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1953 versus 2013 : paradoxe des conditions de vie

FERGUS

Printemps 1953.

M. Meynadier, son ?pouse et ses deux filles?? respectivement 12 et 8 ans?- habitent dans un immeuble v?tuste de trois ?tages dans le 13earrondissement de Paris, non loin de la place d?Italie. M. Meynadier ne se plaint pas car cet immeuble est plut?t moins l?preux que ceux du voisinage. La cage d?escalier n?en est pas moins d?catie et mal ?clair?e. Lorsque l?hiver s?est install?, la v?tust? des huisseries laisse en outre passer des courants d?air glac?s contre lesquels le po?le ? charbon Godin peine ? lutter.

M. Meynadier s?estime pourtant chanceux car il est locataire d?un trois pi?ces. Il dispose m?me, au sous-sol, d?une vaste cave o? il peut stocker le charbon et le bois. Presque du luxe, compar? ? de nombreux voisins et coll?gues, m?me si les deux chambres sont exigu?s. Mais au moins ses deux filles ont la leur, de m?me que son ?pouse et lui. Petite ?galement, la cuisine est ?quip?e d?une vieille cuisini?re Rosi?res mixte (charbon et bois), d?un garde-manger grillag?, d?un placard et d?une vieille glaci?re pour conserver l??t? les aliments fragiles au contact d?un pain de glace?; dans un angle de la pi?ce, un ?vier en gr?s ? bac unique. Attenante ? la cuisine, une minuscule buanderie o? sont rang?s la lessiveuse et le vase de nuit?; ce dernier est toutefois r?serv? aux urgences et aux p?riodes de grand froid, priorit? ?tant donn?e aux WC collectifs ? la turque de mi ?tage caract?ris?s par leur forte odeur de Cr?syl. Les repas sont pris dans la salle ? manger, ?quip?e de meubles achet?s en salle des ventes. On y mange en ?coutant, sur le poste TSF Grammont, les aventures de?La Famille Duraton?et celles de Carmen et La Hurlette, les sympathiques h?ros de?Sur le banc.

Le samedi matin est consacr? ? la grande toilette. On utilise pour cela la lessiveuse remplie d?une eau pr?alablement chauff?e sur la cuisini?re?; un paravent permet ? chacun de disposer d?un minimum d?intimit?. Une fois par mois, le quatuor Meynadier se rend aux bains-douches de la?Butte-aux-Cailles, en regrettant de ne pouvoir y aller plus souvent en raison de la forte demande. Le samedi apr?s-midi, la lessiveuse reprend du service pour remplir sa fonction naturelle?: nettoyer le linge sale de la famille.

Le lendemain, vient le temps du march?. On s?y rend en famille. Tandis que les adultes font provision de l?gumes et de fruits tout droit venus des exploitations mara?ch?res de Seine-et-Oise, les filles s?amusent du num?ro des bateleurs?: un jour, un montreur d?ours?; un autre jour, un cracheur de feu ou un briseur de cha?nes?; une autre fois, un dresseur de singes ou de chiens. Apr?s le d?jeuner du dimanche, les Meynadier se prom?nent. Le plus souvent, ils se rendent au?Jardin des Plantes?ou au?Parc Montsouris, parfois au?jardin du Luxembourg?lorsqu?un orchestre d?harmonie est annonc?. Une ou deux fois par an, les Meynadier se rendent au?bois de Vincennes?; ils y louent une barque pour faire le tour du?lac Daumesnil. Depuis 1951, les Meynadier vont deux ou trois fois par an au cin?ma. L?ann?e pr?c?dente, ils sont all?s voir?Manon des sources?et?Jeux interdits?; tous les quatre avaient les yeux humides en quittant Georges Poujouly et Brigitte Fossey.

De temps ? autre, les Meynadier re?oivent. Cela se fait toujours le dimanche midi. Les invit?s, venus d?guster le r?ti de porc ou le civet de lapin sont des coll?gues de M. Meynadier, leur ?pouse et leurs enfants, de m?me qu?un cousin c?libataire de Mme Meynadier, venu comme elle de sa Bretagne natale. Un passionn? de football qui se d?sole des d?boires du Racing Club de Paris et plus encore de la sant? ?clatante du grand rival?: le Stade de Reims, bien plac? pour d?crocher le titre. Un passionn? de v?lo ?galement qui, l?ann?e pr?c?dente, a r?ussi ? entra?ner M. Meynadier au?Vel?d?Hiv?pour suivre les Six-Jours et assister ? la victoire du duo belge Bruneel-Van Steenbergen.

M. Meynadier est coupeur chez un artisan maroquinier de la rue du Temple. Mme Meynadier fait, quant ? elle, des m?nages dans plusieurs appartements bourgeois du 5e?arrondissement. Pour se d?placer, M. Meynadier pr?f?re le m?tro et ce bon vieux?mat?riel Sprague, en service depuis des d?cennies. M. Meynadier voyage toujours en 2e?classe, dans un wagon vert bouteille, ses moyens ne lui permettant pas d?acc?der au wagon rouge de la 1?re classe. Aux rames brinquebalantes et bruyantes du m?tro, Mme Meynadier pr?f?re le bus, avec une pr?dilection, durant les beaux jours, pour les?Renault TN4 ou TN6?? plateforme o? un receveur muni d?un valideur ventral accueille les voyageurs.

Le temps des vacances venu, la famille se rend parfois en Bretagne, afin que les filles puissent voir leurs grands-parents maternels, ?piciers dans une petite ville des C?tes-du-Nord, mais leur destination pr?f?r?e est, en Auvergne, la ferme tenue par les grands-parents paternels et par le fr?re a?n? de M. Meynadier. Faute de voiture, les voyages se font en train. C?est avec un grand plaisir que l?on voit d?filer les paysages, les cheveux d?coiff?s par le vent qui s?engouffre par la fen?tre entr?ouverte. Un plaisir parfois g?ch? provisoirement lorsqu?une escarbille vient irriter l??il ou lorsqu?un tunnel rabat la fum?e ?mise par la locomotive ? vapeur. Une fois en Auvergne, tout le monde s?entasse dans le vieux Dodge de r?cup?ration pour se rendre ? la ferme. L?, selon ses moyens, chacun donne un coup de main aux travaux des champs, ? la garde des vaches ou ? la nourriture des cochons et des volailles. En cette ann?e 1953, M. Meynadier est tr?s excit? car ses parents l?ont pr?venu qu?ils viennent de remplacer la solide paire de b?ufs Aubrac par un tracteur Massey-Harris achet? d?occasion. Vive le progr?s?! M. Meynadier??se voit d?j? conduire la moissonneuse-lieuse au volant du tracteur. Vivement les vacances d??t??

Printemps 2013.

M. Perret, son ?pouse et ses deux fils ? respectivement 11 et 9 ans?-?habitent dans un HLM de?Vitry-sur-Seine. M. Perret ne se plaint pas car cet immeuble est plut?t moins souill? par les tags et les graphes que ceux des cit?s voisines. La cage d?escalier n?en est pas moins peu engageante et l?ascenseur donne des signes de fatigue. Lorsque l?hiver s?est install?, la v?tust? des huisseries laisse en outre passer des courants d?air froids contre lesquels les radiateurs peinent ? lutter, en d?pit des travaux d??tanch?it? effectu?s trois ans plus t?t par l?Office Public de l?Habitat.

M. Perret s?estime pourtant chanceux car il est locataire d?un quatre pi?ces. Il dispose m?me, au sous-sol, d?une cave o? il peut ranger son petit mobilier usag? et toutes ces choses superflues que l?on accumule ??au cas o???. Il dispose ?galement devant l?immeuble d?une place de stationnement r?serv?e o? il peut garer sa Logan. Son appartement n?a rien de luxueux?: il ressemble ? peu de choses pr?s ? celui de ses coll?gues, pour la plupart log?s en?HLM. Mais au moins chacun de ses deux fils a sa chambre, de m?me que son ?pouse et lui. Fonctionnelle, la cuisine est ?quip?e d?une cuisini?re ? gaz Indesit quatre feux, d?un grand placard, d?un r?frig?rateur-cong?lateur Candy et d?un lave-vaisselle, ?galement de marque Indesit, achet? en solde chez Promo Cash?; dans un angle de la pi?ce, un ?vier en inox ? double bac est surmont? d?un chauffe-eau ELM-Leblanc. Attenante ? la cuisine, une minuscule buanderie sert de s?choir ? linge. La salle d?eau est ?quip?e d?une douche. Les WC sont ind?pendants.

Le samedi est principalement consacr? aux courses. Le matin, tandis que les gar?ons jouent sur leur Wii Nintendo ou envoient des SMS ? leurs copains sur leur t?l?phone portable, M. et Mme Perret se rendent en voiture ? l?Hypermarch? Carrefour. Environ une fois par mois, ils vont ?galement chez Picard pour renouveler le stock de plats surgel?s, et chez Tang pour acheter des produits exotiques. Les Perret ne fr?quentent quasiment plus le march? bi hebdomadaire, pas plus que les petits commer?ants, le boulanger except?, ainsi que le bureau de tabac lorsqu?il faut reconduire les grilles de Loto dans l?espoir de d?crocher un jour le lot qui changera la vie.

Le dimanche est jour de loisirs. Apr?s s??tre us? les yeux sur leurs jeux vid?o, les gar?ons se rendent au stade?; tous les deux sont licenci?s ? l?ES Vitry section football, et c?est une excellente chose aux yeux de leurs parents car cela leur ?vite de tra?ner dans la cit? en compagnie de Kevin et Idriss. De loin en loin, M. Perret et sa femme vont les voir jouer quand les rencontres ont lieu ? domicile, particuli?rement lorsque la m?t?o est cl?mente. Le reste du temps, ils profitent de leur libert? pour sortir dans Paris, aller participer ? un karaok? ??Chinagora, ou se payer une toile aux Trois Robespierre.

De temps ? autre, les Perret re?oivent. Cela se fait en g?n?ral le samedi soir, le dimanche ?tant consacr? aux repas en famille, soit ? la maison, soit chez les parents de Mme Perret, ??Malakoff. Les invit?s sont des coll?gues de M. ou Mme Perret, leur ?pouse et leurs enfants. On parle beaucoup de politique, en d?non?ant les d?rives lib?rales du?Parti Socialiste?et la tentation?Front National?manifest?e par un nombre croissant de voisins, allergiques ? la prolif?ration des commerces halal et des femmes porteuses de niqab, malgr? les lois en vigueur. M. et Mme Perret sont r?solument?Front de Gauche?et croisent les doigts pour que leurs compatriotes sortent enfin de leur l?thargie politique. On parle ?galement de football, et notamment du PSG, en condamnant les flots de fric du Qatar, cet ?tat qui soutient sans vergogne les djihadistes du Sahel. Quant au cyclisme, gangr?n? par le dopage et les magouilles, il est l?objet de critiques virulentes, mais au contraire des Perret, la plupart de leurs amis continuent de regarder le Tour de France ? la t?l?vision.

Apr?s avoir connu trois ann?es de ch?mage et un d?but de d?pression, M. Perret a retrouv? un job?: il est ?lectricien chez un artisan d?Ivry depuis deux ans. Mme Perret est h?tesse d?accueil dans une compagnie d?assurances install?e ? proximit? de la Gare de Lyon. Pour se d?placer sans ?tre trop g?n? par les embouteillages, M. Perret utilise un scooter Yamaha, achet? d?occasion sur eBay. Mme Perret doit, quant ? elle, combiner deux modes de transport pour se rendre ? son travail?: la?ligne C du RER, puis la?ligne 14 du m?tro?; elle poss?de un?passe Navigo. Compar? ? de nombreux coll?gues contraints matin et soir ? de longs d?placements domicile-travail, les Perret ont conscience qu?ils sont privil?gi?s en termes de temps de transport.

Le temps des vacances venu, les Perret se rendent tant?t dans un g?te rural sommaire appartenant ? des cousins paysans du Brian?onnais, tant?t dans un centre Pierre-et-Vacances de Charente, gr?ce aux points cumul?s par Mme Perret aupr?s du Comit? d?entreprise de son employeur. En g?n?ral, les gar?ons b?n?ficient de surcro?t d?un s?jour sportif en grande partie pris en charge par la municipalit?. Cette ann?e, ce sera un stage multisport. Les gar?ons sont impatients d?y ?tre car l??cole, c?est d?cid?ment ??trop relou???

Le paradoxe

1953. La famille Meynadier vit dans des conditions spartiates dans un habitat ancien d?grad?. Mais c?est le lot commun des familles appartenant aux classes populaires. Certes, quelques immeubles de type HLM ont commenc? ? ?merger ici et l?, mais ils sont encore tr?s rares. ? toutes fins utiles, les Meynadier ont quand m?me d?pos? une demande ??la mairie de Paris, mais l?employ? ne leur a pas cach? qu?il leur faudrait s?armer de beaucoup de patience avant de r?aliser leur r?ve.

En attendant, les Meynadier gardent un bon moral. Ils savent que, t?t ou tard, ils auront leur logement dans l?un de ces HLM o? l?on dit que chaque appartement est ?quip? d?une baignoire-sabot, d?un WC priv?, et m?me du chauffage central?! Et, qui sait?? peut-?tre disposeront-ils un jour d?un poste de t?l?vision comme celui de M. Sabatier, le patron du caf?-charbon qui fait des recettes en or les jours de retransmission des ?v?nements sportifs.

Les Meynadier sont d?autant plus confiants dans l?avenir que les filles sont s?rieuses ? l??cole. Si elles continuent dans cette voie, elles d?crocheront leur?BEPC, voire leur?baccalaur?at. Tout leur sera alors possible, y compris entrer dans l?administration. M. et Mme Meynadier se prennent m?me ? r?ver de l??cole normale d?instituteurs?pour l?une des deux filles. Pas de doute pour eux?: l?ascenseur social est en marche dans une soci?t? en progr?s.

2013. La famille Perret vit dans des conditions correctes dans un habitat plut?t bien entretenu pour un quartier populaire de banlieue. Malgr? leurs revenus modestes, les Perret disposent, dans leur appartement, d?un mobilier confortable et d?un ?quipement de bonne qualit? tant en mati?re d??lectro-m?nager que de loisirs.

Malgr? cela, les Perret ont le moral en berne. Autour d?eux, les conditions de la vie en soci?t? se d?gradent, ? leur grand dam. Et les voitures br?l?es au Nouvel an, ou les incidents entre communaut?s, ne sont ?videmment pas de nature ? embellir les perspectives d?avenir. Tel un fruit tal? sur ce g?teau amer, le ch?mage ne cesse en outre d?augmenter?; quant aux salaires, ils stagnent quand ils ne baissent pas, du fait des mesures de flexibilit? qui tendent ? se r?pandre. Comble d?ind?cence, les m?dias ne cessent d?afficher le luxe dans lequel vivent les stars et les h?ritiers.

Les Perret sont malgr? tout assez confiants pour les ?tudes de leurs deux fils. Certes, les gar?ons affichent un d?samour de l??cole, mais c?est plus pour faire chorus avec leurs copains qu?en raison d?un v?ritable rejet. Confiants pour les ?tudes, les Perret le sont nettement moins pour la suite. Qu?adviendra-t-il de leurs gamins?? Quel que soit leur dipl?me, feront-ils partie de cette g?n?ration que l?on dit vou?e ? un inexorable d?classement social??

???Le vrai peut quelquefois n??tre pas vraisemblable??, ?crivait Nicolas Boileau dans?L?art po?tique. Puisse le contraire se v?rifier dans cet avenir auquel seront confront?s nos enfants?!

FERGUS

 

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