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Au Mexique, les populations indig?nes prises en ?tau entre la mafia et l?arm

Par Wolf-Dieter Vogel (26 juillet 2011)

Dans l??tat de Guerrero, au Mexique, les populations indig?nes subissent violences mafieuses militaires et discriminations, dans un pays gangr?n? par la corruption et l?impunit?. Le Centre pour les Droits de l?homme de Tlachinollan leur apporte un conseil juridique gratuit et la possibilit? de se d?fendre. Car seulement 1% des crimes fait l?objet de poursuites judiciaires, et les plaintes contre les exactions de l?arm?e se multiplient, dans un contexte de guerre contre les mafias de la drogue, lanc?e par le pr?sident Felipe Calder?n. Reportage.

Ils ont d?truit sa vie, son avenir et sa famille. Pourtant, quand Valentina Rosendo raconte ce que ces hommes lui ont fait subir le 16 f?vrier 2002, elle a l?air ?tonnement calme?: ??Je faisais une lessive au bord du fleuve, ? 200 m?tres ? peine de notre maison, quand huit soldats se sont pos?s devant moi tout ? coup. ? Les hommes en uniforme voulaient savoir de la jeune femme indig?ne, aujourd?hui ?g?e de 26 ans, o? se trouvaient les rebelles. Ils lui ont montr? des photos de gu?rilleros suppos?s et lui ont press? une crosse d?arme dans le dos. ??J?avais peur, parce qu?ils ?taient arm?s et mena?aient de tuer tout le village. ? Elle a perdu connaissance. Les hommes ?taient tout autour d?elle ? son r?veil. ??Deux d?entre eux m?ont viol?e, les autres regardaient. ?

Retourner au village est impossible

Elle a d?j? racont? cela tr?s souvent. La douleur, la fi?vre et la peur ensuite. Comment elle est all?e voir le m?decin du village, qui ne voulait pas la recevoir par peur des militaires. Comment elle a march? pendant huit heures pour aller ? l?h?pital de la petite ville d?Ayutla, o? personne ne s?est vraiment occup? d?elle non plus. Comment son mari l?a quitt?e. Comment elle a d? s?en sortir seule avec sa fille qui venait de na?tre. ??Mon mari m?a frapp?e et m?a dit que je ne valais plus rien parce que j?avais ?t? viol?e. ?

Valentina Rosendo a chang? durant ces neuf ann?es. Avec son bracelet argent? et son rouge ? l?vres, elle a l?air d?une citadine, loin de la petite commune de 200 habitants de Barranca o? elle a grandi. Elle aimerait retourner un jour dans la r?gion c?ti?re de Costa Chica, dans l??tat de Guerrero. Mais aujourd?hui, elle vit dans un appartement situ? dans une arri?re-cour d?immeuble dans une grande ville mexicaine, entre les quatre-voies, des murs haut et nus, et des c?bles ?lectriques dangereusement arrang?s. Pour des raisons de s?curit?, retourner au village est impensable pour l?instant.

Briser le mur de l?impunit?

La jeune femme a d? fuir, parce qu?elle s?est d?fendue. Parce qu?elle a r?clam? justice et qu?elle a lutt? pour que ses tortionnaires r?pondent de leurs actes. Elle a port? plainte aupr?s de l?administration locale. Mais des militaires sont ensuite revenus dans son village?: ??Ils voulaient me forcer ? retirer ma plainte et disaient que le gouvernement allait retirer les aides sociales ? tous les habitants du village si je ne le faisais pas. ? Les voisins se sont oppos?s ? sa famille, le p?re de Valentina a commenc? ? boire.

Elle a alors d?m?nag? avec sa fille dans la capitale de l??tat ? Chilpancingo. L? encore, elle a d? fuir?: elle ?tait surveill?e et l??cole a refus? d?inscrire son enfant. La jeune femme s?est donc retrouv?e dans la m?tropole mexicaine o? elle vit aujourd?hui. Malgr? ses nombreux d?m?nagements, elle n?a pas abandonn?. M?me si aucun policier, aucun avocat, aucun juge n?a voulu entendre son histoire. Elle a m?me re?u une fin de non-recevoir de la commission nationale des Droits de l?homme. Les fonctionnaires lui ont dit ??que les soldats ne faisaient pas ce genre de choses ? et ils se sont moqu?s d?elle parce qu?elle ne parlait pas espagnol ? l??poque, mais juste sa langue indienne, le Me?Phaa.

1% des crimes fait l?objet de poursuites judiciaires

Valentina Rosendo n?a trouv? de soutien que dans le centre pour les Droits de l?homme de Tlachinollan. ? pr?s de cinq heures de bus de Chilpancingo, des juristes, des travailleurs sociaux et des militants se sont install?s dans la petite ville de Tlapa. Ils accompagnent des personnes qui ont eu des ennuis avec les administrations, l?arm?e ou les notables locaux. Ici, les femmes, hommes et enfants indig?nes trouvent ce que personne d?autre ne leur offre?: des conseils juridiques gratuits et un accompagnement solidaire, si besoin une traduction dans les langues indiennes Me?Phaa, Amuzgo ou Nahuatl, et l?assurance de ne pas ?tre tromp?s par des fonctionnaires corrompus ou des criminels.

Dans la salle d?attente, des photos accroch?es aux murs montrent les multiples activit?s du centre. On voit l?image d?un petit gar?on qui porte une banderole ??Combat pour notre sol ?. D?autres montrent des manifestations pour la lib?ration de prisonniers politiques. Deux femmes indig?nes apparaissent aussi sur un poster. Leur regard, en col?re, mais sans amertume, souligne leur revendication?: ??Brisez le mur de l?impunit? ?. Ce sont les visages de Valentina Rosendo et In?s Fern?ndez Ortega. Elles r?clament que les soldats r?pondent de leurs crimes envers la population civile.

In?s Fern?ndez Ortega a aussi a ?t? viol?e par des militaires. ??Elle a aussi ?t? discrimin?e dans sa commune, explique Valentina Rosendo. Toutes les deux, nous avons frapp? ? toutes les portes du pays pour obtenir justice. ? Abel Barrera Hern?ndez, le directeur du centre Tlachinollan, sait combien il est difficile de poursuivre en justice les porteurs d?uniformes au Mexique. Seulement 1% des crimes fait l?objet de poursuites judiciaires dans le pays. Et de toute fa?on, ceux perp?tr?s par des soldats ne sont pas trait?s par un tribunal civil, mais seulement devant un tribunal militaire.

Des milliers de plaintes contre l?arm?e

Abel Barrera Hern?ndez, ?g? de 51 ans, est n? ? Tlapa. Il a d?j? fait l?exp?rience des violences militaires, avec la population civile de Guerrero quand il ?tait enfant, dans les ann?es 1970. ? l??poque, les soldats chassaient les gu?rilleros du mouvement du professeur Lucio Caba?as. Plus tard, les paysans qui protestaient ont ?t? pers?cut?s. Aujourd?hui, les militaires cherchent, semble-t-il, surtout des champs de pavot et de marijuana. Depuis que le pr?sident mexicain Felipe Calder?n a d?clar? en 2006 la guerre ? la mafia de la drogue ? et engag? pour cela 50.000 soldats ? les exactions des militaires ont partout augment?, selon le militant.

Les chiffres de la commission nationale des Droits de l?homme (CDHN) le confirment. En trois ans, les administrations ont re?u 3.430 plaintes contre l?arm?e, selon une information du pr?sident de la commission, Ra?l Plascencia. Rien qu?en 2009, 1.800 plaintes auraient ?t? enregistr?es. ??C?est le chiffre le plus ?lev? depuis l?existence de la commission ?, indiquait Ra?l Plascencia. Son administration s?occupe des cas de torture, de viols et de meurtres perp?tr?s par des militaires sur la population civile. Abel Barrera Hern?ndez ne s??tonne pas de ces chiffres. ??D?j? il y a 17 ans, quand nous avons fond? Tlachinollan, nous craignions un effondrement du syst?me judiciaire, que les organisations criminelles n?infiltrent les autorit?s publiques et qu?aucune force civile ne soit en pouvoir de contr?ler les militaires. ? La ??guerre contre la drogue ? est devenue selon lui une guerre contre l?arm?e et a encore militaris? un peu plus la r?gion.

Le gouvernement tente de contourner le jugement

Les nouvelles concernant la guerre mexicaine de la drogue ? et ses 40.000 morts ? sont sinistres. Le directeur du centre, Abel Barrera Hern?ndez, n?est pas optimiste. Pourtant, le petit homme, presque toujours habill? d?un jean et d?une chemise de b?cheron, ne semble pas amer. Ce sont les histoires comme celles de Valentina Rosendo et In?s Fern?ndez qui le font tenir. Les avocats de Tlachinollan ont r?ussi ? aller, avec les deux femmes, jusqu?au tribunal inter-am?ricain des Droits de l?homme, au Costa Rica. L?-bas, en ao?t 2010, les juristes leur ont donn? raison. ??J?ai pleur? quand le jugement a ?t? rendu, se souvient Valentina Rosendo. Tout ? coup, j?ai pens? ? la souffrance des derni?res ann?es, ? la s?paration d?avec mon mari, ? mon village que j?avais d? quitter. ?

??Maintenant, le gouvernement mexicain doit faire le n?cessaire pour qu?elles soient r?habilit?es ?, pr?cise l?avocat Santiago Aguirre, qui a accompagn? Valentina et In?s. Les prescriptions du tribunal du Costa Rica sont claires?: les faits doivent ?tre trait?s devant un tribunal civil et l??tat doit d?dommager les victimes. Mais les autorit?s gouvernementales de Mexico essaient de contourner le jugement. Cela ne surprend pas Abel Barrera Hern?ndez?: ??Ils signent n?importe quelle convention internationale qu?on leur met sous le nez, mais ne tiennent compte de rien. ? L?homme est tout de m?me satisfait d?une chose?: ??Le vrai succ?s, c?est que deux femmes issues de la population Me?Phaa soient devenues des figures centrales du combat pour la d?fense des Droits de l?homme. ? Mais ce ne sont pas ces ??cas strat?giques ? qui vont faire changer le quotidien. ??Les gens ne nous connaissent pas parce que nous allons jusque devant les tribunaux internationaux, ajoute le directeur du centre. Mais parce que nous venons l? o? ils sont?: dans leurs villages, leurs maisons, leurs montagnes. ?

L?argent de l??tranger et celui de la drogue

Comme ? Mini Numa, ? trois heures de voiture de Tlapa. Sur les 400 habitants de la commune, seuls quelques-uns ont l?eau courante, et les huttes de bois prot?gent ? peine du froid ?cre de la nuit. La plupart des maisons n?ont pas de sol solide, comme c?est le cas dans nombre de communes indig?nes de l??tat de Guerrero. Quatre habitants sur cinq sont analphab?tes et presque la moiti? des villageois sont sous-aliment?s. Les collaborateurs de Tlachinollan viennent jusqu?ici pour aider ? la construction de latrines. Il y a deux ans, ils ?taient d?j? l? pour monter un centre de sant?. Plusieurs enfants ?taient morts parce qu?ils n?avaient pas ?t? soign?s ? temps. Les habitants ont alors demand? une meilleure prise en charge m?dicale, sans r?action du gouvernement. ??L??tat laisse un vide que nous devons combler avec les gens qui sont sur place ?, dit le militant.

Mais presque personne ne croit ? un d?veloppement ici. Une grande partie de la for?t est victime d?abattage ill?gal. Et pour l?agriculture, il fait trop froid ? Mini Numa. ??Nous n?avons qu?une r?colte de ma?s par an, dit Mauricio Montealegre, un habitant. Cela ne suffit m?me pas pour quatre mois de tortillas. ? L?homme a tout de m?me pu construire une maison en brique d?argile avec un toit stable, mais il le doit ? sa famille. Quatre de ses 11 enfants vivent ? New York. ??Sans leur argent, rien ne va. ? Presque aucune famille ne pourrait survivre ici sans les virements de l??tranger. Ceux qui n?arrivent pas jusqu?aux ?tats-Unis travaillent comme ouvriers ? la journ?e dans les grandes plantations du nord du Mexique. Ou bien ? Acapulco, plus proche, o? le tourisme assure quelques pesos.

Se plier aux lois brutales des chefs de la mafia

Mais on ne parle pas volontiers des autres possibilit?s qui existent pour gagner sa vie?: la marijuana, l?opium et la coca?ne. Environ 60% du pavot cultiv? au Mexique vient de l??tat de Guerrero. C?est aussi une r?gion de transit pour la coca?ne colombienne. Les cons?quences sont ?normes?: des grandes organisations mafieuses se livrent ? de violents affrontements pour la ma?trise des voies de transport. Des gens meurent r?guli?rement au cours de fusillades en pleine rue ? Acapulco, des corps sont retrouv?s d?capit?s.

Pr?s de la petite ville de Tasco, la police a d?couvert une fosse commune de 55 corps en juin 2010, dans une mine d?argent ? l?arr?t. Maires, responsables politiques, policiers, juges et potentats locaux sont m?l?s ? ces structures criminelles. ? l?autre bout de l??chelle, il y a des jeunes et des petits paysans sans perspectives. Ils doivent se plier ? la pression des prix des affaires ill?gales tout autant qu?aux lois brutales des chefs de la mafia.

Abel Barrera Hern?ndez reste prudent quand il s?agit d??voquer les violations des Droits de l?homme perp?tr?s par les cartels. ??Nous ne nous occupons pas des violences qui se produisent entre les diff?rents groupes criminels, ?a c?est la t?che de l??tat. ? Et le militant renvoie aux projets de soutien des cultures alternatives par le centre Tlachinollan.

Militants tu?s, collaborateurs emprisonn?s

Retour au quartier g?n?ral de Tlapa. Abel Barrera Hern?ndez est toujours tr?s occup?. Il n?aime pas les d?placements. Mais il court d?un dernier rendez-vous dans un village ? une audition au minist?re public, et doit probablement encore aller ? Mexico le lendemain. Cette ann?e, l?anthropologue et th?ologien s?est rendu ? Berlin, pour y recevoir le prix des Droits de l?homme 2011 de la section allemande d?Amnesty International. Mais le militant reste modeste?: ??Ce prix revient aux victimes des tortures et des mauvais traitements. ? ceux qui passent leurs nuits ? m?me le sol et s?endorment la faim au ventre. ? L?homme rappelle aussi que le centre est n? ? la suite du soul?vement zapatiste de 1994. Les rebelles de l??tat de Chiapas ont ?t? les premiers ? attirer l?attention sur la situation des Indig?nes.

Mais Abel Barrera Hern?ndez sait aussi que le prix d?Amnesty lui apporte un peu plus de protection. Et c?est important ici. Car celui qui se d?fend contre la mafia des caciques locaux, des politiciens corrompus et des soldats violents vit dangereusement. En avril, le militant ?cologiste Javier Torres Cruz a ?t? tu? par des paramilitaires dans la Sierra Pet?tlan. Manifestement parce qu?il s??tait oppos?, comme beaucoup de paysans de la r?gion, ? l?abattage ill?gal de bois. Dans la petite ville d?Ayutla aussi, il y a eu des affrontements. L?-bas, Tlachinollan a d? fermer une annexe en mars 2009 [jusque juin dernier]. Des collaborateurs avaient ?t? emprisonn?s et un membre de l?organisation de d?fense des Indiens Opim, li?e ? Tlachinollan, a ?t? tu?. La directrice d?Opim, Obtilia Eugenio Fern?ndez, vit depuis ? des centaines de kilom?tres de chez elle, pour des raisons de s?curit?.

Pour Valentina Rosendo, les militants de Ayutla ont ?t? ses premiers interlocuteurs. Obtilia Fern?ndez ?tait sa traductrice quand elle ne parlait pas encore espagnol. Aujourd?hui, la jeune femme aimerait pouvoir elle-m?me aider les habitants de sa r?gion d?origine. Elle va ? l??cole, dans son exil citadin, et voudrait devenir infirmi?re. ??Dans mon village, le m?decin qui n?avait pas voulu me recevoir exerce toujours ?, dit-elle. Et insiste?: ??Nous, les Indig?nes, nous avons aussi droit ? un bon traitement m?dical ? Elle veut faire construire un centre de sant? dans son village. Mais ce sera possible quand les administrations prendront au s?rieux le jugement de la cour inter-am?ricaine. ??Le gouvernement doit avouer publiquement que les soldats m?ont viol?e, r?clame-t-elle. Alors, les gens de Barranca Bejuco qui ne m?ont jamais cru reconna?tront que je n?ai pas menti. ?

Wolf-Dieter Vogel, article paru dans Jungle World le 19 mai 2011

Traduction de l?allemand?: Rachel Knaebel, pour Basta?!

Photos?: ? Centre Tlachinollan

http://www.bastamag.net/article1652.html

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