• Ah, les fonctionnaires zèlés…

    12 novembre 2008 | 2 commentaire(s) | 116 affichage(s)

    Car pour Paxton, c’est simple en effet : les français sont allés bien plus loin que ce que leur demandaient les allemands, effarés de voir s’accumuler sur leurs bureaux des monceaux de courriers avec le même thème : la dénonciation d’un voisin juif. Effarant. Comme le note Bruttman, une forte proportion choisit le camp allemand, mais heureusement pas tous : “face à l’occupant, l’administration, doit à certains moments faire des choix qui conduisent certains à livrer plus d’hommes que les Allemands en exigent quand d’autres oublient systématiquement de tamponner les cartes d’identités de la mention « juif ».” Mais en général, comme l’a bien décrit Paxton, le racisme est sous jacent à l’attitude généralement admise : “L’une des informations les plus surprenantes de cet ouvrage est dans la facilité avec laquelle l’administration met peu à peu en œuvre la législation raciste de Vichy, alors même que l’Etat français s’attendait à des difficultés d’application”.

    Certains ne l’acceptent pas : ils deviendront plus tard des Justes, car leur combat l’était : ainsi Roger Belbeoch, devenu juste en 1985. Agé d’à peine vingt ans, revenu à Paris après avoir tenté de rejoindre Londres, il se fait engager dans la police dans le XII eme arrondissement, et en profite pour faire des faux papiers à tout le monde  :”Tout de suite, il a eu les registres de juifs qui étaient astreints à résidence surveillée. Les juifs devaient émarger tous les jours, autrement, il devait les dénoncer”. Un jour, les allemands l’arrêtèrent, ou plus exactement des français de la “Brigade spéciale des affaires juives”, et le confrontèrent à un jeune juif qu’ils venaient de tabasser devant lui. Il les insulta copieusement, et fut alors à son tour massacré : le coccyx et les deux côtes cassées, il fut sauvé in extremis par ses copains policiers accourus pour sa défense. Expédié à l’hôpital, puis en Bretagne, il recommença pareil, en déchirant ostensiblement les lettres de dénonciation qu’il recevait dans son commissariat breton, faisant même prévenir les juifs visés de leur contenu. “Ces lettres étaient d’une lâcheté épouvantable”, se souvient-il. Le résistant évoque avec amertume l’indifférence, l’attentisme et la veulerie de cette France pétainiste qui ferma les yeux sur l’horreur pour finalement fournir des bataillons de résistants de la dernière minute. “Personne ne peut dire qu’il ne savait pas, tranche-t-il. Dès avant-guerre, nous connaissions le sort réservé aux juifs en Allemagne. La Nuit de cristal, les pogroms, les magasins juifs incendiés… Nous savions.” Revenu à Nogent-sur-Marne, il continua à faire de même, cette tête de mule de breton qui ne supportait pas qu’on puisse agir ainsi. Policier, il vit sa propre petite amie de 18 ans, Claudine Kaufmann, arrêtée par ses confrères, avec son père et sa mère : tous les trois juifs. Et tous les trois pris au piège lors de la célèbre Rafle du Vel d’Hiv’. Leurs voisins “n’avaient rien dit.” “Les jours qui suivirent, comme 13 152 autres juifs de Paris et de sa région, Claudine fut livrée à l’occupant nazi et déportée. Il ne l’a plus jamais revue.” Lui, ce fonctionnaire, était aussi… communiste. Le 25 août 44, pendant que Paris se libère et qu’on massacre les enfants de Maillé, son père est tué à Nogent dans les derniers combats autour de la capitale. Quand on interroge ce héros discret l’année dernière il explique pour quoi il avait agît ainsi : “moi, je n’ai jamais obéi aux ordres. Et lorsque je ne pouvais pas faire autrement, je les ai contournés”, sourit-il en citant Marie-Claude Vaillant-Couturier : “ce que la Résistance nous a appris, c’est que lorsqu’une cause nous paraît juste, il faut lutter pour elle quels qu’en soient les risques pour soi.” L’injustice a fabriqué un juste, révolté par ces décisions arbitraires et ces enfermements qu’il réprouvait. Une leçon à méditer pour beaucoup. Un fonctionnaire n’a pas nécessairement à suivre un ordre qu’il juge contraire à des principes fondamentaux que sont le rejet de toute forme de racisme et le respect de la dignité humaine.

    Chez ses collègues fonctionnaires, comme le note Bruttman, bien peu ont cette attitude courageuse, et jouent sur les mots, comme celui “d’illégaux” . “Autre question soulevée, celle de l’illégalité des Juifs arrêtés ou soumis à contravention. Pour une bonne partie d’entre eux, l’illégalité est le fait même de la politique antisémite qui conduit certains à ne pas se présenter devant les administrations ou à user de moyens illégaux pour survivre alors que leurs moyens de subsistance sont justement contrariés par les lois antisémites. Ainsi, le délit d’exercice illégal de la médecine concerne t-il des médecins empêchés d’exercer par la législation de Vichy. Ce passage de l’ouvrage n’est pas sans rappeler qu’aujourd’hui, l’essentiel des étrangers incarcérés en France le sont pour infraction à la législation sur les étrangers”. Le cercle infernal s’est refermé sur des clandestins que des lois ont obligé à devenir clandestins !!!! Etrange rappel… aujourd’hui.

    Car ceux que décrit Bruttman, finalement, ce sont des fonctionnaires à qui on a fair changer quelques habitudes, et qui s’en accomodent fort bien, vus qu’ils ne sont pas directement concernés par les tracas et les graves ennuis qu’ils mettent en place avec zèle. L’ouvrage de Paxton décrit “un pays dont les dirigeants, pour satisfaire les nazis, on en effet dû changer quelque peu les habitudes de leurs concitoyens. “ Les élites dirigeantes du régime ont eu une assez claire conscience du lien qui existait entre les choix de “politique extérieure” et de politique intérieure, entre la collaboration d’Etat - un concept mis en avant par Stanley Hoffmann et consacré désormais par l’usage -, qui croyait redonner à la France une part de souveraineté perdue dans la défaite, et la Révolution nationale, une idéologie et une pratique qui visaient à la constitution d’un régime en rupture avec l’héritage républicain.” Vous avez bien noté le mot “rupture”, et cela sonne bien étrangement en effet en 2008. Deuxième rappel.

    Au fait, mais pourquoi donc je vous parle de tout ça, moi ? Oh, pour rien… pour rien…

    Quelques suggestions de livres (c’est bientôt Noël, et il n’y a pas de raison de ne pas se cultiver, pour éviter que de vieux spectres reviennent).

    “Je n’ai fait que mon devoir. 1940-1944 : un juste dans les rangs de la police”, Roger Belbéoch, éditions Robert Laffont, 2006.
    “La France de Vichy 1940-1944″ Robert O.Paxton et Stanley Hoffman, Points, Seuil, (Nouv. éd.) (19 novembre 1999)
    Son deuxième ouvrage était sorti en 1966 aux USA sous le titre évocateur “Vichy France : Old Guard and New Order (1972),” qui sonne étrangement à la fin du mandat Bush.
    “Vichy et les Juifs” de Michael Marrus et Robert Paxton, LGF - Le Livre de Poche ; Édition : Ed. rev. et corr (26 mai 2004).
    et le très bel hommage à Paxton intitulé “La France sous Vichy : Autour de Robert O. Paxton”, de Laura Lee Downs et d’un collectif, aux Editions Complexe (16 mars 2004).

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  • 2 commentaires

    • Fred-E

    Les fonctionnaires sont toujours en place…

    Le résistant évoque avec amertume l’indifférence, l’attentisme et la veulerie de cette France pétainiste qui ferma les yeux sur l’horreur pour finalement fournir des bataillons de résistants de la dernière minute.” Et cette même France de résistants de septembre Gaulliste aussi prompte à raser les femmes et fusiller les “malgrés nous”.

    http://www.lexpress.fr/informations/les-fantomes-d-oradour_629369.html

    • Philippe Renève

    Les fonctionnaires des autres pays occupés par les nazis se sont-ils mieux comportés ?

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