vendredi, août 28, 2015
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Livres

? Nous sommes ? un tournant majeur de l’histoire de l’?dition ?

Circulation des id?es

David Eloy

Quelle est aujourd’hui la r?alit? du m?tier d’?diteur?? Quelle place pour celles et ceux qui ont choisi de privil?gier une ligne ?ditoriale exigeante, en prise avec les pr?occupations des soci?t?s civiles?? David Eloy, de la revue Altermondes, s’est entretenu avec Fran?ois G?ze, pr?sident-directeur g?n?ral de La D?couverte, une maison d’?dition sp?cialis?e dans les sciences humaines et sociales, dont la ligne ?ditoriale, ??Des livres pour comprendre, des livres pour agir??, en a fait un compagnon de route des mouvements citoyens.

David Eloy?: Comment d?finiriez-vous votre m?tier d’?diteur?? En quoi a-t-il ?volu? ces derni?res ann?es??

Fran?ois G?ze?:??tre ?diteur, c’est jouer le r?le de passeur entre des personnes, qui produisent des id?es ou cr?ent des fictions, et des lecteurs qui trouvent utilit? ou plaisir ? lire ces travaux. Ce c?ur de m?tier – choisir et faire conna?tre – est rest? le m?me. L’environnement, lui, a chang?. Il y a d’abord une ?volution du lectorat, marqu?e par une forte chute des tr?s grands lecteurs (ceux qui lisent plus de 25 livres par an). Les enqu?tes du minist?re de la Culture montrent que ces grands lecteurs, qui repr?sentaient 22 % des plus de quinze ans en 1973, n’?taient plus que 11 % en 2009. C’est une ?volution pr?occupante, r?v?lant que, d?s les ann?es 1980, les pratiques de lecture des jeunes g?n?rations, des ?tudiants, ont chang? de fa?on tr?s significative. On l’a vu notamment dans le champ des sciences humaines et sociales. ? partir de cette ?poque, le public ?tudiant s’est de plus en plus d?tourn? du livre comme support privil?gi? de connaissance. La lecture de curiosit? a beaucoup d?clin? au profit des seules lectures utilitaristes, permettant de d?crocher ses examens.

D?s les ann?es 1980. On ne peut donc pas faire de lien avec Internet??

Non, le ph?nom?ne est bien ant?rieur. C’est vraiment une ?volution des pratiques culturelles. Les pratiques de lecture ont compl?tement chang?. Ce qui fait qu’aujourd’hui la plupart des ouvrages publi?s doivent trouver leur public dans des ??niches??. La curiosit? livresque n’a pas disparu, elle s’est ?parpill?e.

Comment l’?dition se porte-t-elle en France??

En France, environ 35 000 nouveaut?s paraissent chaque ann?e. Si le tirage moyen a r?guli?rement baiss? depuis trente ans, le nombre de titres, lui, a fortement augment?, comme le nombre global d’exemplaires vendus. Parall?lement ? la baisse des grands lecteurs, on a en effet assist? ? une d?mocratisation de la lecture, dans la mesure o?, pendant les ann?es 1970 et 1980, le nombre de faibles lecteurs (ceux qui lisent moins de 8 livres par an) a significativement augment?, gr?ce au succ?s des clubs (comme France-Loisirs) et ? l’arriv?e des grandes surfaces dans le secteur. On a touch? un public plus large, au moins pour une certaine cat?gorie de livres. Mais depuis deux ans, on est entr? dans une p?riode de r?cession. On pr?voit pour 2012 au moins 6 % de baisse sur l’ensemble du march?. Le recul est encore plus important dans les autres pays europ?ens. Sur les neuf premiers mois de l’ann?e, c’est – 30 % au Portugal, – 20 % en Espagne et en Italie, – 12 % en Belgique, – 10 % au Royaume-Uni et – 9 % en Allemagne. Ce tassement tr?s fort est d?, bien entendu, ? la crise, mais elle n’explique pas tout. Il y a aussi, comme chez nous, un recul du nombre de grands lecteurs. Nous sommes donc ? un tournant majeur, peut-?tre le plus important depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Et dans le domaine des sciences humaines et sociales (SHS)??

Depuis trente ans, on parle de ??crise?? dans ce secteur. Mais une crise qui dure trente ans, ce n’est plus vraiment une crise, c’est une nouvelle ?tape. D’un c?t?, c’est vrai, les ventes d’essais sp?cialis?s et surtout d’ouvrages de recherche en SHS se sont globalement effondr?es (souvent ? moins de 1 000 exemplaires par titre). Mais de l’autre, on constate ?galement que, depuis quelques ann?es, les livres aidant ? comprendre la mondialisation – surtout les plus radicaux – se vendent bien, parfois m?me tr?s bien. Je pense aux livres de Naomi Klein, de Joseph Stiglitz ou des ???conomistes atterr?s??. Et Le Monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin s’est vendu ? 80?000 exemplaires?! Il y a donc un vrai app?tit de comprendre les nouvelles formes de la mondialisation. Sinon, les livres-sommes, ces volumes dont on se dit que la lecture va vraiment apporter quelque chose, fonctionnent plut?t bien. Nous avons publi? en 2008 une Histoire secr?te de la Ve R?publique, qui s’est vendue ? plus de 100?000 exemplaires avec l’?dition de poche. Nous venons ?galement de publier une Histoire de l’Alg?rie ? la p?riode coloniale, qui d?marre bien, et une passionnante Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 ? nos jours. Il faut enfin souligner l’?mergence de jeunes auteurs qui, depuis la fin des ann?es 1990, explorent des champs nouveaux dans le domaine des SHS. Un renouveau de la production qui, pour le coup, est encourageant.

Et sur des sujets comme le mouvement altermondialiste??

Apr?s un recul spectaculaire dans les ann?es 1980 des engagements ??anti-imp?rialistes?? des deux d?cennies pr?c?dentes, on a vu appara?tre dans les ann?es 1990, avec l’?mergence du mouvement altermondialiste, de jeunes lecteurs engag?s, mais qui lisent des livres de fa?on ?clat?e. Ils vont s’int?resser ? tel pays, ? tel sujet et pas ? d’autres. On est donc dans une logique de niche. Depuis, le ??boom?? de la militance altermondialiste qui a suivi en France la cr?ation d’Attac, s’est toutefois tass?. Le c?t? positif, c’est que ces id?es se sont r?pandues au-del? des cercles militants. Du coup, les livres sp?cifiquement consacr?s au mouvement altermondialiste ne se vendent plus gu?re. Mais les id?es qu’il v?hicule se retrouvent dans d’autres livres, qui s’adressent ? des publics diff?rents voire plus larges. Il y a une forme de banalisation de ces id?es, dans le bon sens du terme.

Le fait qu’un livre soit une production d’ONG sur une probl?matique sp?cifique est-il une plus-value??

Tout d?pend de la capacit? de l’auteur ? produire un texte lisible au-del? de ses pairs et des sp?cialistes, ce qui n’est pas toujours facile. Les livres que je qualifierais de ??pratiques??, eux, se vendent bien. C’est le cas par exemple des Guides du GISTI, que nous publions depuis de longues ann?es?: ils s’?coulent sur la dur?e, parce qu’ils r?pondent ? un besoin de professionnels et de militants, ceux qui interviennent aupr?s des migrants. M?me chose pour le Guide du prisonnier de l’Observatoire international des prisons.

Que vous inspire le succ?s d’Indignez-vous de St?phane Hessel??

On ne peut pas parler ? proprement parler de succ?s d’?dition, puisque ce n’est pas r?ellement un ouvrage, vue sa taille?: celle d’un article. Je pense plut?t qu’il a jou? un r?le d’identification ? une posture morale, que beaucoup de gens partagent heureusement. Comme un signe de reconnaissance. Se dire j’ach?te le livre ou je l’offre – Indignez-vous a ?t? extr?mement offert -, c’est une fa?on de (se) dire qu’on se reconna?t dans les valeurs qu’il v?hicule. C’est autre chose que l’?dition.

Selon vous, quel avenir a l’?dition??

Il faut rester optimiste. Il y aura toujours besoin de textes pour apprendre, pour comprendre le monde et pour le changer. Le c?ur de m?tier de l’?diteur, c’est-?-dire rep?rer les auteurs, les aider ? accoucher de textes qui seront lisibles et les faire conna?tre le plus largement possible, va rester, m?me si le rapport au livre a chang?. Aujourd’hui, la technique d’??impression num?rique?? permet de faire des tirages tr?s r?duits, voire ? l’unit?, dans des conditions ?conomiques convenables. Cette ?volution va permettre d’adapter l’offre papier ? la demande et de rendre la plupart des livres disponibles ad aeternam. L’ ??impression ? la demande?? est en effet une r?volution plus importante que celle du livre ?lectronique?: en s’affranchissant des contraintes ?conomiques des techniques d’impression traditionnelles (tirages en quantit? et donc stocks ? entreposer), elle va donner une capacit? de survie sur la longue dur?e au livre imprim?, qui aurait ?t? sinon menac? dans son existence m?me…

L’autre ?volution, c’est bien s?r celle du livre ?lectronique, m?me si son poids est encore peu significatif en Europe (? l’exception du Royaume-Uni). Aux ?tats-Unis, il p?se d?j? de 10 % ? 20 % du march? selon les secteurs, surtout dans la fiction grand public ou le professionnel, dont les livres sont adapt?s ? la lecture sur tablette. Les livres de recherche vont tr?s probablement conna?tre la m?me ?volution?: l’?dition ?lectronique va devenir l’?dition premi?re et l’?dition papier se fera ? la demande. Cela va compl?tement modifier notre ?cosyst?me. Auparavant, avec toutes les difficult?s de diffusion du livre imprim?, notamment ? l’international, nombre d’ouvrages restaient m?connus. Les technologies num?riques (publication en ligne, num?risation des fonds, moteurs de recherche, Web s?mantique…) renouvellent compl?tement les conditions d’acc?s ? la connaissance.

Que restera-t-il du papier??

Le num?rique favorise des modalit?s technologiques de publication ainsi que des modes d’?crit diff?rents – l’hypertexte – qui permettent de mettre en relation une infinit? de ressources, ce qui est ?videmment formidable. Mais ? mon sens, cela rendra d’autant plus n?cessaire l’acc?s traditionnel au ??livre clos?? (imprim? ou num?rique), celui qui a un commencement et une fin, qu’un auteur a publi? ? une certaine date et auquel il ne touche plus apr?s. C’est-?-dire le contraire du livre modifi? en permanence – dit parfois ??liquide?? -, parce que son auteur y revient ou qu’il est enrichi par d’autres?: une modalit? passionnante, mais in?vitablement inscrite dans l’instant, impossible ? inscrire dans la dur?e. D’o? l’importance, face ? la dispersion favoris?e par le Web, de pouvoir encore lire, de pr?f?rence sur papier, les ??livres clos?? d’Aristote, Marx, Weber ou Sartre ?crits avant son invention (mais aussi ceux ?crits apr?s). Le fait de lire un livre avec un d?but et une fin et de pouvoir travailler dessus apporte, au plan cognitif et politique, beaucoup plus que de rester simplement baign? dans le flux permanent de l’information ou de la circulation des textes.

Recueilli par David Eloy, de la revue?Altermondes.

Photo?: [Groume].

Altermondes?est une revue trimestrielle de solidarit? internationale, destin?e ? toutes celles et tous ceux qui s’int?ressent aux questions de solidarit? internationale, de d?veloppement durable, de droits humains… L’entretien avec Fran?ois G?ze est publi? dans le n?32, d?cembre 2012 (voir le sommaire).

bastamag.net

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La France doit ressortir de l’OTAN !


Carte de l'OTAN
Carte de l'OTAN.
La réintégration de la France dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord par Nicolas Sarkozy en mars 2009 a mis fin à un choix stratégique décidé en 1966 par le Général De Gaulle et maintenu jusqu’à cette date par tous les présidents de la République. Depuis 2012, François Hollande, fidèle à la stratégie de la social-démocratie européenne, a confirmé ce choix.
 
Aujourd’hui, un appel pluraliste a été lancé pour la dénonciation par la France de l’OTAN et le retrait de ses armées du commandement intégré...

 

 

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C’est dans ce contexte géopolitique que l’Ukraine a vécu la « révolution orange », téléguidée par les États-Unis et soutenue par l’Union européenne, qui a permis la mise en place par la force d’un gouvernement avec la participation de néonazis notoires. Il est temps que la France se dissocie de cette politique provocatrice qui risque de déboucher sur une troisième guerre mondiale. 

Organisation politique et militaire, l’OTAN est tout à la fois l’instrument diplomatique et le bras armé qu’utilisent les États-Unis avec la complicité des États vassaux au premier rang desquels se trouvent la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. 

Le gouvernement américain, fort d’une doctrine militaire incluant la guerre préventive, doté de plus de 700 bases militaires réparties sur l'ensemble du globe, et décidé à combattre la menace terroriste sans la volonté d’en rechercher les causes, conduit l’OTAN et donc la France à participer, dans un chaos organisé, à une guerre permanente au mépris de nos intérêts et de notre propre sécurité. De la Yougoslavie à l’Irak, de la Syrie à la Libye, la France use son potentiel militaire et son crédit diplomatique et oublie les valeurs de son peuple, au profit d’une politique définie à Washington. 

En réalité, les États-Unis mènent avec l’OTAN une politique d’agression et de guerre généralisée qui ne saurait demeurer plus longtemps celle de notre Nation. Il est grand temps que la France recouvre la souveraineté de ses décisions et la liberté de choisir ses partenaires en conformité avec sa philosophie et les intérêts du peuple français. 

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Cette proposition de résolution visant à sortir la France de l’OTAN a été enregistrée à la Présidence de l’Assemblée nationale le 7 juillet 2015. Elle est présentée par Messieurs Jean-Jacques CANDELIER, Patrice CARVALHO et Gaby CHARROU.
 
 
 

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