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? Les dictateurs ont d?tourn? 200 milliards de dollars dans les paradis fiscaux ?

Par Agn?s Rousseaux (15 septembre 2011)

Alors que les mallettes de la Fran?afrique d?fraient la chronique, une autre affaire revient dans l?actualit??: les ??Biens mal acquis??, un syst?me d??vasion fiscale install? par les dictateurs africains et mis en lumi?re par le Comit? catholique contre la faim et pour le d?veloppement (CCFD). Le r?sultat du proc?s, suite ? la plainte en diffamation de l?un des dictateurs mis en cause, sera connu ce 16 septembre. Entretien avec Guy Aurenche, pr?sident du CCFD, qui revient ?galement sur les bouleversements de la solidarit? Nord-Sud ? l?heure des crises de la dette.

Photo?: CC by-nc-nd Pierre Alonso

39 propri?t?s luxueuses pour l?ex-pr?sident Gabonais Omar Bongo, 24 propri?t?s et 112 comptes bancaires pour Denis Sassou Nguesso, pr?sident du Congo-Brazzaville, 2 logements luxueux pour le pr?sident de la Guin?e ?quatoriale. C?est le patrimoine acquis en France, d?apr?s les estimations polici?res, par ces chefs d??tat. Des biens qu?ils auraient achet?s avec de l?argent public, selon cet inventaire des ??biens mal acquis?? men? dans le cadre d?une l?instruction judiciaire, ? la suite de la plainte de Transparency International France. Un des ?l?ments d?clencheurs de cette enqu?te?: le rapport Biens mal acquis, ? qui profite le crime??, publi? par le Comit? catholique contre la faim et pour le d?veloppement (CCFD) en 2007 puis 2009.

Dans ce rapport, l?ONG pointe les ??agissements?? d?une trentaine de chefs d??tat. Parmi eux, le pr?sident de la Guin?e ?quatoriale, Teodoro Obiang Nguema, dont la famille poss?derait entre 500 et 700 millions de dollars, provenant du ??d?tournement de la rente p?troli?re??. Le clan Obiang aurait notamment ??blanchi, entre 2000 et 2003, environ 26,5 millions de dollars en achats immobiliers???[1].

Seul le pr?sident de la Guin?e ?quatoriale a d?cid? de poursuivre le CCFD en diffamation. L?audience a eu lieu en juin, le d?lib?r? sera rendu le 16 septembre. En ce qui concerne la bataille judiciaire initi?e par Transparency International pour ??recel de d?tournements de fonds publics??, rien n?est jou??: le parquet de Paris ? qui d?pend hi?rarchiquement du minist?re de la Justice ? vient de refuser d??largir l?enqu?te aux acquisitions post?rieures ? 2008.

Le pr?sident de la Guin?e ?quatoriale, Teodoro Obiang Nguema, attaque le CCFD pour diffamation, ? la suite de la publication du rapport sur les Biens mal acquis. Que r?pondez-vous ? cette accusation??

Guy Aurenche?: Lorsque nous ?crivons dans un rapport que le pr?sident de la Guin?e ?quatoriale est un dictateur, un voleur et un blanchisseur d?argent, celui?ci estime que c?est m?chant, diffamatoire, et que ce n?est pas juste. Notre intention ?tait de pointer ce qui ne va pas. Donc je suis plut?t content qu?il r?agisse. Il aurait pu nous ouvrir ses comptes en banque pour que l?on puisse observer ce qui se passe effectivement. Il a choisi la voie judiciaire. R?sultat, pendant dix heures, au mois de juin, j??tais sur le banc des accus?s au tribunal correctionnel de Paris? Mais cela va obliger la justice fran?aise ? se positionner sur les limites de la libert? d?expression?: qu?est-ce qu?une association militante comme le CCFD peut dire aujourd?hui ? l?encontre d?un chef d??tat et de sa famille, en ce qui concerne sa gestion politique?? Je souhaite que la justice fran?aise dise aux associations militantes, si elles travaillent avec s?rieux et s?expriment sans hargne?: ??Vous avez raison de vous exprimer sur le sujet, c?est votre libert?, m?me si c?est parfois avec des exag?rations, ou m?me peut-?tre avec des erreurs.?? Donc je vis p?niblement cette plainte pour diffamation, parce qu?on a autre chose ? faire que d?aller au tribunal. J?ai aussi le sentiment que c?est la ran?on du succ?s. Que des chefs d??tat ou des dictateurs se sentent mal lorsqu?ils sont accus?s, c?est une bonne chose.

Les avocats du Pr?sident Nguema vous reprochent un ??m?pris colonial??. Une ONG fran?aise comme le CCFD a-t-elle la l?gitimit? d?intervenir sur ce dossier des Biens mal acquis??

N?importe qui est l?gitime ? intervenir, s?il le fait honn?tement. Et le CCFD-Terre solidaire n?est pas n?importe qui. Ce sont 450 organisations partenaires dans 70 pays, dont 250 en Afrique, qui parlent ? travers notre ONG. Ce n?est donc pas un regard ??occidental??. Et c?est sans doute cela qui a inqui?t? les chefs d??tat concern?s?: si c??tait un groupe d?Am?ricains ou de Fran?ais qui les critiquaient, ?a ne serait pas si grave. Mais l?, c?est une alliance interculturelle, interreligieuse et interg?ographique. Cette parole devient beaucoup plus ennuyeuse pour eux. Et cette accusation de n?ocolonialisme, ce n?est pas s?rieux?! Dire ? comme cela a ?t? dit ? que le CCFD ??crachait sur le visage des Africains?? est une sottise. Dire que c?est une parole d?Occidentaux, une parole anti-africaine ou n?o-imp?raliste est un mensonge objectif?!

??? qui profite le crime???? titre votre rapport. Faut-il mener le m?me combat contre les multinationales qui profitent de certaines situation parfois davantage que des chefs d??tat??

Le point de d?part du rapport Bien mal acquis du CCFD, ce ne sont pas les chefs d??tat africains. Ce rapport rappelle d?abord la n?cessit? de la transparence dans les m?canismes financiers. Le d?veloppement ou le mal-d?veloppement sont li?s ? cette absence de transparence. Donc aux paradis fiscaux. Qu?est-ce qui nourrit les paradis fiscaux, dont nous, Occidentaux, profitons tr?s largement?? L?argent des biens mal acquis. Cette question est d?abord une accusation de nos propres syst?mes financiers occidentaux, avec leur corruption et leurs d?tournements de fonds. L?essentiel n?est pas de prouver que M.?Teodoro Obiang Nguema est un dictateur, mais de montrer qu?il peut mettre son argent dans les paradis fiscaux ? cause de ce syst?me financier. Et si on fermait les paradis fiscaux?? Et si on obligeait les paradis fiscaux ? publier l?origine de l?argent stock??? Et si on faisait la m?me chose avec les multinationales?? Il ne s?agit pas d?interdire le travail des multinationales, mais de leur dire?: ??Publiez ce que vous gagnez.?? Vous gagnez de l?argent avec l?extraction de p?trole, ou de diamant ou de bois, dans telle r?gion du monde?? Publiez les milliards de b?n?fices que vous faites, publiez les imp?ts que vous payez localement?! Les paradis fiscaux permettent l??vasion de sommes consid?rables. Ils permettent ? une multinationale qui travaille dans un pays, souvent sous couvert de soci?t?s locales, de ne rien d?clarer. Nous ne voulons plus de cette situation. Oui ? l?activit? industrielle et au d?veloppement des ressources, mais dans la transparence. Sinon, cela se fait sur le dos des peuples les plus pauvres.

Certaines sommes d?tourn?es sont notamment utilis?es par ces chefs d??tat pour l?achat de biens immobiliers en France. L??tat fran?ais doit-il intervenir et saisir ces biens immobiliers??

Dans le cas de la plainte d?pos?e par des associations fran?aises [pour ??recel de d?tournements de fonds publics??, ndlr] contre trois chefs d??tat, du Gabon, du Congo-Brazzaville et de la Guin?e ?quatoriale, il ne s?agit pas d?abord de demander la restitution de tel bien immobilier. Nous voulons d?j? qu?ils nous disent ? qui appartiennent ces biens. Sont-ils ? eux, chefs d??tat, ? travers une soci?t? civile immobili?re?? Combien les ont-ils achet?s?? D?o? vient l?argent?? S?ils ne peuvent pas le justifier, si leurs salaires de chefs d??tat ne permettent pas d?acheter un h?tel particulier avenue Foch ? Paris ou un ch?teau en Sologne, si la justice fran?aise conclut qu?il y a eu d?tournement, l?argent doit ?tre restitu?.

Restituer des sommes d?tourn?es par les puissants, n?est-ce pas utopique??

Aujourd?hui, nous arrivons ? faire restituer 10?% des sommes d?tourn?es. C?est important, d?j?, pour le symbole. Mais il faut que les m?canismes de restitution fonctionnent mieux. Il y a des lois ? faire respecter. Pour cela, il faut que les chefs d??tat soient oblig?s de dire combien ils gagnent. Il faut que les banques ouvrent leurs comptes, et que les paradis fiscaux jouent le jeu de la transparence. Selon le Programme des Nations unies pour le d?veloppement (Pnud), avec 50 milliards de dollars, on r?glerait une partie du probl?me de la malnutrition dans le monde. Les sommes d?tourn?es par les dictateurs du Sud dans les paradis fiscaux sont de l?ordre de 200 milliards de dollars. C?est une question de justice mais aussi d?efficacit?, au regard du d?veloppement des peuples.

Depuis cinquante ans, le CCFD agit dans le champ de la solidarit? internationale. Certains pays du ??Sud?? sont plus solides ?conomiquement aujourd?hui que des pays du Nord, qui subissent maintenant les plans d?aust?rit? du FMI. Cela change-t-il la mani?re d?aborder la question des solidarit?s Nord-Sud??

Parler des relations Nord-Sud en termes de d?veloppement et de mal-d?veloppement est aujourd?hui totalement faux. La question du mal-d?veloppement traverse le Nord et le Sud. Il y a partout des ultrariches et des ultrapauvres, m?me si ce n?est pas dans les m?mes proportions. Deuxi?me constat?: nous pensions que les pays ???mergents??, qui ont connu la souffrance, les cons?quences du colonialisme, allaient se comporter de mani?re plus ?thique sur la sc?ne internationale, en particulier dans le domaine financier et concernant l?impunit? de ceux qui trichent. Qu?ils seraient ? la pointe du combat pour la restitution des sommes d?tourn?es, pour la poursuite des chefs d??tat qui trafiquent ou tuent leur peuple. Dans ce combat, il y a des ONG br?siliennes, quelques nouvelles ONG chinoises. Mais les autorit?s politiques, au Br?sil ou en Inde, ne sont pas sp?cialement ? la pointe de ce combat. Ce manque de combativit? des pays ?mergents est une vraie d?ception. Troisi?me constat?: on assiste ? des alliances Sud-Sud. Le CCFD est tr?s fier d?y contribuer, en travaillant par exemple dans la r?gion des Grands Lacs africains, au Rwanda, au Burundi, au Congo Kinshasa. C?est la grande nouveaut??: l?argent ne vas pas forc?ment du Nord vers le Sud. Cela a vraiment chang? en vingt-cinq ans.

Photo?: CC Truthout

Avec la crise ?conomique, les gens sont-ils encore r?ceptifs ? l?id?e de solidarit? Nord – Sud??

Les crises que vivent les soci?t?s du Nord ? financi?re, ?conomique, sociale et de sens ? provoquent forc?ment un repli sur soi?: ??Tu me parleras du Congo ou de la Birmanie le jour o? j?aurai r?gl? le probl?me de ch?mage de mes enfants.?? C?est pourquoi nous parlons de la solidarit? internationale de mani?re diff?rente qu?il y a trente ans. On disait alors que c??tait de notre ??devoir??, nous qui ?tions en situation de prosp?rit? relative, d?accompagner, de suivre, d?aider le ??Sud??. Aujourd?hui, ce n?est plus le cas. Notre ??devoir??, c?est aussi de permettre ? notre voisin de s?en sortir, de permettre ? nos enfants de trouver leur place dans la soci?t?? Que devient la solidarit? internationale?? Elle reste essentielle sur le plan de l??thique, car si on vit compl?tement renferm? sur soi-m?me, on risque de rater sa vie. Et sur le plan intellectuel, c?est une sottise, car pour r?gler le probl?me de mon voisin, les probl?mes rencontr?es par ma famille, dans ma communaut?, dans mon parti, dans mon usine, je suis oblig? de r?fl?chir mondialement. Un ensemble de d?cisions prises ? Brasilia, ? Bombay, ? P?kin ou ? New York vont avoir une influence sur les solutions possibles pour le travail ou pour la protection de l??cologie en France. Si on se replie, on est mort. C?est difficile ? faire comprendre?: plus on s?int?resse ? la solidarit? internationale, plus on a de chances de r?gler les probl?mes en France. C?est une grande nouveaut?. On est moins sur le terrain d?une ?thique g?n?reuse, on est sur le terrain d?une responsabilit? concernant ce qui se passe chez nous et dans le monde, qui ne peut se r?gler qu?avec une attention et une pratique de la solidarit? internationales.

Vous vous battez pour un audit de la dette de certains pays du Sud. Le CCFD pourrait-il ?tre amen? ? demander un audit ou l?annulation de la dette de la Gr?ce, qui subit la sp?culation bancaire et les plans de rigueur du FMI??

Nous ne sommes pas encore sur les m?mes logiques, m?me s?il y a en Gr?ce de vraies souffrances, li?es ? la crise ?conomique. Je ne suis pas s?r que le CCFD entreprendrait pour l?instant ce type d?action par rapport ? la dette grecque. Et je ne sais pas ce qu?il fera dans dix ou quinze ans. Mais il est int?ressant de d?monter les m?canismes qui ont abouti au drame grec?: des m?canismes banquiers, de sur-emprunt, que nous connaissons tr?s bien avec les pays du Sud. La r?ponse va sans doute ob?ir ? des logiques diff?rentes, parce que la Gr?ce fait partie de l?Europe, qui va devoir r?agir aussi pour elle-m?me, mais les analyses, le positionnement politique, la remise en cause du syst?me financier mondial sont les m?mes.

Propos recueillis par Agn?s Rousseaux

Les rapports du CCFD?: ??Biens mal acquis, ? qui profite le crime????

Notes

[1] Et en 2009, le fils de Teodoro Obiang Nguema aurait achet? 26 voitures de luxe et 6 motos, pour un montant de 12 millions de dollars. En 2011, selon la cellule antiblanchiment fran?aise Tracfin, il aurait acquis des ?uvres d?art pour plus de 18 millions d?euros, pay?es par une soci?t? d?exploitation foresti?re sous son contr?le, alors qu?il est ministre de l?Agriculture et des For?ts

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    Et mon Sarkozy qui affirme que les dictateurs n’auront plus de cachette, qui ne se rappelle pas que les Duvalier ont eu une vie paisible à Paris, après leur chute?

    Autrement dit, Sarko les invite à venir passer leur retraite tranquille…