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? Les pollutions engendr?es par l?industrie mini?re repr?sentent un danger pour les d?cennies ? venir ?

PAR?SIMON GOUIN?(26 SEPTEMBRE 2013)

Des prix records, une demande croissante, un besoin de s?curisation des approvisionnements?: une nouvelle ru?e vers les minerais est ? l??uvre, partout dans le monde. Face aux multiples impacts de cette industrie, les r?sistances se multiplient, en Am?rique Latine comme en Afrique ou m?me en Europe. R?ussiront-elles ? prot?ger les eco-syst?mes menac?s?? Entretien avec William Sacher, chercheur bas? ? Quito, qui travaille depuis 8 ans sur l?exploitation mini?re industrielle. Un entretien accompagn? de photos de cours d?eau pollu?s par l?acide utilis? dans les mines.

Basta?!?: Un permis d?exploration a ?t? accord? ? une soci?t? australienne, dans la Sarthe, en juin dernier (lire l?article de Basta?!). Comment expliquez-vous ce regain d?int?r?ts pour les ressources mini?res, en France??

William Sacher?[1]?: Nous assistons aujourd?hui ? une nouvelle ru?e vers les ??ressources?? du sous-sol en Europe. Mais il faut comprendre que la notion de ??gisement?? est dynamique, et poss?de certes une dimension g?ologique, mais aussi technologique, ?conomique, politique, sociale et culturelle tout aussi importantes. Des innovations dans les techniques d?extraction et une flamb?e de prix am?nent ? qualifier aujourd?hui de ??gisement?? ce qu?hier on consid?rait encore comme de la terre ??st?rile??. La qualit? des gisements exploitable de fa?on rentable est d?ailleurs en baisse constante depuis le d?but de l??re industrielle. Les grandes soci?t?s aurif?res, par exemple, vont m?me jusqu?? exploiter des gisements dans lesquels l?or se trouve dans une concentration d?un gramme d?or par tonne de roches trait?es. C?est une des raisons pour lesquelles certains min?raux du sous-sol sarthois, bien que pr?sents ? l??tat de poussi?res dans la roche, sont aujourd?hui consid?r?s comme int?ressants par l?industrie mini?re.

Vous expliquez qu?il y a aussi des dimensions culturelle et g?opolitique qui entrent en jeu.

Oui. Tout d?abord, m?me si on estimait que le sous-sol du 5?me arrondissement de Paris ?tait riche, un permis ne serait s?rement pas accord??! La Sarthe n?est pas trop dens?ment peupl?e et ne pr?sente pas d?obstacle majeur?: du point de vue du gouvernement, sa population ne dispose a priori pas d?une influence politique et sociale qui serait ? m?me de mettre en p?ril un projet minier?!

M?me si les co?ts de production sont moins ?lev?s au sud, les entreprises cherchent aujourd?hui ? investir au Nord. Elles diversifient ainsi leurs actifs et peuvent d?velopper des projets dans un environnement l?gal, politique et institutionnel fiable et stable. Dans ces pays, ces entreprises ont aussi un acc?s assur? aux m?ga-infrastructures dont l?exploitation mini?re ? grande ?chelle est cruellement d?pendante. Les grandes puissances ? les nations europ?ennes en premier lieu- souhaitent aussi se (re)tourner vers leurs propres sous-sol, afin d?assurer leur approvisionnement en min?raux dans un monde multipolaire o? la Chine, ou encore le Br?sil ? un niveau plus r?gional, jouent d?sormais dans la cour des grands.

L?augmentation de la demande en minerais explique donc en grande partie cette ru?e vers l?or. Y a-t-il d?autres raisons ?conomiques??

La croissance ? deux chiffres de la Chine entra?ne en effet une hausse de la demande en minerais et tous types de mati?res premi?res. Cette demande a tir? les prix vers des niveaux records au cours des dix derni?res ann?es. Mais on peut ?galement citer l?extraction massive de minerais li?e ? l?individualisation des biens de consommation de haute technologie?: on a tous beaucoup de m?taux dans nos portables, ordinateurs, t?l?phones. De m?me, des produits industriels plus classiques, comme les v?hicules, contiennent de plus en plus de m?taux et de vari?t?s de m?taux. On pourrait citer la production croissante d?armement ou encore d??nergie, tr?s gourmandes en min?raux (l?uranium, par exemple …) On est aussi dans une ?conomie tr?s financiaris?e. Dans ce contexte, la sp?culation boursi?re et les capitaux ? risque jouent un r?le clef dans l?identification de futurs gisements. Les soci?t?s peuvent compter sur des places financi?res particuli?rement permissives pour cette sp?culation, comme la Bourse de Toronto, au Canada, un pays qui est une v?ritable ??Suisse des mines?? (Lire l?article de Basta?!).

Ces conditions sont toutefois pr?caires?

En effet, si demain la Chine ?tait confront?e ? une grave crise ?conomique, ce qui n?est pas compl?tement improbable, il y a fort ? parier que les prix des mati?res premi?res viendraient ? d?gringoler. Ce qui est aujourd?hui consid?r? comme un territoire int?ressant du point de vue de l?activit? mini?re pourrait ainsi brutalement ne plus l??tre. Cela s?est d?j? vu dans le pass?.

Comment l?industrie mini?re travaille-t-elle son image??

L?industrie mini?re est confront?e ? ce grand paradoxe?: d?un c?t?, les gisements importants s??puisent. De l?autre, la croissance de la demande est toujours plus forte. Cette contradiction la contraint ? adopter un mod?le qui est celui de la m?ga-exploitation mini?re moderne. Ce mod?le implique l?utilisation d??normes quantit?s de r?actifs chimiques, parfois tr?s toxiques, mais aussi la g?n?ration d??normes quantit?s de d?chets. Les pollutions engendr?es repr?sentent souvent des dangers pour les d?cennies, voire des si?cles ? venir. Les impacts sociaux, ?conomiques, politiques, voire m?me culturels ou psychologiques sont ? la mesure de ce mod?le de m?ga-exploitation.


Les soci?t?s font tout pour minimiser ces impacts pourtant consid?rables. Elles promeuvent par exemple des concepts comme l?exploitation mini?re responsable, durable, soutenable? C?est une s?mantique qui circule beaucoup, sur les plaquettes de promotion des soci?t?s mini?res, sur les sites Internet, mais aussi au sein des grandes agences de d?veloppement, ou les bailleurs comme la Banque Mondiale. On la trouve ?galement dans les discours des gouvernements qui font la promotion ouverte de ce type d?industrie. On l?entend aussi, ?videmment, dans les grands m?dias, sur lesquels les grandes soci?t?s mini?res exercent une influence politique marqu?e. Il y a donc un contr?le, une guerre de l?image, qui se joue au niveau du mod?le minier actuel. Sur ce terrain, l?industrie poss?de des moyens et des atouts dont les communaut?s qui sont directement affect?es par les effets catastrophiques de ses activit?s ne disposent pas n?cessairement.

Comment se r?partissent les r?les entre entreprises juniors et majors??

Les soci?t?s juniors se livrent uniquement au travail d?exploration. Elles se chargent de d?couvrir de nouveaux gisements, une activit? risqu?e quand on sait qu?un projet d?exploration sur 500 m?nera effectivement ? la construction d?une mine. Ce sont de petites soci?t?s, ? la dur?e de vie relativement limit?e et qui ne d?gagent des b?n?fices qu?? travers la sp?culation boursi?re. Financi?rement, elles n?ont donc pas les reins assez solides pour obtenir les pr?ts n?cessaires ? la construction et l?exploitation d?une mine industrielle modernes. Elles ne disposent pas non plus des moyens humains et technologiques pour y parvenir. Si elles ??d?couvrent?? un gisement, elles se vendront alors le plus souvent ? une soci?t? major, qui, elle, poss?de toutes ces caract?ristiques. Il existe peu de soci?t?s majors, lesquelles sont g?n?ralement de grandes transnationales, formant une poign?e de cartels, et poss?dant des unit?s de production partout sur la plan?te.

La multiplication des acteurs miniers permet aussi ? l?industrie de ??sauver?? son image…

Il existe une sorte de division du travail entre ces deux types de soci?t?s, tant d?un point de vue g?ologique que politique. V?ritables ?claireurs, les soci?t?s juniors sont charg?es de t?ter le terrain. Elles sont les premi?res ? affronter les mouvements d?opposition au mod?le de production et de relation avec la nature qu?elles repr?sentent. Elles sont charg?es d?en faire la propagande et de mettre en ?uvre toute une ??ing?nierie?? de la division des communaut?s sur les territoires o? elles sont actives. Quand une junior est parvenue ? essouffler la r?sistance au niveau local et que les conditions ?conomiques et politiques sont favorables ? l??chelle nationale et internationale, une major se pr?sente pour en faire l?acquisition. Cette derni?re fait ainsi l??conomie de l??ventuelle r?percussion sur sa r?putation et de la mauvaise presse que peuvent g?n?rer les conflits sociaux.

Face au d?veloppement des projets miniers, notamment en Am?rique Latine, de nombreuses mobilisations se d?roulent, comme ? Cajamarca, au P?rou, contre le projet Conga (lire le reportage de Basta?!). Dans quelle mesure les politiques n?olib?rables, qui ont touch? la r?gion, en sont-elles responsables??

Le projet n?olib?ral au Sud a consist? entre autres ? installer des cadres l?gaux qui ont largement favoris? l?arriv?e de capitaux internationaux en leur permettant d?arracher des biens publics ? des prix cass?s (infrastructures, territoires, etc.). C?est ce que le g?ographe David Harvey qualifie d?accumulation par d?possession. Au niveau de l?industrie mini?re, on est tout ? fait dans cette logique l?.


Les r?formes des cadres d?investissement miniers (les fameux ??codes miniers??) ont suivi les commandements du?Consensus de Washington?: acc?l?rer et s?curiser l?acc?s aux territoires, adopter des cadres fiscaux ridiculement laxistes, criminaliser l?exploitation mini?re artisanale, faciliter l?acc?s aux donn?es g?ologiques nationales, etc. C?est un contexte qui s?est reproduit ? l??chelle mondiale, dans les pays endett?s, en Am?rique Latine, en Afrique et en Asie du Sud Est. M?me si le contexte est bien diff?rent, les enjeux soulev?s par l?actuel projet de r?forme du code minier en France sont en bien des points similaires… Au Sud, ce contexte l?gal tr?s favorable a pr?par? le terrain au super cycle minier qui a d?marr? ? la fin des ann?es 1990. La conjonction de ces deux mouvements a ?t? tr?s favorable ? la p?n?tration de nouveaux ??conquistadors??, ? la recherche d? eldorados, dans des r?gions souvent vierges de tout type de productions industrielles, comme en Amazonie ou au Sahel.

En Am?rique Latine, de nombreux dirigeants qui se disent ??socialistes?? mettent finalement en place des politiques productivistes qui d?truisent l?environnement et nuisent ? des milliers de paysans. Comment l?expliquez-vous??

Il faut d?abord se rappeler que le socialisme r?el n?a jamais ?t? vraiment en contradiction avec le productivisme. Les gouvernements latinoam?ricains de la ??vague rose?? n?ont, ainsi, pas l?impression d??tre en contradiction avec l?id?ologie qu?ils mettent en avant.

Je vois personnellement une autre raison?: pour mener ? bien l?exploitation mini?re industrielle moderne, on a besoin de moyens consid?rables, et notamment de toute une s?rie d?infrastructures, portuaire, a?roportuaire, routi?re, ?nerg?tique, et d?une relative stabilit? politique. Par exemple, s?il faut construire (et entretenir) un barrage ou une autoroute pour transporter le cuivre, c?est l?Etat qui va le faire. Le ??retour de l??tat?? et le renforcement des institutions que pr?nent les projets socialistes latino-am?ricains s?av?rent donc fonctionnels ? la poursuite de la modernisation capitaliste de tout le continent.

C?est donc la suite logique du n?olib?ralisme…

Oui, en quelque sorte. Ce n?est en tout cas certainement pas l?av?nement de projets socialistes, ni m?me r?volutionnaire, comme certains gouvernements le proclament. Plus encore qu?? l??poque n?olib?rale, les gouvernements font une promotion presque aveugle des activit?s extractives. Ils pr?tendent obtenir une participation aux b?n?fices consid?rable, qui permettra de mettre en ?uvre d?ambitieux plans sociaux. En revanche, ces gouvernements n?h?sitent pas ? criminaliser les nombreuses communaut?s d?poss?d?es de leurs terres et de leur milieu de vie. Ils mettent la force publique au service des capitaux internationaux pour r?primer violemment -parfois dans le sang- la protestation sociale. Ils abandonnent aussi, petit ? petit, les rares projets en porte-?-faux avec les int?r?ts transnationaux?: en t?moigne la r?cente d?cision du pr?sident de l??quateur d?abandonner l?initiative Yasun?-ITT?(Lire l?article de William Sacher sur ce sujet).

Les mobilisations qui se d?roulent actuellement en Am?rique Latine sont-elles suffisamment fortes pour infl?chir la tendance actuelle ? ??l?extractivisme????

M?me s?il y a des r?seaux qui commencent ? se construire, je constate que les mouvements restent en g?n?ral tr?s isol?s. Certes, certaines communaut?s ont parfois carr?ment r?ussi ? mettre dehors des soci?t?s mini?res transnationales venues s?installer sur leur territoire, par exemple au P?rou ou en Equateur. Mais dans la grande majorit? des cas, les soci?t?s parviennent ? faire valoir leurs int?r?ts.

Un autre obstacle vient du fait que les ?tats de droit, en se modernisant, se dotent de syst?mes r?pressifs sophistiqu?s, notamment gr?ce ? une red?finition habile du cadre l?gal. La criminalisation de la lutte sociale par des voies judiciaires est un outil tr?s efficace et qui jouit d?une grande l?gitimit? d?mocratique.
Tout n?est pas sinistre, cependant. En Argentine, par exemple, on a assist? ? un des processus de r?formes l?gislatives tr?s incisifs sous la pression des mouvements sociaux contre les mines. Dans plusieurs provinces, il a par exemple ?t? question d?interdire les mines ? ciel ouvert. Reste que si les projets miniers ? grande ?chelle se g?n?ralisent, comme la tendance actuelle l?indique, il est fort probable qu?on ait une multiplication de ces mouvements de r?sistance. Alors cette forme de production mini?re ne sera plus tenable?!

Pensez-vous qu?une exploitation mini?re responsable, avec un compromis entre l?utilit? de la ressource et les impacts n?gatifs de son extraction, est possible??

Bien entendu, tout type d?activit? humaine est transformatrice de son environnement. On ne peut pas envisager une activit? mini?re qui n?ait pas d?impact?! D?s lors, un des crit?res pourrait ?tre la recherche d?une exploitation mini?re qui assurerait des conditions p?rennes de production et de reproduction biologique et sociale, et le choix de celles-ci pour les g?n?rations futures. Ceci n?est s?rement pas possible au sein du capitalisme. Tant qu?on privil?giera la valeur d??change et l?accumulation infinie de valeur, nous serons condamn?s ? une course sans fin vers l?exploitation de gisements toujours plus pauvres ou plus difficiles d?acc?s et ? une relation pr?datrice avec ce que nous appelons la ??nature??.

Dans un autre syst?me, on pourrait mettre en ?uvre des micro-exploitations, ou envisager tout un tas de mesures qui r?duiraient toute exploitation absurde?: on exploite aujourd?hui de l?or pr?sent ? l??tat de poussi?res dans les gisements, au prix de d?sastres pour l?environnement comme pour les populations, pour aller l?enfermer sous terre, dans les coffres-forts des banques?!

Propos recueillis par Simon Gouin

Photos de une?: CC?Wikipedia


Reportage photo?: ??Julien Brygo
Dans le sud-est de l?Ohio (?tats-Unis), la fermeture des mines de charbon, autour des ann?es 1920, a pr?c?d? l??mergence d?un probl?me environnemental de taille, celui du drainage des eaux acides, qui s??coulent des anciennes mines de charbon vers de nombreux cours d?eau et rivi?res. Dans le Comt? d?Athens, plusieurs cours d?eau sont ainsi pollu?s depuis des dizaines d?ann?es par les flots d?eaux acides, qui s??coulent ? la faveur des pluies d?automne.

Notes

[1]?William Sacher est titulaire d?un PhD en sciences de l?atmosph?re et des oc?ans de l?universit? de McGill de Montr?al, et co-auteur de Noir Canada (?cosoci?t?, 2008) et de Paradis Sous Terre (Rue de L??chiquier, 2012). Il est aussi candidat au doctorat en Economie du d?veloppement ? la Facult? Latinoam?ricaine des sciences sociales (FLACSO), Quito, ?quateur.

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