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? Nous vivons toujours dans la mystique de la croissance ?

C?cile Daumas

"Le partage des t?ches parentales et domestiques (essentiellement assur?es par les femmes) est la cl? de l&squot;?galit? professionnelle", explique la sociologue Dominique M?da. Les femmes gagnent aujourd&squot;hui 27% de moins que les hommes dans le priv? et occupent l&squot;essentiel des emplois ? temps partiel.

DOMINIQUE M?DA, PROFESSEURE DE SOCIOLOGIE ? L?UNIVERSIT? PARIS-DAUPHINE, PLAIDE POUR UNE RECONVERSION ?COLOGIQUE M?L?E DE JUSTICE SOCIALE.

Alors que les experts ?conomiques s?extasient ? l?id?e d?un fr?missement de la croissance dans la?vieille Europe, la?sociologue Dominique M?da propose une?d?marche totalement?inverse?: oublier notre obsession de la croissance et de la performance maximale pour entamer une autre voie de d?veloppement.?La?Mystique de la croissance,?qui vient de para?tre chez Flammarion, n?est pas un ?ni?me plaidoyer pour la?d?croissance. Pour Dominique M?da (Photo AFP), professeure de sociologie ? l?universit? Paris-Dauphine, la reconversion ?cologique n?est pas une punition. Elle n?a de sens que si elle s?articule autour de la?justice sociale, avec des bienfaits pour tous comme l?exigence de biens et d?emplois de qualit? mais aussi la jouissance de plus de temps libre.
Jamais la pr?occupation ?cologique n?a ?t? aussi grande, on n?a jamais autant parl? de modes alternatifs de production, pourtant la croissance reste la r?f?rence absolue de notre mod?le ?conomique. Pourquoi ?
Parce que la plupart de nos dispositifs ?conomiques et sociaux d?pendent aujourd?hui de la croissance et que nous?sommes des ?soci?t?s fond?es sur la?croissance?. Depuis Adam Smith et ses?Recherches sur la nature et la cause des richesses des nations,?nous consid?rons que la?production est au centre de la fabrique du lien social. Nous pensons que?sans croissance nos soci?t?s vont s?effondrer.
Depuis la fin des Trente Glorieuses, nous implorons le retour de la croissance, nous scrutons l?horizon, nous consultons fi?vreusement les augures. Malgr? tous les discours sur un autre d?veloppement possible, nous continuons ? croire dans la mystique de la?croissance.?Pourtant, si la croissance est n?cessaire pour sortir de la grave crise ?conomique et sociale dans laquelle nous nous trouvons, elle accentue la crise ?cologique avec son cort?ge de pollutions, d??cosyst?mes d?grad?s, d??missions de gaz ? effets de serre susceptibles d?entra?ner un d?r?glement climatique majeur.?Nous d?couvrons – ou plut?t nous red?couvrons, car les?ann?es?70 avaient une conscience aigu? de cette situation -, que la croissance ne g?n?re pas que des bienfaits mais aussi des maux.
Ce que nous oublions chaque jour quand?nous prenons notre voiture ou nous achetons le dernier smartphone ?
C?est ce que j?appelle l?invisibilit? des co?ts de la croissance : le produit int?rieur brut (PIB) occulte, par construction, les co?ts de l?augmentation de la?production sur le patrimoine naturel et les conditions de vie. Ce que les ann?es?70 appelaient les?? d?g?ts du progr?s??. Edmond Maire, le secr?taire g?n?ral de la CFDT, ?crivait en?1972 que?la?croissance et l?id?ologie de la?consommation obsession??non seulement ne r?pondent plus aux besoins humains fondamentaux mais ne peuvent plus ?tre poursuivies sans conduire le?monde ? la?catastrophe?.Le lien ?tait d?j? ?tabli ? l??poque entre la recherche effr?n?e de gains de productivit? et l?exploitation intensive des ressources naturelles, d?une part, et la?d?gradation des conditions de vie, du sens du?travail et de l?environnement, d?autre part.
Mais remettre en cause la?consommation obsession ne rel?ve-t-il pas de la punition dans une?soci?t? o? la?qualit? de vie vient aussi de la richesse et de la disponibilit? des biens?
En effet, le discours de la reconversion ?cologique appara?t souvent comme la?double peine : il faudrait se serrer la?ceinture une premi?re fois du fait de la crise et des mesures d?aust?rit? puis une seconde fois pour pr?venir la crise ?cologique. La question de la consommation est donc centrale. Impossible de demander aux pays les moins d?velopp?s ou ? ceux de nos concitoyens, nombreux, qui n?ont pas acc?s ? des moyens convenables d?existence de r?duire leur?consommation au nom d?un changement climatique susceptible d?intervenir en?2050.
Il faut reconna?tre de surcro?t le caract?re addictif et profond?ment gratifiant de l?acte de consommation. Il appara?t plus que jamais porteur de libert?s pour des individus qui sont de plus en plus contraints, notamment au travail : par le choix infini qu?il semble leur?offrir?et par l?usage de cet instrument majeur d??mancipation qu?est l?argent.
Il semble donc urgent d?associer l??cologie au plaisir et non ? la p?nitence, comme vient de le d?noncer Pascal Bruckner dans?Lib?ration?(1)?
Le ralentissement de la croissance et la?fin des ?nergies fossiles bon march? n?impliquent en aucune mani?re une r?gression. Ils peuvent au contraire constituer une nouvelle voie, n?exigeant en rien le sacrifice de la prosp?rit? et du progr?s. Il faut parvenir ? mettre en ?vidence le caract?re profond?ment d?sirable de ce nouveau mod?le de d?veloppement, dont l?objectif serait non plus de maximiser les quantit?s produites mais de satisfaire les besoins humains en prenant soin des ??facteurs?? de production, c?est-?-dire des travailleurs et du patrimoine naturel. Raisonner ??au-del? de la croissance?, en se r?f?rant non plus au PIB (dont la?commission Stiglitz a montr? qu?il ne constituait pas une boussole fiable) mais ? de nouveaux indicateurs de richesse prenant en consid?ration la qualit? du travail, la?r?partition des revenus et des protections, l?acc?s ? l?emploi et au temps libre, en plus des ?volutions du patrimoine naturel me semble de nature ? emporter l?adh?sion des citoyens, et pas seulement en France ! Le Parlement allemand a publi?, en?mai, un rapport de?800?pages consacr? exclusivement ? ces questions et propos? l?adoption de nouveaux indicateurs.
Dans le milieu de l?entreprise, on ?voque souvent les notions de bonheur et de bien-?tre ? Une possible voie ?
Gardons-nous de tomber dans les pi?ges du bonheur. Les nouveaux indicateurs de bien-?tre qui font une large place aux perceptions subjectives et aux variations de la satisfaction personnelle pr?sentent trop souvent la double limite de n?gliger les d?terminants sociaux et les in?galit?s, d?une part, et les dimensions environnementales, d?autre part. Ces approches continuent de mettre au c?ur de leur raisonnement et de leur vision du monde l?anthropocentrisme dans sa version la plus individualiste et la plus utilitariste.
C?est pourquoi,?il est indispensable de proposer une reconversion qui ne fasse pas l?impasse sur la justice sociale.La?sant? sociale, aux c?t?s des pr?occupations ?cologiques, devrait ainsi constituer l?une des deux principales dimensions d?un nouvel indicateur de progr?s : la mani?re dont les chances d??ducation, l?emploi, les?revenus sont en permanence redistribu?s et r?-?galis?s est une composante majeure de la sant? de la soci?t?, de sa capacit? ? r?sister ? l??clatement et ? l?anomie. Le?point fondamental me semble ?tre notre capacit? ? construire une?cause commune?et une alliance entre le mouvement ?cologiste, les travailleurs, les?syndicats, les entreprises de bonne volont? et les gouvernements pour promouvoir un nouveau mode de d?veloppement dans lequel la croissance des quantit?s de biens et services produits ne constituerait plus l?alpha et l?om?ga de la performance et la figure centrale du progr?s.
On vous dira que cette cause commune est g?n?reuse humainement mais totalement irr?alisable.
Paul Ric?ur ?crit qu?une soci?t? sans utopie serait une soci?t? sans dessein.?Nous devons de toute fa?on savoir ce que nous ferions si la croissance ne revenait pas. Subsisteraient deux solutions pour faire en sorte que le plus grand nombre ait acc?s ? l?emploi : r?duire la dur?e du travail ou la?productivit? du travail telle qu?elle est mesur?e, au b?n?fice de gains de qualit? et de durabilit?. Ces deux solutions restent, dans l??tat actuel du d?bat public, presque inaudibles. On se souvient de la violence du d?bat au moment de la?discussion de la RTT?
Mais l? vous parlez aussi de ralentir les?gains de productivit?? une h?r?sie?pour les entreprises, pire que les?35?heures, non ?
De plus en plus, l?augmentation obsessionnelle des gains de productivit? dans tous les secteurs appara?t en partie responsable non seulement de la perte de sens du travail mais aussi de la d?gradation de la qualit? des services.Bertrand de Jouvenel avait attir? l?attention d?s les ann?es?60 sur le fait qu?avec les progr?s de l?efficacit? productive et de la?productivit?,??s?il gagne des satisfactions comme consommateur, l?homme en?perd comme producteur?.
Ralentir consid?rablement les gains de productivit? dans certains secteurs peut ?tre une piste. C?est la voie propos?e en France par Jean Gadrey, qui, non sans faire ?cho ? l??conomiste am?ricain Robert Gordon (pour lequel les freins sont d?sormais trop nombreux pour que la croissance revienne), indique que le?concept de gains de productivit? ne correspond plus ? nos ?conomies de service. Notre PIB est incapable d?enregistrer les gains de qualit?. Par exemple, il ne fait pas la diff?rence entre 1?kilo de fraises, go?teuses, cultiv?es sans pesticides, exigeant une importante main-d??uvre travaillant ? proximit? et 1 kilo de fraises ramass?es dans des conditions sociales m?diocres, bourr?es de pesticides et ayant parcouru des milliers de kilom?tres avant d?atterrir dans l?assiette du consommateur. C?est ?videmment dans cette double prise en consid?ration de la qualit?, du travail et des produits, que r?side l?int?r?t suscit? par sa d?monstration.
Depuis longtemps, vous militez pour une notable r?duction du temps de travail. Pourquoi consid?rez-vous que le?travail est aussi une composante majeure d?une reconversion ?cologique?
Il nous faut reconsid?rer les liens entre la pression de plus en plus forte actuellement exerc?e sur le monde du travail, pr?cis?ment au nom des gains de productivit? et de rentabilit?, et le fort malaise au travail qui s?est d?velopp? en?Europe et notamment en France, comme nous l?avons mis en ?vidence avec Patricia Vendramin dansR?inventer le travail?(PUF, 2013). D?s lors, une alliance entre des consommateurs soucieux de la qualit? de ce qu?ils ach?tent et des travailleurs d?sireux de retrouver du sens ? leur travail peut sans doute permettre de constituer la cause commune dont je parlais pr?c?demment. Une r?duction du temps de travail permettant d?accommoder le choc d?un changement de rythme de croissance sur l??conomie (mais aussi de r?int?grer dans celle-ci les millions de ch?meurs qui en sont exclus et de contribuer ??am?liorer l??galit? professionnelle) peut ainsi ?tre une voie pour r?pondre aux travaux mettant en ?vidence que les?objectifs fix?s par le Groupe d?experts intergouvernemental sur l??volution du climat (r?duction de?85 % des gaz ? effet de serre d?ici ??2050) sont inaccessibles sans une?forte r?duction du PIB mondial.
Si l?on se souvient qu?en additionnant les temps partiels (majoritairement f?minins) et les temps complets, la?France a une dur?e du travail annuelle sup?rieure ? celle de l?Allemagne. Une r?duction de la norme de travail ? temps complet, favorable ? l??galit? hommes-femmes, est ainsi parfaitement envisageable.
Et l?autre b?n?fice d?une r?duction du travail serait de valoriser des activit?s jug?es jusqu?? maintenant futiles voire inutiles…
Nul doute qu?un tel mod?le permettrait une reconsid?ration d?activit?s radicalement m?pris?es qui, parce qu?elles ne sont pas recens?es par le PIB, comptent pour z?ro. Toutes ces activit?s ?improductives?, consistant ? contempler, se?promener, ?tre avec les autres, discuter, aimer, s?occuper de ses enfants et de son couple, se reposer, r?ver, discuter des conditions de vie communes, faire de la politique contribuent ?minemment au bien-?tre et au lien social et pr?sentent de plus l?immense avantage d??tre? infiniment l?g?res (du?point de vue de l?empreinte ?cologique). Ces activit?s que Fran?oise H?ritier consid?re comme??le sel de la vie?.

Recueilli par?C?cile Daumas?

(1)??Lib?ration? du 6?septembre.

Lib?ration

Source:?http://humeursdemarisse.blogspot.fr/2013/09/nous-vivons-toujours-dans-la-mystique.html

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