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1957 : jour de batteuse

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Septembre, dans un hameau du Cantal. Une journ?e particuli?re commence…

 

Ce jour-l? dans la ferme des S?gurel, hommes et femmes se sont lev?s en m?me temps ? l?appel des 6 coups de l?horloge. Apr?s une toilette sommaire, les hommes ? Th?odore S?gurel, son p?re Martial et son fils a?n? Adrien ? ont rapidement bu un bol de caf?, puis sont partis d?un pas d?cid? vers l??table?: 17 b?tes ? traire ? la main, chacun assis sur une selle en bois ? trois pieds. Hors de question de tra?ner, le travail doit ?tre termin? le plus t?t possible. Les trois hommes l?accomplissent sans parler, le silence de l??table ?tant seulement troubl?, de temps ? autre, par des tintements de cha?nes, des raclements de sabots et le bruit des jets de lait sur les parois des seaux.

 

Ce n?est pas pour le laitier que l?on se presse ainsi en ce matin de septembre?: comme d?habitude, l?employ? de la coop?rative passera vers 8 heures avec le camion Dodge brinquebalant dont il se sert pour effectuer le tour des fermes?; comme d?habitude, il enl?vera les bidons de lait pleins et en d?posera des vides pour les deux traites ? venir, celle de l?apr?s-midi et celle du lendemain matin. Du c?t? du laitier, rien d?autre que la routine. La raison de l?empressement des S?gurel r?side ailleurs, dans le caract?re particulier de cette belle journ?e d??t? finissant?: depuis hier en d?but de soir?e, la batteuse est l?, une superbe machine Breloux, toute pimpante avec ses flancs de bois et ses poulies de m?tal. Install?e en majest? au centre du couderc* et parfaitement assur?e sur ses cales, elle est pr?te ? d?vorer goul?ment les r?coltes accumul?es lors des moissons sous le cuisant soleil d?ao?t. ? quelques m?tres de la batteuse, un peu en avant du m?tier ? ferrer, un rutilant tracteur Massey-Harris, se pr?pare ? communiquer son ?nergie ? la batteuse?; depuis deux ans ? ran?on du progr?s??, c?est lui qui a remplac? la vieille locomobile Ardente dont le panache de fum?e noire s??levait nagu?re dans le ciel du hameau.

 

Pas question de perdre du temps?: rendez-vous a ?t? donn? ? tous les hommes du hameau pour 8?heures pr?cises. D?ici l?, tous devront avoir termin? la traite du matin dans leur ferme, puis avoir aval? pachade* et fourme* pour faire le plein d??nergie. Pour ?tre dissimul?e, l?excitation n?en est pas moins palpable, y compris chez les anciens. Les vaches elles-m?mes, sollicit?es plus t?t qu?? l?accoutum?e pour donner leur lait, sont un peu nerveuses. Quelques claques sur les croupes remettent de l?ordre chez les plus remuantes, principalement des salers au caract?re plus affirm? que leurs blondes cousines aubrac.

 

Chez les S?gurel, la traite termin?e, les seaux lav?s et les filtres en papier donn?s ? l?cher aux chats, direction la salle commune apr?s s??tre d?lest? des galoches pour la collation du matin. Chacun prend place ? la grande table en ch?ne surmont?e d?une suspension ? contrepoids et d?un in?l?gant mais indispensable ruban tue-mouches qui voisine avec le jambon et les saucisses pendus aux poutres. Serge, le fils cadet ? un gamin de 13 ans??, est d?j? attabl? en compagnie d?un Aveyronnais d?nomm? Chambon, le m?canicien de la batteuse?;? comme le veut l?usage, il a couch? ? la ferme. Au bout de la grande table, Marguerite S?gurel, Marie-Pierre, l?a?n?e des filles, et Isabelle Boussuge, venue en renfort de la ferme voisine, s?affairent d?j? pour pr?parer le repas du midi tandis que les hommes d?jeunent, indiff?rents au bruit monotone du balancier de l?horloge. L? encore, on ne parle gu?re, comme si le moment ?tait solennel. Il est vrai que chacun connait son r?le.?? 7?h?45, les trois hommes replient la lame de leur laguiole, repoussent bruyamment le banc de bois sur les dalles de basalte et quittent la pi?ce pour aller chausser leurs brodequins. Le m?canicien est d?j? parti depuis pr?s d?un quart d?heure pour achever les r?glages du mat?riel sur le couderc.

 

8 heures. L?aube finit de chasser la nuit. D?j?, le soleil luit derri?re la colline et souligne d?un halo le chaos de granite qui couronne le Puech du Mazet. Dans quelques minutes, il va para?tre et d?chirer les derniers lambeaux de brume matinale qui s?accrochent encore, ici et l?, aux b?timents et ? la vieille tour ruin?e o? se chamaillent les choucas et les pies. Sur le couderc, l?on s?affaire avec efficacit?. D?j?, la longue courroie qui relie la poulie du tracteur ? celle de la batteuse a ?t? mise en place. Un premier char de gerbes est l?, positionn? depuis la veille au soir sous une b?che pour ne pas perdre de temps, chaque journ?e de travail de la batteuse ?tant factur?e par le m?canicien. ? l?arri?re de l?impressionnante machine, les sacs de jute sont pr?ts ? recevoir le pr?cieux grain qui sera achemin? vers le grenier o? il sera mont? ? dos d?homme.

 

? la demande de Th?o S?gurel, le moteur du Pony est mis en marche et la poulie en prise, entra?nant la redoutable courroie dont la rupture peut tuer un homme sur le coup, comme cela s?est malheureusement d?j? vu. Aussit?t, la batteuse prend vie, secou?e par les mouvements internes de ses tamis et impatiente de dig?rer les monceaux de gerbes qui vont ?tre offerts ? son insatiable app?tit par les hommes au travail. Insigne preuve de confiance, c?est au jeune Pierre S?gurel, le couteau fi?rement ouvert et brandi aux yeux de tous, que revient l?honneur de donner le signal du d?part. Juch? sur une ?troite estrade accroch?e au flanc de la batteuse, il est charg? d?une mission de confiance?: couper la ficelle des gerbes qui arrivent sur le tapis, lanc?es ? la fourche depuis le char ? b?ufs par les hommes du hameau affect?s ? cette t?che**. ? c?t? de Pierre se tient Serge, le fils a?n? des Mallet, un grand gaillard de 16 ans. Son r?le?: r?partir, d?un geste rapide et pr?cis, les ?pis sur le tapis roulant qui les entra?ne dans les entrailles de la machine.

 

Commence alors un incessant ballet, domin? par le ronronnement lancinant de la machine. Un ballet entrecoup? seulement par le temps des repas, celui des nuit?es et celui des traites. Il ne s?ach?vera que trois jours et demi plus tard, lorsque toutes les r?coltes du hameau auront ?t? battues, lorsque tous les sacs de grain auront ?t? remplis pour ?tre transport?s puis vid?s dans les greniers des fermes pr?alablement nettoy?s. Un ballet en quatre actes rejou?s en boucle sous l?autorit? conjointe du paysan ma?tre d?ouvrage et de l?entrepreneur aveyronnais.

 

En ce premier jour de batteuse, tout d?bute dans un enclos attenant ? la ferme des S?gurel. Quatre gerbiers y ont ?t? ?rig?s lors des moissons d?ao?t, chacun constitu? par des centaines de gerbes savamment dispos?es, les t?tes d??pis des gerbes p?riph?riques tourn?es vers l?int?rieur, le tout couronn? d?un ing?nieux fa?tage de paille pour assurer une parfaite ?tanch?it? des grains jusqu?au battage. Le plus haut des gerbiers ? pr?s de 7 m?tres de hauteur?!?? est constitu? du bl? qui sera tr?s vite vendu au minotier apr?s la batteuse, exception faite de la quantit? n?cessaire aux semailles ? venir. Les trois autres gerbiers, nettement plus petits, sont faits du seigle r?serv? ? la fabrication du pain, de l?orge et de l?avoine, ces deux derni?res c?r?ales ?tant destin?es ? l?alimentation du b?tail. Ce sont ces gerbes, et le pr?cieux grain que contiennent leurs ?pis, qu?il faut acheminer jusqu?? la batteuse. Ce transport est assur? par deux chars en bois, chacun attel? ? une paire de b?ufs, sto?ques lors des p?riodes d?attente sous les attaques des mouches qu?ils chassent r?guli?rement en agitant leur joug.

 

C?est ensuite aux servants de?la Breloux d?agir. Tandis que Pierre et Serge, juch?s sur leur estrade, r?ceptionnent les gerbes lanc?es ? la fourche et les enfournent dans la gueule b?ante de la machine, deux hommes sont affect?s ? la lieuse m?canique qui assemble la paille. Le transport de celle-ci est assur? par les m?mes chars qui ont amen? les gerbes?: retour vers l?enclos o? sont ?rig?s les paillers qui, peu ? peu, prennent de la hauteur tandis que les gerbiers diminuent. Une paille qui fournira, tout au long de l?ann?e, mati?re ? refaire les liti?res des vaches dans l??table et celle des cochons dans la porcherie, avant d??tre ?pandue dans les cultures lorsqu?elle sera transform?e en fumier par le m?lange avec les d?jections animales. Six hommes sont en charge de cette noria entre l?enclos et la batteuse?: quatre sont affect?s au transport des gerbes ou de la paille, les deux autres, les plus intr?pides, ? la d?construction des gerbiers et ? l??rection des paillers, ce dernier travail demandant une technicit? particuli?re pour assurer solidit? et imperm?abilit? de l??difice.

 

Autres servants de la Breloux?: les deux hommes affect?s ? l?ensachage du grain dans les robustes sacs Saint-Fr?res en toile de jute. L?un d?eux n?est autre que Th?o S?gurel. La r?cup?ration se fait par des clapets m?talliques positionn?s au bas de la tr?mie o? s?entassent les grains issus du battage. Tandis qu?un sac se remplit, le pr?c?dent est, avec l?aide du servant, charg? sur les ?paules d?un des gaillards en charge de le porter jusqu?au grenier de la ferme. Des sacs de 80 kg dont le col n?est la plupart du temps pas li? mais solidement tenu en main par le porteur pour ?tre vid? sous les combles sans perte de temps. D?autres sacs, nettement plus l?gers, contiennent le son r?cup?r? gr?ce ? un syst?me de ventilation int?gr? dans la batteuse. Ce son sera utilis? pour l?alimentation des b?tes?; il sera notamment m?lang? aux ?pluchures de l?gumes dans la soupe des cochons.

 

Le propri?taire de la batteuse, quant ? lui, ne se contente pas de suivre les ?v?nements sans broncher. Muni d?une burette et d?une pompe ? graisse, M. Chambon ne cesse de tourner autour du Pony et de la Breloux, ajoutant ici un peu d?huile dans un rouage, ou injectant l? un peu de lubrifiant dans un point de graissage. Le tout en s?assurant d?un ?il expert que les redoutables courroies restent bien centr?es sur leurs poulies et la batteuse bien cal?e sur le sol du couderc.

 

La chaleur assoiffant les organismes, Marie-Pierre S?gurel, revenue de conduire les vaches au p?turage, et Isabelle Boussuges viennent r?guli?rement porter le canon de vin, la bouteille dans une main, le verre dans l?autre. Chacun s?interrompt un instant pour boire son verre, parfois en profitant de la courte pause pour redresser sa carcasse et soulager son dos meurtri malgr? la ceinture de flanelle dont sont ?quip?s presque tous les hommes. ? noter qu?il n?y a pas de grande originalit? dans l?habillement?des paysans de montagne en ces ann?es 50?: outre la ceinture de flanelle qui maintient solidement les reins, sont ? l?honneur les pantalons de toile et la chemise paysanne en coton ou en lin. La plupart des hommes portent sur la t?te une casquette ou un b?ret, et aux pieds des brodequins, les galoches ?tant r?serv?es aux travaux d??table. Trois ou quatre des hommes portent en outre leur grand mouchoir ? carreaux nou? sur le visage ? la mani?re d?un masque de protection. On les comprend?: d?s la mi-journ?e, le nez envahi par la poussi?re qui a pris possession du couderc, chacun mouche et crache plus ou moins noir selon sa proximit? avec la machine, et il en ira ainsi jusqu?au d?part de la batteuse.

 

Du c?t? des femmes, on continue de s?activer en cuisine, Marguerite S?gurel ayant re?u le renfort de sa belle-s?ur Marthe, venue tout expr?s de Saint-Flour o? elle r?side avec son mari quincailler. La veille, quatre kilos d??chine et de palette de porc ont ?t? dessal?s, et plusieurs tartes aux pommes et aux myrtilles ont ?t? pr?par?es. Tout cela sera cuit et mijot? au cours de la journ?e pour le repas du soir, lorsque le ronronnement de la batteuse aura cess? pour la nuit. En attendant, c?est le repas du midi qu?il convient de servir. Tandis que la batteuse s?est provisoirement tue, les hommes s?attablent dans la cour de la ferme sur la longue table faite de tr?teaux et de planches. Pas question de s?attarder l? en cette mi-journ?e?: le repas est froid, constitu? pour l?essentiel de charcuterie et de fromage. Le caf? bu, tout le monde retourne ? son poste de travail.

 

Vers 17?heures, traite oblige, le rythme du travail se ralentit pour cause de diminution provisoire des effectifs. Chez les S?gurel, c?est encore ? Marie-Pierre S?gurel qu?est revenue la t?che de ramener les vaches dans l??table et de les encha?ner aux cr?ches. Sans perdre de temps, elle entreprend la traite en compagnie de son grand-p?re Martial. ? eux deux, il leur faut pr?s d?une heure et demie pour en venir ? bout. Ce travail accompli, l?une retourne vers la cuisine, l?autre vers le couderc.

 

Le jour d?clinant rapidement apr?s la disparition du soleil derri?re le Suquet d?Anglard, Th?odore S?gurel donne peu apr?s 20?heures le signal de fin. Le moteur du Pony coup?, le ronronnement de la batteuse s??teint dans le cr?puscule naissant. Il reste environ 2 heures de battage ? accomplir le lendemain pour venir ? bout des r?coltes S?gurel. Puis ce sera le tour de celles, plus modestes, des Boussuge, des Mallet et des Sabatier.

 

Apr?s un d?tour par la bachasse* pour se laver le visage et les mains, tout le monde reprend place autour de la table ? tr?teaux pour l?ap?ritif. Une bouteille d?Av?ze et une autre de Pastis circulent. L?alcool aidant, les langues se d?lient et les rires fusent pour ponctuer les plaisanteries. Comme d?habitude, les femmes sont au service?: elles mangeront apr?s, lorsque les hommes en auront termin? avec la soupe aux l?gumes, le petit sal? aux lentilles et les tartes. Venu du village, le vieux Mazel est l? avec son accord?on dont les accents rythment la soir?e tandis que les papillons viennent se griller les ailes sur les lanternes. Peu avant 22 heures, c?est apr?s avoir chant? La Yoyette que l?on se quitte. Demain est une autre journ?e, et elle sera tout aussi harassante…

 

*?Couderc?: espace communal situ? au centre ou en bordure d?un village ou d?un hameau?; on y trouve g?n?ralement le ??travail?? ? ferrer, le four banal et un abreuvoir. Pachade?: sorte d?omelette roborative, le plus souvent aux pommes de terre ou aux pruneaux. Fourme?: nom donn? nagu?re au Cantal, d?sormais abandonn? par les jeunes pour ?viter la confusion avec la ??fourme d?Ambert??. Bachasse?: abreuvoir.

 

**?D?s cette ?poque ?taient utilis?s, ici et l?, un monte-gerbes pour faciliter cette t?che.

 

Photo?: Frtrains.com (la batteuse n?est pas une Breloux, mais une Vierzon)

 

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