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? LES ETATS-UNIS SEMBLENT ASPIR?S PAR LA SPIRALE DU D?CLIN ?

A moins de trois mois de l??lection pr?sidentielle am?ricaine, Gilles Biassette, journaliste ? La Croix, radiographie les Etats-Unis, un pays profond?ment min? par le doute et la peur du d?clin en d?pit de ses succ?s dans les technologies de l?information et du divertissement. L?expert place au c?ur de son analyse le malaise des classes moyennes, ?l??me? de la nation (A lire : O? va l?Am?rique ? De Wall Street ? Main Street, la peur du d?clin ? ?ditions BakerStreet). Ces derni?res, victimes au premier chef de la d?sindustrialisation, ont d?croch? du ?r?ve am?ricain? qui veut que demain sera meilleur qu?aujourd?hui. Or face ? ce malaise, une r?ponse radicale et paradoxale ? celle du moins d?Etat ? a surgi dans le champ politique avec le Tea Party.

Une voie que Gilles Biassette estime totalement inadapt?e aux besoins actuels de r?formes du pays. Jugeant s?v?rement les leaders du parti r?publicain qui semblent ? ses yeux avoir renonc? ? ??duquer? leurs bases en c?dant au populisme, il s?inqui?te de l?immobilisme r?gnant ? Washington du fait du blocage partisan et de la perte de l?esprit de compromis. ?M?me s?il est r??lu, Barack Obama ne sera pas en mesure de mener sa politique face ? un Congr?s majoritairement r?publicain.? Une impasse politique qui ne peut qu?acc?l?rer le d?clin du pays.

L?id?e d?un d?clin de l?Am?rique est omnipr?sente aux Etats-Unis, dans les journaux, les librairies ? pas moins d?un livre par mois est publi? sur ce th?me. Le ?losing ground? ? la perte de terrain du pays ? est devenu obsessionnel avec la perspective que les Etats-Unis vont passer t?t ou tard derri?re la Chine, si ce n?est pas d?j? le cas. Newsweek a donn? r?cemment un graphique montrant la Chine d?passant les Etats-Unis d?s 2017. Une vision pessimiste que la fragilit? de la reprise en cours vient nourrir tous les jours.

R?guli?rement, les sondages montrent que pour au moins 60 % des Am?ricains, le pays ne va pas dans la bonne direction. Certes il y a eu un petit mieux lors de l??lection de Barack Obama en 2008 mais l?embellie a tourn? court tr?s vite. Cette peur est en elle-m?me un signe de d?clin tant il est vrai que cet ?tat d?esprit craintif est tr?s ?loign? de l?hyper-optimiste qui caract?rise traditionnellement le pays. Les Etats-Unis ont d?j? connu par le pass? des p?riodes d?interrogation sur leur position de num?ro 1, en particulier ? la fin des ann?es 1980 face ? la pouss?e du Japon, mais jamais les doutes n?ont ?t? aussi forts.

Ce sentiment n?est pas n? avec la crise des Subprimes de 2008 car le d?clin des classes moyennes, qui est ? la source de ce grand malaise, a commenc? bien avant, durant les premi?res ann?es de la d?cennie 2000. Mais ce pessimisme ?tait rel?gu? derri?re les questions de s?curit? et de lutte contre le terrorisme, et parce qu?il y avait malgr? tout de la croissance. La r?cession de 2008-2009 et ses suites n?ont fait qu?accentuer le malaise profond?ment enracin? dont souffre la classe moyenne am?ricaine

Le d?clin dans les t?tes et dans les chiffres

Cette crainte du d?clin qui est dans les t?tes se retrouve dans les chiffres. La croissance est certes redevenue positive mais l?ambiance reste celle d?une ?conomie toujours en r?cession. On parle d?ailleurs ici de la Grande R?cession ? propos du recul de l?activit? au cours des ann?es 2008-2009, r?f?rence directe ? la Grande D?pression des ann?es 1930. La Grande R?cession n?est pas la cause du d?clin mais sa cons?quence. Elle a mis en lumi?re une s?rie de probl?mes majeurs pour lesquels le syst?me politique, min? par les crispations et la radicalisation, n?offre pas de solutions r?alistes. Le?taux de ch?mage?reste accroch? autour de 8?% de la population active, un niveau tr?s ?lev? pour les Etats-Unis compte tenu du r?gime d?indemnisation du ch?mage.

Aucun Am?ricain n?a le sentiment que la crise est finie. Les parents estiment majoritairement que le sort de leurs enfants sera moins bon que le leur. Le nombre de jeunes retournant vivre chez leurs parents ? ?la g?n?ration boomerang? ? ne cesse de cro?tre. Le revenu global des Am?ricains progressait certes en moyenne mais pas le revenu m?dian, celui en dessous duquel se situe la moiti? de la population. Entre 2000 et 2004, le revenu r?el m?dian a diminu? de 3,4 %. Une majorit? d?Am?ricains ne croit plus possible que le ?r?ve am?ricain? ? en travaillant dur, la r?ussite est possible ? soit accessible ? leurs enfants. Le d?clin peut ?tre d?fini, calcul?, discut? de mille fa?ons mais penser que la situation de ses enfants sera moins favorable que pour soi, c?est une d?finition certes subjective mais incontestable du d?clin.

L?impact politique du Tea Party

Cette id?e du d?clin a un impact politique fort. Celui-ci s?est traduit par la mont?e en puissance spectaculaire du Tea Party, ? partir de 2009, et par la d?faite du camp d?mocrate aux ?lections du mid-terme en 2010. En choisissant Paul Ryan comme colistier, le candidat r?publicain Mitt Romney a envoy? un message clair en direction des sympathisants du Tea Party. Alors qu?en Europe et singuli?rement chez nous en France, dans les situations de crise, l?opinion tend spontan?ment ? r?clamer plus d?interventions ?tatiques, aux Etats-Unis c?est l?inverse : le?Tea Partypr?conise de fa?on radicale moins d?Etat. Une revendication qui renvoie aux valeurs et ? la philosophie am?ricaine. L??mergence du Tea Party qui a des ?lus au Congr?s a radicalis? le parti r?publicain ? une cinquantaine d??lus du parti r?publicain se r?clament du Tea Party et les autres sont pouss?s ? adopter ses th?ses.

Lors des primaires pour le S?nat ou la Chambre des d?put?s, le Tea Party arrive bien souvent ? imposer ses choix des personnalit?s les plus radicales au d?triment des candidats sortants mod?r?s. Cela met la pression sur tous les candidats pour aller dans le sens du programme extr?me du Tea Party, ? savoir la baisse, voire la suppression, des imp?ts, les coupes drastiques dans les d?penses publiques, etc. Un programme anti-Etat qui trouve sa justification, aux yeux des adh?rents du Tea Party, dans la n?cessit? de r?sorber la dette publique. Outre-Atlantique, tous les ?lus de base sont ?marqu?s ? la culotte? par des organismes sp?cialis?s qui ?pluchent leurs votes et d?clarations et ? partir de l?, leur attribuent des notes. Tel ?lu est jug? ?bon? ? 60 %, tel autre ? 25 % enfonction des crit?res de l?organisme et de leur couleur politique.

Ces classements obs?dent les candidats qui pour se faire r??lire ou ?liminer des rivaux n?ont qu?une id?e en t?te : am?liorer leur score en s?alignant sur les positions les plus en vue du Tea Party. Ainsi, a-t-on vu un s?nateur r?publicain faire remonter sa note ? 99 % en votant contre tous les textes incluant simplement le mot imp?t ! Or loin de freiner le mouvement, les leaders du parti le suivent. Ils ne font rien pour tenter d?enrayer cette vague populiste, bien au contraire. Ils semblent avoir renonc? ? ??duquer? leur base !

De General Motors ? Wall Mart

La Grande R?cession ? et ses cons?quences ? n?a fait que mettre en lumi?re la d?rive des Etats-Unis depuis une dizaine d?ann?es et dont la d?sindustrialisation rapide a ?t? une des manifestations les plus frappantes. Le passage d?une soci?t? industrielle ? une soci?t? de service a ?t? per?u pendant un certain temps comme une ?volution positive et souhaitable dans le sens o? ce basculement renvoyait l?image d?une soci?t? moderne, cr?atrice de haute valeur ajout?e. Un point de vue bien th?orique car les emplois industriels perdus ont surtout ?t? remplac?s par des emplois peu qualifi?s et moins bien pay?s.

Ce basculement a ?t? ? l?origine d?un d?classement rapide du monde salarial. Avec un salaire horaire autour de 22 dollars ? l?usine, une assurance sant? pay?e par l?entreprise et quelques semaines de cong?s pay?s, les ouvriers am?ricains vivaient auparavant durement mais de fa?on relativement confortable. Cela n?est plus le cas pour l?employ? chez Wal-Mart r?mun?r? ? 8 dollars l?heure et qui vit sans assurance sant? faute de pouvoir se l?offrir par ses propres moyens. Certes entre-temps, General Motors a ?t? sauv?, et est m?me reparti, mais le constructeur automobile est aujourd?hui deux fois plus petit qu?avant sa faillite, avec quatre fois moins de salari?s. Auparavant, travailler chez GM, ?Generous Motors? comme les ouvriers appelaient la soci?t? affectueusement, c??tait tout ; cela n?a plus rien ? voir aujourd?hui.

Les effets d?l?t?res d?une croissance par trop in?galitaire

La soci?t? am?ricaine ? c?est aussi vrai des soci?t?s europ?ennes ? s?est largement constitu?e autour d?une classe moyenne nombreuse et forte. La consommation de masse a toujours ?t? le moteur principal de la croissance ?conomique du pays, sur le mod?le de l?industriel Henry Ford qui payait bien ses ouvriers pour que ces derniers ach?tent ses voitures. Or ces derni?res ann?es, la progression des in?galit?s qui s?est faite au d?triment de la classe moyenne a mis ? mal ce mod?le. Avec un pouvoir d?achat en berne et des prix de l?immobilier qui flambaient, les m?nages am?ricains ont recouru ? l?endettement pour devenir propri?taire via des pr?ts de plus en plus p?rilleux.

Mais ce fragile ch?teau de cartes s?est effondr? avec la crise des Subprimes. La mauvaise distribution des revenus, la concentration de la richesse dans les mains de quelques uns sont devenues un handicap majeur pour l??conomie en retirant le moteur de la consommation ? la croissance. Les d?mocrates ont ?t? partie prenante dans cette course au moins d?Etat par le pass?. Durant les ann?es 1990, sous la pr?sidence Clinton, le gouvernement a commenc? ? laisser filer les in?galit?s en croyant que la croissance et la diminution de l?Etat allaient tout r?gler.

Les cons?quences de l?explosion des in?galit?s touchant ? l?id?ologie sont peut-?tre plus graves. L??volution contredit le r?ve am?ricain qui est la croyance dans la possibilit? donn?e ? tous d?acc?der au sommet par son travail, son m?rite ou son talent. Une vision qui a rendu longtemps tol?rables les in?galit?s. Dans l?Am?rique d?aujourd?hui, cet espoir ? partir de rien et atteindre le sommet ? est devenu quasi impossible ? r?aliser. Avoir juste une vie d?cente et un chez-soi est m?me devenu compliqu?. Et contrairement ? une id?e re?ue, la mobilit? sociale au pays du ?self made man? est tr?s faible aux Etats-Unis, plus faible que dans les soci?t?s europ?ennes. L?ascenseur social fonctionne mieux en France qu?aux Etats-Unis !

Les Etats-Unis se vivent comme une m?ritocratie. Et dans une soci?t? au m?rite, les in?galit?s ne sont le reflet que du travail ou du talent. Dans une comp?tition, il y a n?cessairement un champion qui a la m?daille d?or et celui qui occupe la derni?re place. Un classement dans lequel l?Etat n?a certainement pas ? se m?ler. Une vision aux antipodes de la fa?on de voir des Fran?ais. Mais en allant trop loin cette fois, le syst?me in?galitaire d?sesp?re la classe moyenne am?ricaine qui est l??me ? et le moteur ? du pays.

Encore de s?rieux atouts

Les Etats-Unis conservent d?ind?niables atouts : la cr?ativit?, l?excellence de certaines universit?s, la capacit? d?innovation des entreprises. Un exemple parmi d?autres : on trouve aux Etats-Unis les premi?res v?ritables poubelles intelligentes qui permettent aux services de voirie des grandes villes du pays d?optimiser le ramassage des ordures. Ces points forts n?apparaissent pas menac?s ? court terme mais l?avance am?ricaine en mati?re notamment de production de brevets se r?duit du fait de la perc?e chinoise dans les technologies, par exemple des t?l?communications. Il faut aussi compter avec la nouvelle donne ?nerg?tique r?sultant de l?exploitation des gaz de schiste. Cette activit? cr?e de nombreux emplois directement, et d?autres dans des industries traditionnelles comme la chimie en plein regain. Sans compter une baisse du co?t de l??nergie, quatre ? cinq fois moins ch?re. La s?curit? de l?exploitation du gaz de schiste pose des questions mais globalement, les pr?occupations environnementales ont ?t? rel?gu?es ? l?arri?re-plan. On ne parle quasiment plus de lutter contre le r?chauffement climatique. Au Congr?s, plus aucune mesure ?cologique ne passe.

Une polarisation partisane sans pr?c?dent

La qu?te d??quilibre sur le plan des institutions politiques, si ch?re aux P?res Fondateurs, s?est retourn?e contre le pays qui est gagn? par l?immobilisme, alors qu?il faudrait au contraire, comme chez nous, prendre des mesures courageuses. Jamais le clivage entre l?Am?rique ?rouge?, r?publicaine, ? l?int?rieur du pays et l?Am?rique ?bleue? d?mocrate des c?tes (les couleurs des cartes ?lectorales) n?a ?t? aussi fort. Deux blocs s?affrontent. Cette polarisation qui s?est form?e sous George W. Bush s?exacerbe du fait notamment de la place des cha?nes d?info en continu (Fox News, NBC d?passent d?sormais CNN) et des m?dias partisans qui attisent la confrontation.

Si fort que les mod?r?s n?arrivent plus ? se faire entendre. Pour un r?publicain, travailler avec un d?mocrate ou composer avec lui est devenu inconcevable. La recherche du compromis n?est plus un objectif, si bien que Barack Obama, m?me s?il est r??lu, ne serait pas en mesure de mener sa politique face ? un Congr?s majoritairement r?publicain, personne n?imaginant une victoire d?mocrate au Congr?s. Un tel blocage est sans pr?c?dent. Les propositions r?publicaines, par leur radicalit? m?me ? coupes extr?mement fortes dans les d?penses sociales et d??ducation ? ne r?pondent en rien aux d?fis colossaux que doivent affronter les Etats-Unis.

Les r?publicains ne cessent pas d?un c?t? de pointer l??chec scolaire comme une cause des difficult?s du pays mais ils veulent de l?autre c?t? r?duire drastiquement les financements aux ?coles et plus g?n?ralement les d?penses publiques. Une contradiction manifeste. Ce populisme est contre-productif. Le pire des sc?narios serait que la peur panique du d?clin pousse ? une radicalisation ? droite d?une partie plus importante de l??lectorat. Et que cette ?volution, en cr?ant un blocage d?finitif ? Washington, emp?che de prendre les mesures n?cessaires pour enrayer le d?clin, d?bouchant sur une nouvelle radicalisation. Une v?ritable spirale n?gative que le pays semble en train d?enclencher de fa?on inqui?tante.

Les risques de l?isolationnisme

Le monde n?a rien ? gagner au d?clin am?ricain. D?abord, lorsque la locomotive am?ricaine freine, c?est moins d?exportations pour ses partenaires, les pays europ?ens en particulier. Ensuite, le repli des Etats-Unis sur les pr?occupations int?rieures font qu?ils se retirent d?un grand nombre de dossiers qui ne peuvent ?tre trait?s qu?au niveau global : r?chauffement climatique, lutte contre la drogue, etc. Or sans l?implication de Washington, ces dossiers n?avancent plus faute de leadership. Cette dangereuse tentation isolationniste semble s?enraciner outre-Atlantique. Les Am?ricains ne veulent plus que les Etats-Unis d?pensent des dollars pour ?sauver? le monde alors qu?ils consid?rent que personne pendant ce temps ne vient ? leur aide pour les sortir des difficult?s.

Un nouvel arbitrage politique

Les Etats-Unis sont arriv?s ? un point o? ils ont besoin de se r?former en profondeur et cela doit passer par la reconstruction du mod?le. Une probl?matique que l?on conna?t bien en France o? l?on pr?f?re l??galit? ? la libert?. Outre-Atlantique, on a toujours consid?r? culturellement que l?Etat n??tait pas essentiel et que l?existence d?in?galit?s ne posait pas de probl?me. Mais aujourd?hui, le malaise de la classe moyenne est devenu trop important pour rester sur ces sch?mas.

Le vide a ?t? combl? par les populistes et les revendications anti-?tatistes du Tea Party qui p?sent consid?rablement sur la vie politique du pays, lequel se retrouve dans une situation d?impasse politique. Le syst?me, min? par les crispations et la radicalisation, n?arrive pas ? fournir de solutions r?alistes pour sortir de la crise. Aux Etats-Unis, c?est la libert? qui prime par rapport ? l??galit?. Il est temps pour le pays de r??quilibrer ce rapport en faveur de l??galit?. Les Etats-Unis ont besoin de s?attaquer v?ritablement ? la question des in?galit?s pour red?marrer.

Phillipe Plassart

Note

* Gilles Biassette est diplom? de l?Essec et de l?IEP de Paris. Il?se rend r?guli?rement aux Etats-Unis pour le compte du journal La Croix depuis 2001, et a couvert tous les ?v?nements marquants de la d?cennie outre-Atlantique (le 11 septembre, l?ouragan Katrina, la crise financi?re, l??lection d?Obama, etc.). Sa s?rie de reportages intitul?e Les Couleurs de l?Am?rique lui a valu en 2009 le prix Louis Hachette pour la presse ?crite. Son essai O? va l?Am?rique ? (chez BakerStreet) m?le dans un style sobre et efficace le reportage de terrain ? la rencontre des ?vrais? Am?ricains, les interrogations document?es de fond et la finesse du jugement. Un excellent viatique pour suivre la derni?re ligne droite de la campagne pr?sidentielle am?ricaine.

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