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? On est en train de manipuler le peuple par la religion, et la religion par le politique ?

Agn?s Rousseaux

Le 6 f?vrier dernier, Chokri Bela?d, responsable du parti de gauche radicale Al Watad, est assassin? par balles devant son domicile, ? Tunis. Plus d’un million de Tunisiens descendent dans les rues. L’?v?nement d?clenche une grave crise politique. Pour Basma Khalfaoui, veuve du leader politique, il est temps de s’attaquer – enfin – aux vrais probl?mes, ?conomiques et sociaux, du pays. Et d’appeler ? une r?conciliation nationale. Entretien.

L’attitude de Basma Khalfaoui a marqu? les esprits. Le jour de l’assassinat de son mari, le leader politique Chokri Bela?d, elle traverse la foule, digne et silencieuse, le visage marqu? par la douleur, une main lev?e dessinant le ??V?? de la victoire. Devant son appartement, dans le quartier El Menzah, quelques fleurs, un drapeau tunisien, marquent l’endroit o? a ?t? assassin? son mari, dont le corps repose dans le carr? des martyrs, au cimeti?re de Tunis. Avocate et m?re de deux enfants, Basma Khalfaoui est devenue en quelques semaines le symbole de cette Tunisie en lutte pour les droits sociaux, la libert? de croyance, les droits de la femme. Si elle accuse Ennahda, le parti islamiste au pouvoir, de ne pas avoir prot?g? Chokri Bela?d, pourtant menac?, et d’avoir laiss? s’installer un climat de violence politique, elle veut apaiser les tensions et appelle ? des mobilisations pacifiques.

Basta?!?: Beaucoup de Tunisiens semblent d??us face ? la situation politique, ?conomique et sociale actuelle. Le souffle r?volutionnaire est-il en train de retomber??

Basma Khalfaoui?:?Une vague de violence organis?e s’installe dans toute la sph?re politique. Et elle ?volue?: nous sommes pass?s de violences verbales aux violences physiques, et maintenant aux assassinats. La Tunisie souffre de cette violence. Nous vivons aussi un d?clin politique tr?s grave. Si nous n’arrivons pas ? arr?ter cette vague de violence, nous irons vers une situation politique tr?s perturb?e. J’ai peur pour la Tunisie. Mais apr?s l’assassinat de Chokri Bela?d, apr?s avoir v?cu cette r?action populaire spontan?e, spectaculaire, non organis?e, cette r?action de rage contre ce qui se passe, je suis optimiste.

Le gouvernement de la ??Tro?ka?? [1] focalise les d?bats sur des clivages qui ne sont pas les pr?occupations premi?res des Tunisiens, comme les questions religieuses ou soci?tales. Est-un moyen d’?viter les questions ?conomiques et sociales??

Tout ? fait. C’est ce que Chokri Bela?d n’a pas arr?t? de dire?: ce gouvernement va instituer la violence, parce qu’il n’a pas de r?ponses, pas de solutions, et qu’il ne veut pas aborder les probl?mes politiques, ?conomiques et sociaux qui ?mergent. C’est un pouvoir totalitaire, dans la continuit? de l’ancien r?gime?: c’est normal qu’il instaure et couvre la violence, car c’est la faillite totale, ?conomique et sociale. ?conomiquement, le pays s’?croule. C’est une mani?re de d?tourner l’opinion publique vers autre chose que ce qui constitue les centres d’int?r?ts de la population.

Avez-vous le sentiment que la libert? de parole et d’expression r?gresse en Tunisie actuellement??

Nous avons peur de cela. Et ce n’est pas tant une question de peur qu’une question d’analyse. Nous sommes quand m?me plus libres qu’avant la R?volution de janvier 2011. Mais si nous continuons dans ce processus de violence et d’oppression, on va finir par nous priver de libert? de parole, de circulation, de libert? de tout. Si on se laisse faire, la situation sera la m?me qu’avant le 14 janvier 2011. Si ce n’est pire.

La gauche tunisienne peut-elle se rassembler pour construire une opposition solide face ? ce gouvernement??

Le Front populaire existe d?j?, c’est un corps politique en pleine action. Notre projet, c’est un parti plus large, qui rassemble toute la gauche de Tunisie. Pour renforcer le Front populaire, mais sans le d?truire. R?unir tous les d?mocrates pour d?fendre un projet soci?tal progressiste et d?mocratique.

Qu’est-ce que cela signifie, concr?tement??

Cela veut dire la libert? d’expression. Que la Haute instance des juges soit ?lue et non pas nomm?e par le gouvernement. Idem pour la Haute instance des journalistes. La s?paration entre l’?tat et le parti, pour laisser de c?t? les pratiques de l’ancien r?gime, et instaurer une vraie r?volution, une vraie d?mocratie. Une Haute instance pour les ?lections r?ellement ind?pendante. Le projet progressiste, c’est cr?er du travail, r?soudre le probl?me du ch?mage, de cette richesse qui s’?vade, avoir une ?quit? sociale. Et la libert? de la femme, la libert? de croyance. Nous n’avons pas du tout de probl?me de religion en Tunisie d’habitude?!

Comment la question religieuse est-elle devenue un probl?me??

Ce probl?me entre musulmans et non-musulmans a ?t? impos? d’une mani?re ?trange ? la soci?t? tunisienne. Elle est ? 90 % arabo-musulmane. Personne ne le met en doute?! Nous avons des minorit?s religieuses, que l’on respecte et que l’on aime. Et qui sont des Tunisiens avant tout, comme nous. Nous avons v?cu en Tunisie depuis des si?cles, dans des civilisations successives, de mani?re tr?s ouverte. Nous n’avons jamais connu ce probl?me?:??Soit tu es musulman ? la wahhabite, soit tu es ath?e. Et si tu n’es pas musulman, on doit te tuer??. C’est une r?flexion tr?s ?trang?re aux Tunisiens. C’est un probl?me qui nous est import? d’ailleurs. C’est justement ce que disait Chokri Bela?d. Il a d?voil?, expliqu?, comment on est en train de manipuler tout le peuple par la religion, et de manipuler la religion par le politique.

Est-il possible de construire politiquement avec Ennahda??

Pour trouver une solution politique, une sortie ? cette situation, dans la paix, sans faire couler de sang, sans coup d’?tat, il faut s’asseoir autour d’une table, y compris avec Ennahda, pour discuter et redistribuer les r?les. Si Ennahda continue de refuser, tout le monde le paiera.

N’est-il pas indispensable de passer par un processus de justice transitionnelle, pour juger les crimes du pass? et repartir sur des bases saines??

La phase de justice transitionnelle est indispensable. Il faut qu’il y ait r?ellement une justice?: que les fautifs soient jug?s, par des juridictions sp?cifiques, et qu’il y ait ensuite discussion pour arriver ? se pardonner et d?passer le mal qu’on a v?cu.

La r?conciliation est-elle possible entre les adversaires politiques, entre les anciens bourreaux et les anciennes victimes??

Bien s?r. La population tunisienne n’est pas du tout rancuni?re. Ennahda a aussi subi l’oppression (sous le r?gime de Ben Ali, ndlr), et peut-?tre de mani?re plus visible que les autres partis. Tout le monde, m?me la gauche et les d?mocrates, ont ?t? touch?s par ce qu’a subi Ennahda?: il y avait une double oppression, ? la fois sur les convictions politiques et religieuses. Cela touchait la foi, les croyances de tout le monde. Ce qui a amen? la population tunisienne ? oublier les choses graves qu’a pu faire Ennahda [2], et ? lui accorder de nouveau sa confiance. Mais Ennahda n’a pas saisi cette chance. Si le parti saisit l’opportunit? d’avoir un d?bat, un dialogue r?el avec tous les autres partis politiques, on pourrait s’en sortir avec le moins de d?g?ts possibles. Nous pourrons nous pardonner, oublier, d?passer tout cela facilement.

Le gouvernement refuse pour le moment de r?aliser un audit de la dette nationale, en partie contract?e sous le r?gime de Ben Ali. A-t-il c?d? aux pressions des cr?anciers de la Tunisie – dont la France – et des institutions financi?res internationales??

Ce gouvernement a fait des promesses aux instances financi?res internationales, qui ne seront pas faciles ? remette en cause. Mais je pense qu’ils sont en train de gagner du temps, pas de c?der. Il faut toujours ?tre prudent avec eux. Ce n’est pas une insulte, mais on a vu en pratique que ce n’est pas du tout un gouvernement de parole. C’est un gouvernement qui n’a pas de moralit?, qui peut mentir et dire n’importe quoi, prendre des engagements et ne pas les tenir. Depuis un peu plus d’un an, nous avons tout vu. Nous n’avons pas confiance dans ce gouvernement, qui peut changer d’avis en permanence.

Avez-vous des attentes par rapport ? la France??

J’ai ?t? touch?e par la grande solidarit? des Fran?ais (lors de l’assassinat de Chokri Bela?d, ndlr). Avec les repr?sentants institutionnels, nous avons eu des rapports tr?s humains, qui m’ont beaucoup r?confort?e. J’ai vu cette solidarit? dans les manifestations, les actions, les articles de presse. J’aimerais que nos camarades fran?ais, tous les d?mocrates, aident ? rendre plus visible ce qui se passe en Tunisie. Sans mentir. Il suffit d’ouvrir r?ellement les yeux. Certains journaux fran?ais refusent d’?crire quand nous parlons d’Ennahda comme d’un pouvoir qui n’est pas d?mocratique. Je respecte leur position, ils d?fendent un camp. Mais j’aimerais qu’il y ait un contrepoids. Pas pour mes yeux, ou pour les yeux de Chokri Bela?d ou le sang de Chokri Bela?d, mais pour la Tunisie, la d?mocratie, pour la v?rit?. Dire ce qui se passe r?ellement en Tunisie. Parce que la Tunisie ne m?rite pas du tout cela.

Apr?s le drame que vous avez v?cu, vous ?tes pourtant pr?te ? reprendre le flambeau…

Ce n’est pas que je sois pr?te ou pas. Je suis en plein chemin. J’avance. C’est un destin choisi. Je continuerai, je ferai ce qu’il faut. Oui, je reprends le flambeau parce que Chokri Bela?d a donn? sa vie pour ses valeurs. Il n’avait pas peur. Il allait droit au but, en sachant qu’il serait assassin?. Il ?tait clair dans son choix. Il faut l’honorer, continuer son chemin. Et honorer la Tunisie, parce qu’elle ne m?rite pas ?a.

Avez-vous peur pour votre vie??

Non. Car Chokri Bela?d est ce que j’ai de plus cher, et il est parti. Et je suis s?re et certaine, comme lui, que l’on doit payer des factures. Si c’est ma vie, ce sera ma vie.

Propos recueillis par Agn?s Rousseaux

Photo?: Ivan du Roy/Basta?!

[@AgnesRousseaux] sur twitter

Voir un extrait de cet entretien en vid?o?:

A l’occasion du Forum social mondial, voir notre?dossier sp?cial?sur la Tunisie.

Notes[1] Coalition politique actuellement au pouvoir, rassemblant trois partis?: Ennahda (droite religieuse), le Congr?s pour la R?publique (CPR, gauche) dont est issu le pr?sident Moncef Marzouki, et Ettakatol (social-d?mocrate).

[2] Notamment une tentative de coup d’?tat en 1987 et un attentat imput? au mouvement en 1991.

 

bastamag.net

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