
Dimanche, c’était grand jour de sortie publique pour Jean Chrétien. Il était visiblement en bonne forme. Il ne pouvait passer à côté de l’actualité, pressé par les journalistes de commenter ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Brian Mulroney ». Du Salon du livre de Montréal, pour présenter le deuxième tome de ses mémoires, Passion politique, publiées il y a quelques semaines, Jean Chrétien est resté égal à sa réputation. Il n’aime pas les commissions d’enquête publiques. Point. La tenue d’une commission d’enquête publique pour faire la lumière sur l’affaire Schreiber-Mulroney n’était peut-être pas la meilleure option. Selon lui, c’est une enquête de la police qui aurait dû être instituée. Dans sa verve coutumière, il a poursuivi en réitérant une opinion qui ne s’est jamais démentie : « J’ai toujours dit que dans ces situations, c’est le domaine de la police », a déclaré l’ancien premier ministre libéral.
Dans une longue entrevue à Dominique Poirier en direct, Jean Chrétien croit toujours que l’enquête Gomery a sali l’image de son gouvernement. Seulement quatre personnes ont été reconnues coupables et condamnées à des peines de prison, dont aucun représentant du parti libéral. Quant aux critiques émises à son endroit par le juge John Gomery, M. Chrétien estime qu’elles démontrent sa méconnaissance du travail de premier ministre. « Au bout de la journée, un premier ministre est toujours responsable. J’assume qu’il y a eu des erreurs et j’étais le chef du gouvernement. Mais ça ne veut pas dire que j’avais une responsabilité personnelle », ajoute M. Chrétien, rappelant le rôle du haut fonctionnaire Charles Guité dans la gestion du programme des commandites. « Quand les fonctionnaires ne respectent pas les règles, que voulez-vous, on ne peut pas faire plus que des règles ».
Le gouvernement canadien avait versé 2,1 millions de dollars en dédommagement à M. Mulroney en 1997 pour l’avoir incriminé, injustement croyait-on à l’époque, dans une lettre destinée au gouvernement de Suisse à propos de possibles pots-de-vin versés lors de l’achat de 34 appareils Airbus par la société de la Couronne Air Canada. Sur cette question du dédommagement de monsieur Brian Mulroney, Jean Chrétien en attribue, il va sans dire, la faute aux autres : « Si le premier ministre (Brian Mulroney) a juré qu’il n’a jamais fait affaire avec Karlheinz Schreiber, que la police a prétendu qu’il y en avait et qu’ils ne sont pas capables de le prouver, ils ont fait une erreur et il faut qu’on paye ». Jean Chrétien attribue la responsabilité de ce versement à l’erreur d’un avocat junior du gouvernement, qui a inscrit le nom de l’ancien premier ministre conservateur sur une liste de suspects. « Dans la forme où il avait été écrit, c’est évidemment une erreur, on a payé pour. L’erreur a été faite par un avocat au ministère de la Justice qui était junior ».
Mais voilà. À l’époque où M. Mulroney poursuivait le gouvernement canadien pour diffamation, il n’a jamais révélé l’existence des 300 000 $ qui lui ont été versés par Karlheinz Schreiber en trois temps, dans des hôtels de New York et de Montréal. Il n’a déclaré cette somme à Revenu Canada, pour fin d’impôt, que beaucoup plus tard. Fait troublant, M. Schreiber, dans une déclaration sous serment déposée en cour, soutient que M. Mulroney était encore premier ministre lorsqu’il a convenu avec l’homme d’affaires, lors d’une rencontre à sa résidence en juin 1993, d’un versement de 300 000 $ en argent comptant. Le parti néo-démocrate en rajoute en se demandant pourquoi, par exemple, l’entreprise reliée à M. Schreiber, BearHead, a versé une somme de 10 000 $ à la caisse électorale du Parti libéral du Canada en 1993 et pourquoi l’ex-ministre libéral Marc Lalonde a versé, en 1999, 100 000 $ pour payer la caution de M. Schreiber lorsque celui-ci avait été arrêté en vue de son expulsion du pays. Beaucoup de questions, peu de réponses. Notons enfin que des lettres auraient été envoyées, par M. Schreiber, à Stephen Harper, plus tôt cette année, dans lesquelles il relate ses transactions avec M. Mulroney. M. Harper a déjà dit qu’il n’avait jamais vu ces fameuses lettres. Les employés du Bureau du conseil privé ont déjà fait savoir qu’ils n’avaient pas cru bon de faire suivre ces missives à M. Harper.
M. Mulroney a toujours prétendu que toute l’affaire origine d’une vendetta personnelle des libéraux à son endroit, à partir d’informations peu crédibles et farfelues. Or, voici que, dans une entrevue au journal The Gazette, ce mercredi, le porte-parole de M. Mulroney, Luc Lavoie, déclare que l’ancien premier ministre estime que sa décision d’accepter l’argent de M. Schreiber était « la chose la plus stupide » qu’il a pu faire. Selon M. Lavoie, l’ex-premier ministre n’était pas un homme riche et il souhaitait donner à ses enfants le train de vie auquel ils étaient habitués. Ces 300 000$ n’ont pas été déclarés au fisc sur le champ par l’ex-premier ministre. Pourquoi ? « Ça ne concerne personne de savoir quand M. Mulroney a payé des impôts sur cette somme », répond M. Lavoie.
Pour monsieur Chrétien, il ne faut pas s’attendre à de grandes révélations. « Je leur dirais exactement ce que je vous dis. Ce serait une perte de temps, mais je ne refuserai pas de témoigner ». Le mot d’ordre est lancé. Une perte de temps ! Même si la GRC a appris, trois ans après le règlement entre M. Mulroney et le gouvernement, que M. Schreiber avait versé 300 000 $ à l’ancien premier ministre. Faute de preuves, la police fédérale a dû mettre fin à son enquête en 2003.
L’establishment ne semble pas vouloir de commission d’enquête. Comme dans un cri de ralliement, l’ancien chef libéral, après avoir stigmatisé la Commission Gomery, favorise une enquête policière, plus discrète pour la classe politique. Et l’establishment acquiesse. « Faut-il répéter le cirque coûteux de la commission Gomery à propos d’une affaire qui n’a guère d’importance - et cela, sur la foi des propos d’un personnage louche accusé de fraude ? M. Mulroney est retraité de la politique depuis 1993. S’il a commis des erreurs de jugement (le fait de s’être fait payer en espèces en est certainement une), cela appartient à un passé déjà lointain », s’est interrogée Lysiane Gagnon dans la Presse du mardi 20 novembre, deux jours après les déclarations de Jean Chrétien. Selon madame Gagnon, « comme le signalait judicieusement l’ex-premier ministre Jean Chrétien le week-end dernier, M. Harper n’avait qu’à demander à la police de faire son travail ».
Le même jour, le mardi 20 novembre, André Pratte signait, dans le même quotidien, un éditorial coiffé du titre : « Dehors monsieur Schreiber ! ». Selon l’éditorialiste : « Les tribunaux ont rejeté toutes les requêtes de M. Schreiber jusqu’ici. Ses avocats préparent une dernière tentative devant la Cour suprême. Dès que cet ultime recours aura été épuisé, Ottawa devrait donner le feu vert à son extradition afin que la justice suive son cours. Le scandale politico-financier dans lequel il aurait trempé en Allemagne est plus grave que les faits allégués au Canada ; il est grand temps qu’il réponde de ses actes ». L’argument de poids que nous sert monsieur Pratte réside dans l’extradition ou non du principal témoin à charge, Karheinz Schreiber lui-même : « Il est donc inexact de prétendre, comme le fait l’opposition, que l’extradition de M. Schreiber ferait de cette enquête « une fumisterie ». Si le principal témoin décide de ne pas dire « un maudit mot » à la commission, il confirmera l’impression qu’ont de lui bien des Canadiens, soit qu’il a toujours placé ses intérêts personnels avant l’intérêt public ».
« Si Karlheinz Schreiber est déporté le 1er décembre, nous pourrions aussi bien annuler toute l’enquête publique », a estimé le député néo-démocrate, Pat Martin, en Chambre des communes. « Ce sera une perte totale de temps et d’argent. Peut-être est-ce là ce que veut le gouvernement... ». Personne ne met en doute le fait que le ministre de la Justice Rob Nicholson a le pouvoir de reporter l’extradition de Schreiber. Et Schreiber menace : « Lorsque vous parlez de coopération, vous devez être capable d’avoir tout votre matériel (...) et cela est impossible à partir d’une cellule en Allemagne ». Mais, selon le ministre de la Sécurité publique, Stockwell Day, la commission d’enquête imminente sur les relations d’affaires entre l’ex-premier ministre Brian Mulroney et l’homme d’affaires germano-canadien permettra d’appeler des témoins « où qu’ils soient ».
Pour circonscrire le mandat de la Commission d’enquête, désormais promise par le premier ministre, John Harper a confié à David Johnston, actuel président de l’Université de Waterloo, qui touchera environ 1300 $ par jour de travail, en plus de se faire rembourser ses frais de transport et de déplacements à l’intérieur du Canada, le soin de mettre un peu de clarté dans cette « affaire particulièrement nébuleuse ». Il devra établir les paramètres de la future commission d’enquête et devra remettre son rapport au plus tard le 11 janvier 2008. Dans une lettre adressée à David Johnston, le chef de l’opposition, Stéphane Dion, demande que soit inclus le Premier ministre en exercice, Stephen Harper, dans l’enquête judiciaire. M. Harper ne doit pas être dispensé de tout interrogatoire sur son rôle dans cette affaire. Pour sa part, M. Mulroney a fait valoir qu’il espérait que la commission se penche aussi sur les gestes et décisions du gouvernement libéral de Jean Chrétien.
Aussitôt nommé, aussitôt suspecté. David Johnston a côtoyé M. Mulroney et ses proches à plus d’une occasion depuis les quelque 25 dernières années, selon plusieurs articles parus dans les journaux canadiens et d’autres sources consultées par La Presse. André Noel écrit, dans le quotidien La Presse du 16 novembre dernier : « En 1984, David Johnston, alors principal de l’Université McGill à Montréal, avait été pressenti par le cabinet de M. Mulroney pour occuper le poste stratégique de greffier du Conseil privé, sorte de ministère du premier ministre, affirme un article publié sur l’homme d’affaires Paul Tellier dans le magazine Maclean’s en 1997. C’est finalement M. Tellier qui a été choisi ». N’évitant aucun détail croustillant, le journaliste révèle que : « en 1994, Mila Mulroney était vue par le chroniqueur mondain de la Gazette en train de partager un repas au Café de Paris du Ritz Carlton avec David Johnston et deux autres personnes, toujours dans le cadre d’activités caritatives ».
Au comité parlementaire de l’éthique, le président, le libéral Paul Szabo, a refusé, mardi, de permettre le débat sur une motion du néo-démocrate Pat Martin. La motion suggérait de faire comparaître le plus rapidement possible l’ex-premier ministre Brian Mulroney et l’homme d’affaires Karlheinz Schreiber pour qu’ils s’expliquent, devant le comité, sur leurs transactions financières. M. Szabo a alors ajourné la réunion sans autre formalité, ce qui a fait sortir de ses gonds le député Pat Martin qui a traité Paul Szabo de « son of the bitch ! » (« Fils de pute ! »).
Madame Lysiane Gagnon écrit, dans la Presse : « Le dérapage est total. On en est rendu au point où Karlheinz Schreiber, de la prison ontarienne où il se bat depuis huit ans contre l’extradition en multipliant les recours dilatoires, fait chanter le gouvernement canadien : si vous m’extradez, je ne parlerai pas, je ne dirai pas un maudit mot (no fucking word) ! On aura tout vu. Qu’on l’extrade, ce monsieur, au plus vite ! On l’a assez vu ». Cela arrangerait beaucoup de monde. Dès lors, le dérapage viendrait d’où ? De ceux et celles qui ne souhaitent pas que la lumière soit faite, une fois pour toutes ? Ou de ceux et celles qui souhaitent le contraire et appellent de tous leurs voeux pour que lumière soit faite ?
/BOUCLE_video>Vous posez une bonne question là.
Le dérapage, s’il y en a un, viendrait, selon moi, de ceux qui ne veulent pas savoir ce qui s’est réellement passé. Jamais ceux qui veulent savoir font des dérapages, selon moi, car la vérité est toujours plus difficile à obtenir que les histoires « interrompus ».
Je constate que vous connaissez bien la partie qui se joue avec nos fonds publics, ici. Vous honorez le journalisme citoyen, encore. Vous amener à ce débat un point de vue neutre et éclairé.
J’écoutais un interview de monsieur Chrétien cette semaine à Radio-Canada FM et il m’a beaucoup touché. La bouche de travers, épicurien jovialiste, il a quand même réussi à gagner envers et contre tous ! Il a décidé à lui seul d’empêcher de suivre M. Bush dans sa boucherie en Irak ! Juste pour ce simple geste, à mon avis, Jean Chrétien est un « putain d’héros ». Il disait : « Moi, j’aurais pas convaincu le juge de Shawinigan qu’il y avait des armes de destruction massive là bas. J’ai décidé de ne pas suivre le président américain. »
Question : Le Canada n’est-il pas en mesure d’obliger ce Karlheinz Schreiber à témoigner ! C’est quoi la farce ?
Pour monsieur Schreiber, D’autre part si ce qu’il fait est une magouille pour sauver ses propres couilles (et que c’est nous qui payons pour ça) je dirais comme toi : "qu’il aille chez l’yable". Je ne crois pas, en l’envoyant chez eux, qu’on le mette dans les mains de Hitler, là. Il sera jugé selon les lois de son pays. Et laissons monsieur Mulroney répondre de sa version des faits. Moi, si j’fais une passe de 300 000$, t’a pas besoin de retracer le livreur pour me faire témoigner.
Monsieur Mulroney regrette d’avoir accepter ce $300 000, pourquoi Karlheinz Schreiber serait-il important dans cette enquête ? Parce que Brian est pas assez brillant pour répondre lui-même à toutes les questions ? Voyons-donc ! On verra par la suite si on a besoin de l’autre, mais même s’il était mort (le témoin Karlheinz Schreiber) on pourrait aller très simplement au bout de cette histoire là. Y’a pas 36 questions ici, y’en a deux trois.
De toute manière, moi, un bandit comme ce Karlheinz, qui a peur de retourner chez lui tellement y’a fourrer le peuple par le passé, je ne laisserais même pas ça témoigner dans une cause des p’tites créances.
Par contre, je trouve bizarre qu’un premier ministre Canadien transige avec une personne recherchée comme ce Karlheinz. Et qu’il fasse une passe d’arme de guerre en plus ! C’est comme si Jean Charest recevait des Hells angels : un million ! ce serait pas correct, correct. Non.

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