depuis 200 ans. Plus une technologie est vieille plus il est difficile de faire des sauf en avant important. On ne peut pas fabriquer de voiture tout électrique qui réponde aux besoins d’aujourd’hui. La voiture hybride est la meilleure alternative. Mais même la Volt de GM qui a une autonomie de 80 kilomètres en mode électrique (qu’on nous la promet pour dans deux ans) n’est pas une alternative universelle. On estimait leur prix de vente à 30 000$ mais on parle maintenant 40 000$ ou 50 000 $ ; pas de quoi pouvoir remplacer le parc automobile en peu de temps !

    P.U. – L’Occident n’en est pas à sa première crise pétrolière. Qu’est-ce qui distingue les crises des années 70 à la crise pétrolière d’aujourd’hui ?

    N.M. – Les crises pétrolières de 1973 et de 1979-80 étaient essentiellement politiques. Elles découlaient de conflits géopolitiques, mais aussi des tensions entre pays producteurs et consommateurs. Les pays arabes producteurs de pétrole étaient très insatisfaits du prix du pétrole qui n’était pas avantageux pour eux. Lors qu’on examine ces crises avec du recul, on constate que les explosions de prix qui ont survenues ne se sont pas prolongées sur de longues périodes ; contrairement à ce qu’on observe de nos jours.

    Aujourd’hui, certains conflits persistent dans les régions ressources, mais cela n’explique pas comment le prix du baril puisse rester aussi élevé pendant autant de temps. La hausse des prix du baril est avant tout attribuable au déséquilibre entre l’offre et la demande. Les prix d’aujourd’hui sont essentiellement attribuables à une crise de production malgré que celle-ci roule à plein régime dans presque tous les pays. Depuis trois ans, la production mondiale stagne à 3,9 milliards de tonnes de pétrole par année. Voilà en quoi la situation est foncièrement différente d’avec celle des années 1970.

    P.U. – Mais les progrès technologiques qu’on observe partout dans le monde pour extraire plus de pétrole ne pourraient-ils pas donner un second souffle à la production ?

    N.M. – Beaucoup de progrès ont déjà été faits. On peut désormais puiser 35 % du pétrole qui se trouve dans un puits alors que l’efficacité du pompage n’était que de 22 % dans les années 80. Mais cette amélioration de l’exploitation ne pourra connaître le même rythme. On ne peut espérer répéter cette amélioration dans un même laps de temps. Les progrès technologiques se poursuivront, mais les gains de productivité n’auront pas la même ampleur qu’auparavant.

    La technologie peut également nous permettre d’aller chercher du pétrole là où on osait à peine l’imaginer jadis. Dernièrement, on a annoncé l’ambition d’extraire des ressources au large du Brésil, à 250 kilomètres des côtes, à 11 kilomètres sous l’eau et à plusieurs kilomètres sous des couches de sels. On a donc pour ambition de creuser à une profondeur qui est plus grande que la hauteur du mont Everest ! La technologie pourra peut-être permettre d’accéder à ce genre de réserves, mais le prix du pétrole puisé sera défini en conséquence de l’effort investi pour l’obtenir…

    P.U. – Le pic d’Hubbert est une théorie qu’on entend de plus en plus souvent depuis quelques années. A-t-elle été confirmée ?

    N.M. – Cette théorie est le fruit du travail d’un géologue Marion King Hubbert (1903-1989) qui avait fait des prédictions sur l’état des réserves de pétrole aux États-Unis et dans le monde. Dans les années 1950, Hubbert avait prédit que le zénith de la production de pétrole aux États-Unis serait atteint en 1970. Au niveau du pétrole continental (en excluant l’Alaska), Hubbert a vu juste puisque les États-Unis produisent aujourd’hui 60 % de ce qu’ils produisaient il y a 38 ans.

    Là où Hubbert n’a pas tout à fait réussi sa prédiction, c’est concernant le pic de production mondial qui en 1968, prédisait-il, serait atteint aux environs de l’an 2000 ; alors qu’on estime aujourd’hui que le pic devrait plutôt être atteint aux alentours de 2008-2011. L’explication de l’écart entre les deux dates est qu’Hubbert n’avait pas prédit les deux crises des années 70 qui ont entraîné une chute significative de 15 % à 20 % de la consommation de pétrole dans le monde jusqu’au milieu des années 80.

    Mais, outre les dates, la théorie du pic d’Hubbert est indéniable : lors de l’exploitation d’une ressource non renouvelable comme le pétrole, il est certain que la production ne pourra jamais connaître une hausse permanente. Elle finira par décroître, inévitablement. C’est ce qui sur le point d’arriver, si ce n’est pas déjà le cas…

    P.U. – Dans votre livre vous soulevez l’ironie liée au fait qu’en 150 ans l’humanité aura réussi à brûler une ressource que la nature aura pris 100 millions d’années à générer…

    N.M. – Oui, cette ironie est d’autant plus aberrante lorsqu’on la traduit en termes de production par baril. Depuis 100 millions d’années, au total, la Terre a produit 2 barils de pétrole à l’heure. Aujourd’hui nous en consommons 30 milliards par an, ou, plus de 80 millions de barils par jour. Il faut donc le dire, le pétrole se renouvelle dans la nature, mais il ne faut pas compter là-dessus pour subvenir à nos besoins !

    P.U. - Qu’aurait été le monde d’aujourd’hui sans l’existence de cette ressource ?

    N.M. – Tout le XXe siècle est basé sur le pétrole. La plupart d’entre nous sont trop jeunes pour le réaliser, mais quand les plastiques ont fait leur apparition dans les années 30 ; on a assisté à une véritable révolution. Il n’était désormais plus nécessaire de requérir à des os, des cornes, du bois et des pierres pour nos besoins quotidiens. Le monde industriel n’aurait jamais pu se rendre où il est aujourd’hui sans dévaster encore plus la planète comparativement à ce que l’on fait aujourd’hui. Les plastiques ont donc permis d’épargner considérablement plusieurs autres ressources naturelles essentielles à notre mode de vie.

    P.U. - Durant la Deuxième Guerre mondiale, les Allemands utilisaient une technique de liquéfaction du charbon pour produire du pétrole. Considérant l’abondance des réserves de charbon dans le monde, ne pourrait-on pas envisager cette vieille méthode pour obtenir du pétrole pendant encore longtemps ?

    N.M. – Certainement. Le procédé de liquéfaction du charbon a remporté le prix Nobel de chimie en 1931. On sait que ça fonctionne. Présentement, aux États-Unis, 80 % du budget accordé aux nouvelles énergies est destiné aux travaux sur le charbon. Les États-Unis détiennent d’énormes réserves de charbon et ils y consacrent des efforts considérables, entre autres pour développer des centrales thermiques propres, sans émission, et aussi pour liquéfier ce combustible. Il y a de l’espoir en la matière. Mais ce processus n’est pas très efficace et il pollue beaucoup. Son efficacité énergétique est de 50 % ; ce qui signifie qu’il faut une demi-unité d’énergie pour en produire une issue de la liquéfaction du charbon. Bref, le pétrole de demain qui pourrait provenir de ce procédé sera beaucoup plus cher que celui d’aujourd’hui. L’âge d’or du pétrole est derrière nous.

    P.U. - Dans votre livre, vous dites que la soif grandissante de pétrole de la Chine l’entraîne à entretenir des relations douteuses avec des pas parias…

    N.M. – La Chine n’a essentiellement pas de pétrole sur son territoire. Et comme elle est un joueur qui est arrivé tardivement dans sur le marché mondial des ressources pétrolifères, elle n’a pu opter que pour les partenaires dont personne ne voulait. C’est ce genre de lien d’affaire pour du pétrole qui explique pourquoi la Chine a soutenu le Soudan de manière systématique depuis plusieurs années.

    P.U. – Dans votre livre vous êtes assez dure envers la politique canadienne de l’énergie. Que lui reprochez-vous au juste ?

    N.M. – Si vous voulez que je parle de la politique canadienne de l’énergie, je serai très bref parce qu’il n’y en a pas. Le Canada est le seul pays producteur et exportateur de pétrole au monde qui soit dépourvu de politique énergétique. Pour faire une comparaison, la politique américaine de l’énergie date de 1890. Dès cette époque les États-Unis – qui produisaient déjà du pétrole à l’époque – ont mis de côté d’énormes réserves de kérogène à fin de se garantir des réserves à très long terme. Ces réserves n’ont toujours pas été exploitées aujourd’hui. Tous les pays producteurs de pétrole tiennent à avoir le contrôle sur leurs ressources de pétrole. Pas nous.

    La politique énergétique du Canada en matière de pétrole est définie par l’ALÉNA. Dans ce Traité, on retrouve une clause qui oblige le Canada à considérer les besoins américains dans la même mesure que ses propres besoins. Ceci signifie que dans le cas où surviendrait une crise énergétique au Canada, il serait impossible de statuer que la production canadienne de pétrole irait prioritairement aux Canadiens…

    P.U. – C’est ce qui vous fait dire que le « Canada ne peut pas continuer cette politique de mauviette. »

    N.M. – Oui. Même le Mexique, qui n’est pas un pays aussi influent que le Canada, a refusé de signer cette clause. Les Mexicains, qu’on ne peut qualifier d’ultraprotectionnistes à l’endroit des États-Unis, ont compris depuis longtemps que le pétrole était une question nationale. Aujourd’hui, le Canada n’a aucun contrôle sur son pétrole.

    P.U. - C’est cette réalité qui fait que les provinces de l’est du Canada sont contraintes d’importer leur pétrole d’outre-mer plutôt que de s’approvisionner directement des ressources albertaines ?

    N.M. – Oui. Le Canada produit 150 millions de tonnes de pétrole par année. On en exporte 100 millions et on en consomme 100 millions. On doit donc importer 50 millions de tonnes pour fournir l’Est du pays. On l’importe de la Mer du Nord, de l’Algérie et du Moyen-Orient. 99,9 % du pétrole qu’on exporte se dirige vers les États-Unis ; 0,1 % se destinent aux Caraïbes.

    La clause énergétique de l’ALENA est munie d’un effet de cliquet. Si on augmente la proportion de la production à destination des États-Unis à hauteur, par exemple, de 65 %, il n’est plus possible par la suite d’exporter moins que cette proportion de notre production. Cette disposition légale est donc perverse pour l’est du pays, puisque si elle augmente ses importations venant d’ailleurs, le pourcentage d’exportation vers les ÉUA augmentera et il ne sera plus possible de retourner au niveau d’avant – un vrai cliquet. La belle affaire.

    P.U. – Malgré tout, le Canada ne tire-t-il pas de bons revenus des droits d’exploitations pour son pétrole ?

    N.M. – Il en tire de bons revenus. Le tiers du budget de l’Alberta découle des redevances sur l’exploitation du pétrole. Mais, lorsqu’on compare les bénéfices que les Albertains en tirent par rapport à d’autres, on réalise qu’ils font un véritable cadeau à l’industrie. Pour comparer, l’Alaska exige 11,7 $ en droits pour chaque baril, la Norvège 14 $ et l’Alberta 4,31 $.

    Puisque les richesses du sous-sol sont de nature provinciale, les droits d’exploitation du pétrole ne profitent pas à tous les Canadiens. L’insolence frappe surtout quand on apprend que l’industrie pétrolière continue de recevoir des subventions. En 2002, le gouvernement fédéral offrait encore 1,5 milliard de subventions à l’industrie pétrolière du Canada. Le taux d’imposition a de quoi faire sursauter. Proportionnellement, une compagnie pétrolière paie moins d’impôts au Canada qu’une banque ou même qu’un dépanneur…

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