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    • Bertrand C. Bellaigue
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    Opinion : 1634 : Quarante percherons et la fondation de Québec (première partie)

    le 16 octobre 2006 | 2159 visites | 3.47 / 5 | 4 commentaire(s)
    1634 : Quarante percherons et la fondation de Québec (première partie)
    photo : nori832

    Le 4 juin 1634 : Un premier groupe de quarante-cinq Français, vient de débarquer devant une station de traite appelée Québec dont la première occupation remonte à 1608 par Samuel de Champlain qui explore le Canada. Propriété de la compagnie de la « Nouvelle France » qui y exploite le monopole royal français de la pelleterie, c’est un gros village, composé de maisons en rondins construites sur la rive sud du Saint Laurent. Ce grand fleuve a été baptisé ainsi en mai 1534 par Jacques Cartier, subventionné par François 1er, quand il a commencé à en remonter le cours, le jour commémoratif de ce saint martyr.

    UNE FACTORERIE DE 250 HABITANTS

    Québec, factorerie disputée entre les aborigènes Iroquois, qui en sont les occupants primaires, les Français et les Anglais qui ne vont pas cesser de se livrer à une lutte incessante dont l’enjeu sera ce territoire.

    Mais en 1 632 les Anglais qui avaient occupé Québec pendant trois années en vertu de la loi du plus fort en avaient été évincés aux termes d’un traité de paix signé à Saint-Germain en Laye le 29 mars 1632. Le gouvernement royal de Paris avait mis trois mois à en obtenir l’application mais une accalmie est constatée. La centaine de Français employés de la « Compagnie de la Nouvelle France » qui en avait repris possession avait dû se remettre au travail pour relever les ruines laissées par l’adversaire.

    Samuel de Champlain avait pu y revenir deux mois plus tard en mai de la même année. C’est lui qui en personne, investi de la confiance du roi Louis XIII, accueillerait le 4 juin 1634 les premiers pionniers que son « agent général », on dirait aujourd’hui fondé de pouvoir, avait pu recruter dans sa province d’origine, le Perche. Ces gens constitueraient le noyau originel de la « colonie » qu’il voulait fonder depuis si longtemps. Pour lui ce jour-là, à 65 ans, était plus que symbolique : Il marquait l’aboutissement d’un rêve qu’il avait commencé à faire 21 ans auparavant, en 1 603 lorsque, fils de marin explorateur, après un voyage d’études aux Indes occidentales, il avait réussi à suivre dans une expédition au Canada, le titulaire du monopole commercial pour l’Amérique du Nord qui avait été concédé par le roi à Aymar de la Chaste. C’est à ce moment qu’il avait commencé à explorer des rives d’une grande rivière de là-bas, nommée Saint-Laurent Il débuta en qualité d’adjoint d’Aymar de la Chaste qui avait obtenu le renouvellement du monopole commercial. Il y passa sa vie et vécut en famille, se bornant à retourner en France tous les hivers pour faire du « lobbying » en faveur de la création d’une colonie » en Nouvelle France. C’est avec un livre publié par privilège royal en 1 632 qu’il avait obtenu les appuis nécessaires au véritable lancement de la campagne d’émigration vers la « Nouvelle France » dont l’organisation avait été confiée à la « Compagnie des Cent - Associés » Ce livre portait un très long titre. Dont la teneur est reproduite ci-dessous en Français de l’époque :

    « À Monseigneur le duc de Richelieu » « Les voyages de la Nouvelle France occidentale dicte Canada » « Par le Sieur de Champlain, Xainctongeois, Capitaine pour le Roy en la Marine du Ponant & de toutes les découvertes qu’il a faites en ce pays depuis l’an 1 603 iusques l’an 1629. »

    « Où se voit comme ce pays a été premièrement découvert par les Français sous l’authorité de ses Roys très chrétiens, iusques au règne de Sa Majesté à présent régnante Louis XIII, Roy de France et de Navarre » [...] Avec les cartes de ce pays et le Catéchisme résultat du travail des Français en langage des peuples sauvages, avec qui il a passé en la ladite Nouvelle France en l’année 1631.

    LA NOUVELLE-FRANCE

    À la lecture des rapports d’explorateurs tels que Samuel de Champlain parti pour les Amériques, Son Éminence a décidé de « baptiser » officiellement « Nouvelle France » les territoires sauvages baignés par le grand fleuve Saint-Laurent. Il veut en faire une France d’Outremer. Ce sera espère-t-il une des grandes œuvres de son mandat royal. À une époque où la reine de France est une infante espagnole, Son Éminence sait fort bien combien les Amériques ont pu rapporter d’or à la couronne de Castille. Il est impressionné par les rapports qu’il a reçus d’Angleterre et qui lui montrent combien les coffres de la couronne, déjà bien remplis par Élisabeth I continuent à recevoir l’or que procurent à ce royaume ses grands comptoirs coloniaux et sa marine. Pendant ce temps la France demeure un pays dont 80 pour cent de l’économie procèdent de l’agriculture, peu douée pour le commerce que la puissance sociale en place, l’aristocratie, considère comme une cause de déchéance. Le royaume de France serait il à la traîne ?

    En ce début du 17° siècle les royaumes les plus puissants d’Europe s’étaient lancés dans de grandes explorations en Asie et en Amérique qui marquèrent les débuts de l’histoire de la colonisation. Il n’y avait eu vraiment que des esprits entreprenants et aventureux pour songer à se lancer dans l’aventure de la colonisation de peuplement, qui tout bien comparé, était à l’époque, considérée comme beaucoup plus dangereuse que ne peut l’estimer n’importe quel élève de collège accoutumé au départ régulier des navettes pour l’espace. Aujourd’hui, la lune leur paraît beaucoup plus près de la Terre que n’était l’Amérique vue depuis la France, pour les sujets des rois Louis XIII et Louis XIV. Le Malouin Jacques Cartier, au seizième siècle, « avait pris possession du Canada ». Il avait été suivi par Samuel de Champlain, véritable chef de PME coloniale (PME = Petites et moyenne entreprises). Il avait été porté par un rêve qui lui avait fait concevoir un Québec français riche, fort et bien structuré. Il avait déjà à son actif la fondation d’une première colonie en Acadie. Il avait créé la « station » de Québec. Et le grand pays virtuel qui l’entourait avait été nommé « la nouvelle France ».

    Au même moment, un philosophe, René Descartes écrivait le « Discours de la méthode ». Un siècle d’or commençait en Europe, celui de la musique baroque et du classicisme.

    Le gouvernement du cardinal de Richelieu, à l’instar de celui de la reine Élisabeth d’Angleterre puis de Charles 1er, avait doté le royaume d’une nouvelle flotte. Le cardinal avait compris que pour enrichir le royaume il ne fallait pas seulement compter sur le terroir, - ce que Sully désignait en affirmant que « Labourage et pâturage étaient les deux mamelles de la France » - mais que l’on devait aussi étendre son commerce au Monde entier.

    LES CENT-ASSOCIES

    Le Monde entier à l’époque c’était : les Indes, le royaume de Cipango et les Amériques.

    Les royaumes d’Espagne, du Portugal et d’Angleterre, pays de marins audacieux, avaient déjà pris une très large avance et la puissance de leurs flottes narguait celle des Français. Il fallait également, après avoir chassé les Protestants - l’ennemi intérieur - récupérer - on dirait aujourd’hui la matière grise - ou ce qui en restait chez les aristocrates et les bourgeois catholiques. S’adonner au commerce et à la banque était pour la noblesse une façon de déroger. Richelieu avait fait publier en 1 629 un décret instituant que la collaboration, la participation financière à de grandes compagnies coloniales n’impliqueraient pas cette déchéance. À vrai dire il eut moins de succès qu’il n’espérait. Toutefois il put trouver suffisamment de gens entreprenants, dotés d’un esprit suffisamment aventurier pour le suivre dans son grand dessein commercial. Il allait créer, comme l’Angleterre l’avait fait avant lui, de grandes compagnies maritimes à comptoirs, (celle des Indes orientales et celle des Indes occidentales), la compagnie des îles d’Amérique à la Guadeloupe et à la Martinique. Une des premières à être constituées avait été celle des « Cent-associés ». Le décret de 1629 permit de composer un « conseil d’administration « composé à égalité de cinquante membres du tiers état et de la noblesse.

    C’est à cette compagnie privée crée dès 1627 qu’on doit la mise en valeur de la Nouvelle France puis son peuplement, devenu indispensable pour disposer des bras nécessaires au développement de son agriculture et de son artisanat. Le premier peuplement de la « Nouvelle France » ancêtre du Québec moderne est dû à cette compagnie. Louis XIII avait accepté de lui octroyer une « charte royale ». Richelieu avait écrit au souverain à ce sujet en lui précisant que le but de la Compagnie serait « d’exciter d’autant plus les sujets de votre majesté à se transporter dans ces dits lieux et y faire toutes sortes de manufactures. »

    La Compagnie s’engageait en contrepartie à ce à ce que « tous les artisans au nombre de ceux que les Associés s’obligent de faire passer au pays » et qui « auront exercé leur art et leurs métiers en Nouvelle France durant six ans, en cas qu’ils se veuillent retourner en notre Royaume seront réputés pour maîtres d’œuvre et pourront (par conséquent) tenir boutique dans Paris et autre ville. » Que de promesses alléchantes dans une société figée !

    L’esprit et la lettre de la Charte qui plaçait les « particuliers » sous le commandement des « Cent-Associés », constitue le cadre légal de la Nouvelle France, sans aucune intervention de l’Etat. Les « Cent-Associés » sont chez eux et les maîtres dans la « Belle Province ». Il était également prévu dans la Charte que serait également à la charge de la « Compagnie » le « recrutement de jeunes filles destinées à pourvoir la Colonie en épouses et mères ». Ainsi désignés les « particuliers » pouvaient être aussi bien « des seigneurs, que des marchands et ou des représentants institutions religieuses comme la Société de Montréal. »

    L’engouement des candidats ne fut pas aussi intense que l’espérait le Cardinal dans les premières décennies. Ce qui tend à prouver que, tout compte fait, on ne vivait pas assez mal dans le royaume de France au XVII° siècle pour qu’une partie de la population soit contrainte à l’exil vers des terres inconnues. En effet depuis l’année 1634, considérée comme celle de la création du Québec, jusqu’au XVIII° siècle, les sergents royaux commis dans les ports d’Amérique n’ont pas compté plus de 15 000 immigrés en Nouvelle France.

    La « Compagnie de Cent-Associés » crée à l’instigation de Samuel de Champlain et ses amis du « lobby » américain de Saint-Germain avait été organisée par cent aristocrates et marchands en vue de mettre en valeur les richesses de la vallée du Saint-Laurent, où existait déjà un comptoir d’import-export dans un village nommé naguère Québec par les aborigènes. Une centaine d’habitants y avait édifié des remparts en prévision des incursions lancées par les guerriers de la tribu Iroquois.

    Le village fortifié servait de base au commerce des peaux et fourrures. Richelieu avait entendu les suppliques de Samuel de Champlain, son gouverneur, dont le rêve, avec quelques hommes d’affaires et aventuriers, revenus du Canada, était de créer un véritable pays dans le nord de l’Amérique. C’est eux qui formèrent le « lobby américain » du règne de Louis XIII.

    Les créateurs de cette entreprise coloniale d’économie mixte avaient 15 ans pour réaliser l’objectif que leur avait assigné le gouvernement royal. Constatant l’enthousiasme modéré qu’avait provoqué cette idée royale de lancer ses sujets vers l’aventure, il fallait bien trouver un moyen, un endroit où l’on trouverait, malgré tout, des volontaires.

    UN DRÔLE D’APOTHICAIRE

    Il se trouva qu’au sein du « groupe des Américains » de Paris, contemporains ou compagnons de Champlain se trouvait un apothicaire de Mortagne au Perche, nommé Robert Giffard. Fils d’un trompettiste crieur public d’Autheuil, village voisin de Tourouvre-au-Perche. Ses parents n’étaient cependant pas pauvres. Il alla à l’école, devint apothicaire à Mortagne, où il vendait ses herbes et ses remèdes, avant de s’embarquer pour l’Amérique du nord et le Canada où il passa cinq ou six ans à courir les forêts du grand Nord. Il y gagna beaucoup d’argent. Son retour en France allait coïncider avec la création de la « Compagnie des « Cent-Associés ». Le groupe des « Anciens d’Amérique » le fit coopter en qualité « d’agent général » de la compagnie dans sa province d’origine, c’est-à-dire le Perche. Il s’était vanté d’avoir les moyens d’y trouver toute la main d’œuvre dont on avait besoin sa compagnie au Québec. Il se vit concéder la Seigneurie de Beauport par la nouvelle compagnie. Etait-il devenu franc-maçon ? Comme la mode venue d’Angleterre s’étendait sur le continent après avoir exercé une influence considérable dans les colonies d’Outre atlantique où le « siècle des lumières » allait faire de nombreux adeptes ? On ne sait trop. On sait seulement qu’il a été du jour au lendemain, considéré comme le « chef de file » des Français de Tourouvre immigrés au Québec et qu’il a su profiter de leurs services, garantis par acte notarial pour une durée d’au moins trois ans, en mettant à profit tous les avantages et privilèges qu’accordait la Royauté aux gens de son état, un siècle, à quelques années près, avant la déclaration Américaine des Droits et la Révolution française.

    Le dessein de Giffard, on le voit, n’était pas d’organiser une œuvre de bienfaisance. Il savait qu’il ne fallait pas perdre de temps. De plus en cette époque encore féodale il était fermement conseillé aux bourgeois du Tiers-état de prendre toujours très au sérieux ce que « désirait » la noblesse. Or, la « charte royale » avait octroyé quinze ans - pas plus, pas moins - à la compagnie pour réunir une force « colonisatrice » de quatre mille hommes et femmes.

    Robert Giffard était donc retourné dans son pays natal. Il savait parfaitement que c’était un pays pauvre où survivait dans la misère une paysannerie sans autre espoir que le Paradis, à condition d’être de bons chrétiens. Il avait l’intention d’y recruter autant de gens qu’il pourrait pour mettre en route les affaires de sa compagnie. Il avait quelques raisons d’être optimiste.

    Il connaissait bien le Perche. Vieille province limitée par la Normandie, le Maine et la Beauce. Il savait ce que valaient ses habitants et ce qu’ils faisaient. C’étaient des artisans, des ferronniers, des bûcherons et des charbonniers, des laboureurs et de tout petits fermiers. Tous très durs à la tâche.

    Il n’y avait pas d’animaux de trait. Il faudrait attendre un siècle pour que le chemin de fer fût inventé, et qu’on y introduisît l’élevage des chevaux « percherons » qui emporteraient les « usagers du chemin de fer de leur domicile à la gare. Il n’y a pas de monument élevé au « Percheron cheval » à Tourouvre mais ce noble animal le mériterait, car il a fait la fortune d’un nombre considérable de familles du pays entre l’apparition de la locomotrice et la vulgarisation de l’automobile après la guerre de 1914-1918.

    Robert Giffart sait d’avance que sa chasse au pionnier va être bonne. Les faits lui donnent raison. Quatre-vingts familles vont quitter le Perche au XVII° siècle. Près de trois cents personnes. Les noms patronymes de ces « esclaves contractuels » sont bien connus de nos jours au Canada, au Québec où ces pionniers à la fois bons chrétiens et durs à la tâche, conduits par des entrepreneurs sans scrupule mais intelligents, se sont multipliés : qui n’a pas entendu parler (par ordre alphabétique) des Aubins, des Brunet, des Couvrette, des Giguère, des Gagnon, Lambert, Lessard, Mercier, Paradis, Pelletier, Poulain, Prévost, Rouleaux, Rousseau, Tremblay, et l’on en passe...

    Les paysans du Perche, qui vivaient autour de Tourouvre accepteraient, il en était sûr, de troquer l’existence médiocre qu’ils menaient les pieds dans la glèbe, contre un avenir incertain mais nouveau qui leur ouvrirait les portes d’une liberté inconnue en Europe et pourquoi pas, d’une certaine aisance.

    Ces paysans tourouvrais étaient les héritiers d’un lourd passé. Ils conservaient la mémoire des invasions normandes et de leurs luttes ancestrales contre les Viking qui s’emparaient de leurs terres. L’inconscient collectif avait conservé la mémoire des combats qu’ils avaient menés pour les mêmes causes contre Guillaume le Conquérant. Ils gardaient le souvenir des destructions sauvages auxquelles avait donné lieu la « guerre de cent ans « entre Français et Anglais » entre Capétiens et Plantagenets, avec ses tragédies, ses villages et ses fermes incendiées, ces femmes violées et ces paysans que les cavaliers anglais traquaient comme des « dix corps » dans les forêts percheronnes, avec une mort certaine annoncée, pour les plus jeunes et les plus âgés qui ne supportaient pas les rigueurs de l’hiver sans un toit.

    Il y avait eu tellement d’années de souffrance, de pénibles travaux et de faim à cause du mauvais temps et des mauvaises récoltes que ces « laboureurs », ces fermiers, ces manœuvres n’allaient pouvoir que répondre « oui » à Giffard.

    UN JOLI TRIO

    Robert Giffard s’était adjoint deux autres compatriotes tourouvrais et naturellement pas des moins importants. Les frères Juchereau, Noêl et Jean. Ces deux nobliaux et tabellions royaux devinrent ses « acolytes », ses « sergents recruteurs ». Leur père était un notable. Il est greffier mais également homme d’affaires ; marchand de vin et marchand de bois, métier tout à fait profitable dans un pays de forêts primaires profondes à une époque où les gouvernements royaux et leurs premiers ministres avaient compris qu’il fallait à la France une forte marine.

    Ces braves gens sont aussi des paroissiens assidus de l’église de Saint-Aubin où ils ont été baptisés. Tous leurs noms sont encore là. Ils sont consignés depuis plus de trois siècles dans les archives paroissiales et départementales. Rien n’a bougé, en dépit des guerres.

    Les frères Juchereau, présentent l’avantage d’avoir un « bon profil » professionnel. Ce sont des « gens de robe ». Ils jouissent également d’un avantage social : On les qualifierait aujourd’hui de « fils-à-papa » ou de « papa-m’a-dit ». C’est à leur géniteur qu’ils doivent richesse, puissance et considération dans leur fief. À eux trois, ces hommes vont former un joli trio de « durs », sans trop de scrupules, réalisant leurs plans sans état d’âme. Ils poursuivent leur étoile filante et celle-ci vient de se poser au-dessus du fleuve Saint-Laurent au Canada. Ils ont obtenu un monopole grâce auquel ils comptent bien mettre un pays lointain en coupe réglée. Il va leur falloir de la main d’œuvre peu coûteuse. Ils vont en avoir. Elle sera plus chère que le bois d’ébène qu’il faut aller chercher sur la Côte de l’Or, mais elle sera dure à la tâche et capable de surcroît de procréer la colonie de peuplement qu’exige la Couronne.

    Le personnage le plus important du trio, le plus puissant, sinon le plus noble, demeure Roger Giffard. Mais les frères Juchereau viennent d’entrer dans la noblesse par la porte de service. Cela était fréquent. Un second mariage de leur père avec une jeune femme, à la fois belle et riche, la marquise de Blavou, leur avait ouvert les portes de l’aristocratie provinciale. Ce qui était toujours mieux que d’aller fréquenter comme naguère, par les soirs de beuverie, les filles d’arrières salles des petits boutiquiers et les putes de tavernes d’où ils étaient sortis. Parmi leurs compatriotes et leurs amis d’enfance, il y a aussi Jean Guyon. C’était un entrepreneur important du village ; un maître maçon qui s’était rendu célèbre en construisant l’escalier en colimaçon de l’église de Saint-Aubin encore solide en l’an 2001.

    C’était exactement le type d’homme dont avait besoin Roger Giffard pour faire du recrutement « professionnel » en vue d’entreprendre la construction d’un nouveau pays au-delà de l’Océan Atlantique.

    Le maçon tourouvrais fut le premier à accepter son invitation à le suivre en « Nouvelle France ». Enfin décidé, il signa en mars 1 633 un contrat d’engagement draconien devant Me Choiseau, notaire à Tourouvre.

    Les Juchereau étaient aussi de proches amis des Gagnon. Amis plus riches, plus importants et probablement assez amical à l’égard d’une famille typique de paysans de la paroisse de Saint-Aubin.

    La famille Gagnon - parfois dite Gaignon - est de vielle souche tourouvraise. Elle a vécu pendant des temps immémoriaux dans le hameau de la Gagnonnière. Elle a traversé les siècles, comme le vieux chêne foudroyé de la forêt de Tourouvre, comme beaucoup d’autres familles de la « Vieille France ». L’aspect émouvant de cette histoire tient au fait qu’il est encore possible de voir près de la N12 ce hameau d’une dizaine de maisons parmi lesquelles, il y a des habitations du XVI° siècle qui abritent une ferme laitière d’une soixantaine de vaches, décrite comme l’ancienne demeure de cette famille. Du moins c’est ce qu’on vous affirme à Tourouvre. J’ai visité avec émotion cette « longère » - ainsi qu’on désigne encore une maison de ferme dans le centre de la France. Autour de cette maison dominée par un immense marronnier d’Inde, il y a quelques résidences secondaires de Parisiens, restaurées comme le veut la « tendance », dans le « style campagnard élégant ».

    Quand les Gagnons se rendaient dans leur paroisse, à l’église de Saint-Aubin, pour assister aux offices, ils faisaient toujours une petite halte au carrefour de leur chemin vicinal où se trouve encore, à proximité de la route Nationale 12, le petit oratoire de Sainte-Anne, encore fleuri de nos jours, où ils venaient prier.

    C’était une famille nombreuse. Le père, Pierre Gagnon, fils de Barnabé et Françoise Creste, avait épousé Renée Roger en 1 598. Ils avaient eu sept enfants dont Marguerite, née en 1598, Mathurin en 1606, Jean en 1610 et Pierre baptisé en 1612, tous les quatre, pionniers de la nouvelle France.

    Roger, né en 1628, quittera, en 1628, La Ventrouze où demeure sa tante Renée Roger, pour rejoindre ses cousins en « Nouvelle France ». Pierre, le père était laboureur, - terme qui a l’epoque était l’équivalent du moderne « exploitant agricole ». Il travaillait sur ses terres mais se louait aussi par monts et par vaux, comme e font encore les petits propriétaires qui, pour limiter les frais d’exploitation de leurs terres, forment ainsi de petites coopératives.

    Il fallait bien nourrir une famille nombreuse ! Il mourut à la tâche entre 1630 et 1633. En 1610 sa femme et ses enfants allèrent vivre dans une maison de la Ventrouze, à 6 km de Tourouvre. Dans ce village, ils étaient devenus voisins de la famille Juchereau. On ne sait pas très bien si derniers ils furent amis proches ou des voisins plus opulents et protecteurs. Quoi qu’il en fût, on voit le nom de Noël Juchereau figurer dans les actes d’état civils de la famille. Il est témoin au mariage de Louis Gagnon. Il est également témoin lors de la signature du contrat d’achat de la nouvelle maison des Gagnon à la Ventrouze en 1610.

    Amis ou notaires de la famille Gagnon, les frères Noël et Jean Juchereau n’auront pas de mal, au moment de la mort du père, Pierre, à convaincre ses fils de les suivre dans leur aventure américaine.

    (à suivre très prochainement...)

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  • 4 COMMENTAIRE(S) | Répondre à cet article

    C’est un texte très complet, mais sa place n’est-elle pas dans une revue historique ?

    16 octobre 2006 | répondre | permalien

    Effectivement Catherine. "First comin’, first grabin’ ! "

    Non seulement l’épopée de ces premiers pionniers venus de l’Orne, mais aussi le sacrifice de nombreux jeunes canadiens - et quebécois - qui se sont fait hacher menu en debarquant sur les plages de Dieppe dont les galets, éclatant sous les obus, se sont transformés en "armes à fragmentation".

    Ceux-là il ne faut surtout pas les oublier !

    L’opération avait été lancée par le haut-commandement allié pour "évaluer" la puissance allemande, avant le D- day qui aurait lieu plus tard, en juin 44.

    Bertrand C. Bellaigue

    17 octobre 2006 | répondre | permalien
    • ANONYME

    Très intéressant ! 5/5 Êtes vous mordu de généalogie Franco-Québécoise ?

     Louis

    16 octobre 2006 | répondre | permalien

    Merci Louis, pour vos copliments. J’ai eu la chance d’être reçus par des cousins à Mortagne-au-Perche. A cette occasion on m’a conduit à Tourouvre. Réflexe de reporter, je me suis entiché de cette petite ville si riche en traditions. J’ai ai découvert les traces des premiers pionniers de la "la belle province" et même, dans le cas des Gagnon, leur première maison, encore debout, à l’ombre d’un maronnier en fleurs. Avec l’aide des spécialistes de cette province j’ai appris - presque toute l’histoire - des débuts d’une émigration d’où est né un des grands pays d’Amérique du Nord. Passionnant. Bien à vous. Bertrand C. Bellaigue.

    17 octobre 2006 | répondre | permalien

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